LE CASINO DES CONCIERGES
(Paroles et musique do Jean Varney)
Créé par Mdrime Lisbonne,
L'autr' soir, pour piquer un* vadrouille.
Vers minuit j'entrai au Moulin.
Je m*y rasai comme une andouille :
Je sortis et pris un sapin.
Puis, ayant passé par V Horloge Le Grand et r Petit Casino, Où je payai vingt francs un' loge.
Une idée me vint au cerveau.
Et grimpant sur mon phaéton Je dis à mon automédon :
« Cocher, au Casino I « Au Casino des Concierges!
« Si l'on n'y trouv* pas d* vierges, « C'est au moins plus rigolo :
« On y jou' du piano « Et le loto des familles;
« On y trouv' de bonnes Olles!...
« Cocher, au Casino! »
Pressant le boulon électrique, On m'ouvrit; et j' fus accueilli Au son d'une excellent' musique Me rappelant la fêt' de Neuilly.
J' pris un' consommation très bonne Servi' par un portier très pur; Et j'entendis chanter Lisbonne :
Ce fut le moment le plus pur; Ensuit', je pris un p'tit carton...
Et vlan! j' gagne un litre d'Picon.
Cocher, au Ca.ûno!
Au Casino des Concierges!
Si l'on n'y trouv' pas d' vierges.
C'est au moins plus rigolo :
On y jou' du piano Et le loto des familles;
On y trouv' de bonn's filles!...
Cocher, au Co^sino/
Un jeune homm' pâle et rachitique A son tour égarment chanta Une romance poétique :
On m'apprit que c'était Casta.
Un gros rouge ayant un' bonn' tête Fit retentir le Casino En frueulant un* chanson très bète :
Et j'ai su que c'était Jcanot.
Puis, au refrain très chahuteur, Tout le monde reprit en chœur :
a Cocher, au Casino I « Au Casino des Concierges I
Q Si l'on n'y trouv' pas d' vierges, a C'est au moins plus rigolo;
a On y jou' du piano a Et le loto des familles;
a On y trouv' de bonn's filles!...
Cocher, au Casino I »
Ensuit* , la jeun' Gavroebinette
Vint s'accouder sur le piano
Et, sur l'air de Ma Giijoleiie,
Nous parla de son gigolo.
On termina par une revue;
Les acteurs étaient des guignols;
Et j' sortis, criant dans la rue :
a C'est plus amusant qxi' ChampignoU »
Et mon plaisir y fut si vif
Qu' maint*nant j'y prends l'apéritif...
Cocher, au Casino !
Au Casino des Concierqesî
Si l'on n'y trouv' pas d* vierges.
C'est au moins plus rigolo;
On y jou' du piano Et le loto des familles;
On y trouv' de bonn's filles!...
Cocher, au Casino!
C'est pendant son séjour chez Lisbonne que Jean Varney rencontra ses plus jolis succès.
De cette époque date la vogue de son Éternellement vrai, de son De Profundis d\imour, de ses Simples Ateux et de sa célèbre Sérénade du Pavé, composée quatre ans aupa-
ravant, que créèrent les Minstrels Parisiens et que reprit
presque aussitôt Eugénie Buflet pour quêter dans les cours
en faveur des blessés de la campagne de Madagascar.
Je cite :
LÉTERNELLEMENT VRAI (1)
Pourquoi, mignonne, nous aimer?
A quoi nous sert de nous p&mer.
Puisqu'un jour vient où Ton se quitte.
Où Ton se quitte?
Et c'est, pour toi comme pour moi.
Ici-bas, la bien triste loi :
On a le tort d'aimer trop vite, Trop vite I
Tu croîs notre amour éternel Et, dans un serment solennel.
Tu murmures : a Comme je t'aime,
(( Gomme je t*aime ! »
Celui qui me remplacera Comme moi te le jurera.
Et tu lui jureras de môme.
De môme I
Tu ne me crois pas, car tu ris;
Tu te sais belle et tu te dis:
« N'ai-je pas tout pour le séduire,
« Pour le séduire? »
C'est vrai, j'ai pleuré, bien souvent»
La nuit entière, à toi rôvant...
Peut-ôtre me feras-tu rire.
Bien rire?
J'adore tes grands yeux pervers,
Et je donnerais l'Univers
Pour tes cheveux blonds comme lune.
Blonds comme lune.
Il se peut iort bien que, demain.
Je dise, te serrant la main : a Quittons-nous ! ma maltresse est brune, « Très brune. »
(1) La musique se trouve chez G. Oudet, édit. 83, fl)g Saint-Denis.
Aprës les baisers qui nous tuaient, Auxquels nos lèvres s'habituaient.
Nous dormions, lassés de névrose,
Oui, de névrose...
Mais tout cela tu l'oublieras, Dans d*autres bras tu dormiras Toujours souriante et plus rose.
Plus rose.
Mais je vois des pleurs dans tes yeux...
Pardon, mon amour, je m*en veux :
T'avoir fait pleurer, toi si bonne.
Toi si bonne 1 Aimons-nous, tant que nous pourrons ; Puis, après cela... nous verrons 1 Allons I viens m'embrasser, mignonne I Mignonne 1
A la fermeture du Casino des Concierges, Vamey passa aux Quat*-z-Arts (1895). Engagé quelques mois plus tard à TAlcazar de Marseille, il y interpréta ses chansons politiques et... fut outrageusement sifûé. De retour à Montmartre, il reprit sa place chez Trombert, dont il se sépara déûnitivement en décembre 1898, pour fonder avec quelques dissidents le cabaret des Arts. Entre temps, il se fit entendre à la Guinguette-Fleurie et à la Boite-à-Fursy.
Comme chansonnier, Varney a heureusement abordé tous les genres : la satire, la grivoiserie, la romance et la chanson politique, écrivant tantôt seul, tantôt en collaboration. Considérant que la chanson doit être simple, il ne sattarde pas à la recherche de « préciosités et de fioritures » ; ce qui ne Tempôche pas d'admirer la facture et la maîtrise de ses confrères plus jaloux de la forme. Il compose ordinairement sa musique et met fréquemment son talent de musicien à la disposition des camarades. Fragson, Félicia Mallet et Yvette Guilbert popularisèrent plusieurs de ses œuvres. Comme revuiste, il a donné chez Lisbonne : Da Lisbonne à Lesbos (du Casino des Concierges au cabaret du Hanneton), les Emmurés de Montmartre, que
nous bâtimes de concert en une nuit et qui eut les honneurs d'une centième, chose rare au cabaret; aux Quat'-z-Arts : Pour Jubiler I en collaboration avec SécoL Depuis Touverture du Cabaret-des-Arts, il fournitrégulièrement sa revue de fin d'année; enfin, Tété dernier, il a fait représenter à rAlcazar-des-Champs-Elysées une revue avec Gavault.
Jean Varney est d'un caractère indépendant, mais d'une timidité farouche. Il a l'horreur du juif et la crainte des courants d'air, reste coiffé quand il ne chante pas et se met dans des rages folles lorsqu'on combat ses convictions ou quand il perd au jeu ;... mais cela ne lui enlève pas ses qualités de bon camarade.
Georges BALTHA
A proprement parler, Baltha est plutôt un chanteur qu'on chansonnier, car, à moins d'omission de ma part, son œuvre ne comporte que deux monologues agrémentés de « sabir » : le Charlatan arabe et la Grammaire arabe, qu'il débite avec l'accent a arbi » le plus pur. Mais si le bagage du chansonnier est léger, le talent du chanteur est appréciable et bien des camarades lui doivent le succès de leurs œuvres^
« Georges Baltha, nous dit en son programme le cabaret des Arts, — dont il est un des fondateurs, — naquit, en 1789, dans un des fossés creusés à la place de la Bastille conquise, dans une partie de football où il était l'adversaire de Mirabeau, eut les deux jambes brisées à la hauteur du genou, se fit adapter deux pieds mécaniques par le chirurgien Marat et depuis ne marche plus ou presque pas.
a Fut un des promoteurs de la restauration de Napoléon, mis aux fers (sa constitution maladive s*y prêtait d'ailleurs), séduisit la fille du geôlier de Nantes et devint gouverneur de la Loire-Inférieure, végéta pendant de
longues années entre Saint-Nazairc qu'il ne vit jamais
« Ousqu'est Saint-Nazairel » chantait-il etPaimbœuf
dont il ût son ordinaire.
« La Loire devenue navigable, il se présenta comme premier piqueur à la compagnie aérostatique des wagonslits et partit en bicyclette de poche à la poursuite de la fortune et d'une femme blonde qu'il dénommait Georgetle. L'ayant rejointe dans la rue Pigalle (pas la fortune, la femme seulement), se fit chanteur pour lui plaire et devint un de nos plus estimés interprètes.
(( Un long séjour dans les ties Comores lui ayant rendu familier l'usage de la langue arabe, il s'improvisa charlatan et débita de cette pâte merveilleuse dont il a pris le
brevet en 1892 s'est rangé et, bien que très vieux,
charme de sa voix chevrotante les habitués du Cabaret des Arts. »
Débarrassons-le de la sénilité dont Ta gratifié la fumisterie de ses camarades et disons que Balthazar Glaser — rien d'israélite 1 s. v. p., — dit Baltha, est né en Lorraine au cœur de l'année 1873.
Après avoir, en son adolescence, tâté du commerce, il s'essaya au sous-sol des Roches-Noires, où il se lia d'amitié avec Jean Varney, dont il est devenu l'inséparable et l'interprète assermenté ; il y rencontra également Hector Sombre ; celui-ci l'éleva à la dignité de secrétaire de la Morgue Littéraire, quif aisait soirées trois fois par semaine (1893).
Mais les recettes de cet établissement étant plutôt insuffisantes, Baltha accepta de partir en tournée avec l'ombromane Boudenat, dont le frère avait précédemment tenu le cabaret de la Grand'Pinte, les chansonniers Lucas Strofe (Forest), Dalbert, Clément George, le chanteur Lavater et le pianiste Lassailly. Cette tournée stationna trois mois à Clermont-Ferrand, trois mois à Vichy, trois mois à Lyon, où elle s'adjoignit J. Varney ; quinze jours à Marseille, où elle s'augmenta de Numa Blés ; trois mois à Nice et quelques jours dans différentes villes du littoral méditerranéen, s'intitulant fièrement et suivant le lieu : « Chat-Noir clermontois », « Chat-Noir lyonnais », « Chat- Noir niçois », etc. Florissante au début, elle périclita au voisinage de Monaco, se débanda et rentra à Paris.
Baltha se fait alors engager aux Quat'-z-Arts, où il se taille de jolis succès avec les chansons de J. Varney : Sérénade pour Elle, A quoi rêvent les Femmes, Douce Philosophie, et la célèbre Sérénade du Pavé.
Mais la Patrie réclame son bras ; il va passer un an dans un régiment de ligne et revient chez Trombert, qui lui
confie la régie da cabaret. Il y cueille de nouveaux lauriers avec Retanche, le Béguin du Charpentier, de Varney ; Tout simplement, les Deux Tulipes, de Boukay ; Gardez-vous du Baiser, de votre serviteur, etc. En 1898, il inaugure le Cabaret des Arts, où il officie encore actuellement ; entre temps, il se dédouble et parait à la Guinguette-Fleurie, aux Mathurins, à la Boite-à-Fursy et au Tréteau-de-Tabarin, rencontrant partout le même accueil sympathique et récoltant, grâce à la douceur de son organe, à Timpeccabilité de sa diction et à la correction de son Jeu, une abondante moisson de bravos,
Vincent HYSPA
Un pantalon à la turque, une redingote persane, une voix caverneuse, une face de mandarin barbu et blagueur, une impassibilité de fakir, pas de pseudonyme et le mépris le plus absolu de la rime. Voilà Vincent Hyspa. U vit le jour à Narbonne en 1865, sans le faire exprès.
Hyspa vint à Paris en 1887, pour faire son droit. Le Chat-Noir était alors en pleine vogue ; il y accourut et fut aussitôt de la maison. Il débuta par le Ver Solitaire (1), cette hilarante cocasserie qui, bien que venue après le Vœ Soli de Mac-Nab, remporta un prodigieux succès. J'y coupe ces deux strophes qui donneront au lecteur une idée de l'ensemble :
Et les poètes ont chanté la solitude!
La solitude à deux, peut-être, n'est pas rude. Moi, je ne connais pas les plaisirs des amants. Un dieu cruel me fit toujours célibataire.
Pourtant, j'étais taillé pour faire un vert-galant. Les envieux — cela pullule sur la terre — Prétendent que, malgré mes multiples anneaux. Il me manque les qualités du conjungo.
Ayant une profonde horreur de l'annulaire...
Je suis le pauvre ver, pauvre ver solitaire.
Si je n'ai pas l'amour d'une de mes semblables, Je me rattrape sur les plaisirs de la table.
Je n'ai pas, il est vrai, le choix de mes menus. On ne m'apporte pas la carte des matières; Mais on me mâche les morceaux menus, menus... Je n'ai qu'à me croiser les bras et rien à faire...
(1) Oudel, édil.
Mes plats sont digérés : ce qui est digéré
N'est pas perdu pour moi; si je suis altéré.
Mon verre n*est pas grand, mais je bois dans mon verre. . •
Je suis le pauvre ver, pauvre ver solitaire.
L*ac€ent gascon d'Hyspa lui valut immédiatement le surnom de Bon Belge, sous lequel Rodolphe Salis ne manqua jamais de le présenter à ses habitués. Ce chansonnier« qu'il faut avoir entendu pour se faire une idée exacte de son talent de satiriste bon enfant, cultive la chanson politique et la parodie. Celle-ci, bien entendu, ne s'exerce qu'aux dépens de ses camarades de Montmartre, et plus spécialement de Delmet; et rien n'est drôle comme d'entendre la contrefaçon aussitôt après l'œuvre ellemême. C'est imprévu, burlesque, bourré d'à-peu-près, et c*est irrésistible, follement. Au nombre des succès d'Hyspa je citerai : le Toast du Président^ le Zèbre de Félix, la Visite impériale y YEntretue de Noisy-le-Sec, le Duc de Connaught, Page biblique, le Prisonnier de l'Elysée, Lettre de Russie, Dépêche des Anglais. Il a parodié entre autres : Envoi de Flrurs, Petite Brunette, Tout simplement, le Vieux Mendiant; et il se parodie lui-même! Au premier voyage du tsar en France, il composa les couplets que chacun connaît et qui concluent :
L'impératric*. l'emp'rcur, la grand' dussèche, Nicolas, Alcxandra Et la p'tite Olga, Leur chien Loflci et leur nourrice sèche
Sont venus ici, J' sais pas pourquoi, mais vive la Russi'f
Il reGt, après la revue de Bétheny, une chanson identique qui occasionna la fermeture du Petit-ThéAtre pendant une dizaine de jours.
Hyspa ne compose pas seulement des monologues et des chansons; il écrit quelquefois en prose. Il a donné dans les Quat'z-Àrts une série demeurée inachevée d'études
tintamarresques sous ce titre : Ecole Normale. Ayant à y décrire le chansonnier, il s'exprime comme suit :
(( Bipède, omnivore, aptère, rarement bracbyptère, cet animal jouit cependant d*un ignoble caractère -—genus irritabUe vatum ~ d'un caractère irritable, d*un tout petit caractère; enfin, disons-le, messieurs, d*un caractère d'imprimerie.
Sur le coup de neuf heures, neuf heures et demie du soir, lorsque Montmartre a fait ample moisson de lampes électriques, le chansonnier sort de son aire.
a Tel un papillon qui aurait Tàme d*une pie, il s'abat sur les concerts et cabarets lumineux, attiré par ce vil métal : la Saucisse; la Saucisse, messieurs, le seul lien capable de l'attacher à ces ménageries humaines, où on le présente au public sous une apparence de liberté.
(( On le rencontre également par bandes dans ces sortes de ménageries; citons en passant, et seulement pour mémoire, la bande des Maigres Chanteurs de la Butte.
(( Dans CCS cabarets, messieurs, nous trouvons le chansonnier, trônant, pareil à un demi-dieu, dans la gloire des fumées (ou les fumées de la gloire, on ne sait pas bien), parmi des floraisons de bière blonde et de prunes à Teau-de-vie, et toujours chantant comme un oiseau sur les planches.
« Muni d'une voix de salon ou de salle à manger, il n'a que deux manières de chanter : immobile, les mains enfouies, à l'instar de la sarigue, dans des espèces de sacs, ou bien le corps en ébullition et les bras, tristes moignons de pingouin, dans une fiévreuse agitation.
« Mais ces mains en délire, pas plus que ces mains dissimulées, ne peuvent tromper le patient naturaliste, qui finit toujours par reconnaître si ce vertébré est palmé ou non, en sondant simplement sa boutonnière... »
Hyspa a depuis 1887 appartenu à presque tous les cabarets qui se sont fondés sur la Butte; il s'est également produit aux Noctambules et a suivi les tournées du Chat- Noir en France et à l'étranger. Il a de l'esprit comme trente-six et le laisse déborder à toute occasion avec le môme flegme qu'il met dans l'interprétation de ses chansons.
Un soir, en compagnie de Lucien Boyer, il arrête un sapin sur le boulevard Saint-Michel. Boyer lui fait remarquer l'état lamentable de la haridelle qui y est attelée et dont les naseaux touchent les genoux.
— « C'est un fier Sicambre! » fait Hyspa de sa voix tranquille et sonore.
Et il monte dans le fiacre.
Voici un sonnet inédit qu'il m'adresse à l'heure où je corrige les dernières épreuves du présent livre :