LE SONGE DE JACOB
À Emile Goudeau.
En ce temps-là, Jacob, redoutant le courroux De son frère Esaû, le chasseur au poil roux.
Dont il avait subtilisé le droit d'aînesse, Partit de Beer-Shéba, monté sur une ànesse.
Pour demander asile à son oncle Laban.
Or, le troisième jour de marche, au soir tombant,
Exténué, mourant de soif, le ventre vide,
11 lui fallut camper dans le désert aride
Qui s'étend de Sicbem au puits de Beth-Haran.
Le voya^ur serra sa ceinture d'un cran, Se choisit une pierre où reposer sa tiHe, Et s'endormit roulé dans une peau de bCtc,
Content de n'avoir rien à payer pour sa nuit.
Et voici ce qu'il vit en songe :
Devant lui Se dressait au milieu d'une place publique Dont les maisons semblaient un rêve babélique. Un grand temple au toit plat, bloc massif et carré, Qu'à sa ligne rigide on sentait consacré Au culte du commerce et de l'arithmétique.
Des colonnes de pierre entouraient le portique Ouvert à tous venants sur un large escalier Qu'un flot d'adorateurs inondait tout entier ; Et Jacob, rien qu'à leurs profils d'oiseaux voraces. Reconnaissait en eux la race de sa race.
Bien que leurs vêtements étriqués, aux plis brefs. Et les cylindres noirs dont ils couvraient leurs chefs. Parussent indiquer les modes d'un autre âge.
— Et tous, avec des cris rauques d'anthropophage Ou des glapissements aigres de chiens en rut.
Se ruaient vers le but, vers l'identique but :
— Et c'était, sur son socle, ainsi que sur un trône, L'Idole de métal, le tout-puissant Dieu Jaune,
Le Veau d'Or, le divin Veau d'Or, déjà debout I
Or, Jacob s'aperçut alors avec dégoût
Que les marches de l'édifice étaient souillées.
L'escalier étant fait, non de pierres taillées.
Mais de fiente durcie, et le pied du passant
Y foulait de la boue et des larmes de sang ;
Des malédictions sortaient de chaque dalle.
Et des Anges en deuil, à grands coups de sandale.
Battaient le bas du dos des fils de Rébecca
Et leur faisaient escorte en leur criant : Raca I
—- Mais eux, indifférents à ces libres paroles.
Sous l'averse des coups récollaient les oboles,
El se ruant autour du divin piédestal.
Empochaient à la fois l'insulte et le métal.
— Or, Jacob, s'éveillant sur son chevet de pierre, Adora le Seigneur et fit cette prière :
t ^ Soyez béni, mon Dieu, vous qui faites mûrir
Pour ma race, sur l'escalier de l'avenir.
Des coups de pied au cul qui sont tout bénéfice I »
Et s'imposant alors un petit sacrifice.
Il ofirit au Seigneur, avant de repartir, La pierre sur laquelle il venait de dormir.
Paul DELMET
Parisien, myope, gavroche, sceptique, officier de Tins- Iruction Publique et compositeur de musique ; atteindra la quarantaine le 17 juin 1902. A douze ans, rossignolait déjà à la maîtrise de Saint-Vincent-de-Paul, où sa voix très pure de soprano charmait et distrayait tout à la fois les fidèles. Cependant, il dut — nous raconte Valbel — s'arrêter net un jour au beau milieu d'un Sa/u(ari5 pendant une messe de mariage qu'on célébrait à l'église Saint- Eugène. Delmet, qui était alors jeune homme, crut devenir fou de rage et de désespoir. Mais le lendemain, ô joie I il se découvrait un superbe timbre de baryton.
A part quelques conseils de M. Archaimbaud, professeur au Conservatoire, Delmet ne reçut de leçon d'aucun maître ; c'est dire qu'il s'est fait tout seul. Il avait embrassé la profession de graveur de musique et, afin d'entretenir son organe, il allait fréquemment chanter dans des sociétés lyriques ou dans des concerts d'amateurs. L'ayant entendu un soir détailler je ne sais plus quelle romance, et séduit tant par la beauté de sa voix que par la pureté de sa diction, le poète Albert Tinchant, qui tenait alors le piano aux goguettes du Chat-Noir, voulut à toute force présenter le jeune virtuose à Rodolphe Salis. Ce dernier l'agréa immédiatement et lui accorda libre accès aux réunions du dimanche. Toutefois, Tinchant souhaitait pour son pupille d'autres succès que ceux qu'il s'acquérait chaque jour comme chanteur.
(( — Pourquoi ne composerais tu pas de la musique? lui demandât il.
« — Oui, mais c'est que..., hésita Delmet.
« — Bah ! essaie toujours. »
Pavl DKLMtT
Et le poète confia à son ami quelques pièces de vers, dont ce Joli Mai qu*a vite popularisé la mélodie originale et bien personnelle écrite par Delmet, du jour au lendemain:
Il va fleurir le joli mai.
Quoi I toutes celles que j'aimai
Déjà parties I Ainsi s'en vont, en leurs atours, Jeunes comme vieilles amours Désassorties I
Bonjour, bonsoir, on s'est aimé.
Dans sa robe blanche, embaumé.
On porte en terre Le pauvre cher songe meurtri, Si doux à l'homme endolori
Et solitaire.
Dans les bois, par les champa de blé, A l'ombre du boudoir troublé
De parfums roses.
D'autres folles l'enlaceront Et dans leurs baisers lui diront
Les mêmes choses.
Lorsqu'il aura bien, cabotin.
Fait près des filles le pantin.
Meure son Ame I II sentira qu'il est trop las Pour aimer encore ici-bas.
Et prendra femme.
Ce fut une révélation ; la note nouvelle apportée par le Jeune compositeur enchanta le public, et Salis s'attacha définitivement Paul Del met, qui, entré au Chat- Noir en 1886, n*en quitta que pour suivre son camarade Meusy aux Décadents et au Chien Noir. On Ta depuis entendu aux Quat'-z-Arts, au concert de TOrient, aux Noctambules, au Carillon, au Tréteau de Tabarin, à Trianon, à la Bolte-à-Fursy et au Grillon, où il est encore en ce moment. U a de plus concouru au succès des tournées du
Chat-Noir ainsi qu*à celle des Anciens Chansonniers du Chat-Noir avec Ferny, Meusy, Masson, Lefèvre, Hyspa» et dernièrement Jules Moy, Bonnaud et Montoya.
Delmet de son timbre robuste Nous donn' des sensations de choix ; Il a charmé de sa voix juste Des parterres de ducs et de rois.
Mais son âme est par trop sujette A s'effaroucher des taquins :
Pour un rien il croit qu'on lui jette Des Pavés dans ses P'tits Chagrins,
Ainsi chantait Gaston Sécot, qui ne faisait en cela que répéter les compliments que la critique adressa à Delmet toutes les fois — et elles furent nombreuses — qu*elleeut à se prononcer sur le compositeur des Stances à Manon, Les succès de Delmet sont innombrables. Qui ne connaît Petits Chagrins, le Vieux Mendiant, les Petits Pavés, Petite Brunctte aux Yeux doux, Tout simplement. Berceuse d*Amour^ Bcgainiï Amour, Envoi de Fleurs, la JSichonnette, Ton Nez, Tu me disais, Charmes d\imour, Tourne mon Moulin, le Cœur du Poète, Mvlancolic, Chanson Triste, Fanfreluches, Beau Page, VEscalicr, cette farce si amusante, et VEtoile d'Amour, sur Tair de quoi les revuistes du cabaret des Noctambules ont composé une plaisante parodie ? L'œuvre de Delmet, presque tout entière éditée chez Enoch, comprend plusieurs albums et volumes illustrés luxueusement : Chansons de Montmartre, préface de Maurice Boukay, dessins de Steinlen (Flammarion) ; Chansons Tendres, préface et dessins de Buret ; Chansons du Quartier-Latin^ Chansons d*Atelier et Chaiisons pour Femmes.
Par son charme simple, la musique de Delmet devient rapidement populaire; et les auteurs de revues ne man- ([uent jamais l'occasion de remprunter pour aider au succès de leurs œuvres.
Jean VARNEY
(c Poète, chansonnier, compositeur et philosophe français, né à Paris en 1871. Se destina à l'âge de deux ans et demi au professorat, puis à l'Ecole polytechnique et finalement s'adonna à la peinture. Il fit recevoir en 1879, au Salon des Champs-Elysées, un grand tableau : (( François /« mourant de la Coqueluche jj, qui fit sensation. L'année suivante il emporta une deuxième médaille avec sa Fête nationale du 14 Juillet sous le règne de Charles le Chauve, Un critique myope ayant pris cette toile pour une autre et l'ayant appelée un Effet de brouillard aux enrirons de Sucy-en-Brie, Varney brisa ses pinceaux et entra dans l'atelier du sculpteur Falguière. C'est lui qui moula les formes copieuses do la Danseuse du maître, en qui on crut reconnaître Mlle Cleo de Mérode. Jean Varney exposa une Vierge Egyptienne, que le catalogue iKjplisa maladroitement : Maternité. Cette contrariété le jeta dans le journalisme. 11 collabora successivement au Contrefort^ moniteur de la cordonnerie, au Litarot, organe des marchands de fromage, et à une revue groénlandaise qui le payait en peaux de phoque. A la suite d une polémique retentissante dans le Silcnre, gazette des sourds-muets, il eut un duel avec le poète Gabriel Montoya. Ce dernier en sa qualité d'olïensé exigea le duel au manuscrit et à la tragédie en cinq actes en vers. Devant ces conditions terribles, Varney devait succcomber. 11 s'endormit en effet au premier distique et ne se réveilla qu'en 1887. Il était devenu compositeur. On sait le reste.
« Varney, outre de nombreux ouvrages de philosophie, dont les pages éloquentes sont très recherchées pour envelopper les cervelas, est à la fois un chansonnier
d*humeur ultra-parisienne et un musicien d'inspiration facile, fraîche et séduisante. Fanchette, la Sérénade du Pavé, la Commission, A quoi rivent les Femmes, le Moment suprême, sont autant de jolis bijoux ciselés avec goût et qu'on aime à réentendre.
« Varney est depuis 1888 abonné au gaz et officier de plusieurs ordres américains. Il a reçu Tannée dernière du roi Milan le grand cordon du Baccarat de Serbie, à Foccasion d'une chanson sur ce monarque, qui la fit tirer... à cinq, naturellement. Cette chanson s'intitulait: les Capotes du gros Milan; on la chanta au Palais-Royal... de Bucharest.
<( M. Jean Varney est, en outre, administrateur du Crédit hypothécaire sur paroles d'honneur, 17, rue de la Chaussée-d'Antin (succursales à Lyon et à Namur). »
Ainsi est exposée la biographie de Jean Varney dans le programme du cabaret des Arts. Comme je ne suppose pas que le lecteur la prenne au sérieux, je vais, en la complétant, en relever les volontaires erreurs.
Jean Varney est le fils du compositeur Louis Varney. 11 est né à Bordeaux le 30 septembre 1868. A sa sortie du collège, il s'essaya au commerce, d'abord en qualité de commis de nouveautés, puis comme représentant d'une maison de vins. Ne se sentant que peu d'aptitude pour cette branche, il voulut tàter de la finance et se plaça dans une maison de banque, où il ne réussit pas davantage.
A dix-huit ans, il noctambulait déjà et fréquentait les caveaux de chansonniers et d'amateurs. En voyant les autres « se produire dans leurs œuvres », il fut chatouillé de l'envie de rimer et s'adonna à la chanson. Il débuta en 1887 au café de Monte-Carlo, place Saint-Georges, sous le pseudonyme de Max-Myso, avec des études du monde de la prostitution. Ses premiers essais ont fait pendant dix ans la joie du public des caveaux; c'étaient la Femme à trente Sous, sa première chanson, les Miches, les Tantes, la Distribution des Prix (aux dames d'une maison
dose), la Vente (du mobilier de la baronne d*Ange) et quelques autres monologues ou chansons dont la trivialité, parfois outrée, n'excluait pas Tesprit.
Un an plus tard, le café de Monte-Carlo changea de patron et d'enseigne; il devint les Roches-Noires. Vamey et les autres chansonniers demeurèrent, pour la grande fortune du sous-sol, où chaque soir Tagent de service faisait un rapport qui entraînait une quotidienne contravention. C'était le temps où Montmartre se moquait des ciseaux d'Anastasie et des foudres de Tadministration. La Muse sy décolletait franchement et s'y retroussait de même; le nombreux public des caveaux applaudissait à tout rompre; et le Pactole roulait ses flots joyeux sous les voûtes souterraines où draguaient les heureux chansonniers. Des couplets de Varney, écrits le matin et tirés l'après-midi à Tautocopiste, rapportaient à la vente du soir de trois à cinq louis à leur auteur.
Après un passage à la Truie -qui -File, que dirigeait Ganicr, et au Divan- Japonais, Jean Varney entra au Chat- Noir, qu'il quitta pour aller accomplir ses trois ans de service militaire au 8"^« dragons, en garnison ù Meaux. Hais le culte de Mars ne lui fit point renier celui d'Apollon. Il fit même au régiment des satires qui lui valurent vingt-trois jours de « malle » et l'obligèrent à un temps égal dea rabiot »; il n'en est pas moins demeuré nationaliste et chauvin. A sa libération, il fit partie de la troupe de fondation du Casino des Concierges, qu'il illustra en cette chanson, chaque soir chantée par le c colonel » :