SONNET EXPRESS
D'aucuns, très loin de Charenton, riqurnt d'innocents hannetons ; D'autres ne piquent, on le sait, Que vers, fards, renards ou veau frais.
Moi, j'ai piqué dans mon plafond Une arai;;née aux doigts si longs Que voici la pensée express Qu'ils cbatouillent pour vous exprès :
• — La ligne droite, dites-vous,
fl Est le plus court chemin d*un point
fl A un autre. » Eh bien! ce n*est point!
Le plus court chemin, entre nous, Maigre sa ligne de travers^ C'est cncor le Chemin de Fer.
Léon XANROF
Quiconque a eu l'occasion de lire quelque part la biographie de ce brillant chansonnier sait qu'il est né Léon Fourneau, à Montmartre, le 9 décembre 1867. Il fit ses études à Rollin et enleva de bonne heure son baccalauréat es lettres; sur quoi, il voulut immédiatement « faire delà littérature )) ; mais l'auteur de ses jours ne l'entendait pas de cette oreille-là !
(( — Tu feras de la littérature, dit-il à son fils, lorsque tu auras ton bachot es sciences. »
Léon enleva ledit bachot et s'apprêtait à composer des tragédies quand son papa lui dit :
(( — C'est très beau d'être deux fois bachelier, mais tu ne satisferas mon orgueil paternel que lorsque lu seras avocat. Nous allons donc prendre tes inscriptions. »
Le jeune homme suivit les cours de l'Ecole de droit; mais les rimes chantaient dans son cerveau et, tout en potassant très sérieusement la jurisprudence, il composa des couplets qui furent accueillis avec joie par ses camarades de l'Association générale des étudiants — dont il est l'un des fondateurs. Quand il parla chez lui de publier ses premiers vers, ses parents s'opposèrent énergiquement à ce que leur nom y figurât; il prit alors l'équivalent latin de ce nom, l'anagrammisa et signa Xanrof une plaquette, vite épuisée : Rive Gauche, où se trouvent réunis les Six Potaches, Oraison funèbre, Ten $oux)iefiU-ii, V Hôtel du A'o 3, Iléloise et Abclard et quantité d'autres dont le succès s'affirma dès le début.
11 allait atteindre sa majorité quand, dans une pièce de l'Ambigu, les Mohicaiis de Paris, sa popularité fut définitivement assise par Félicia Mallet, qui interprétait chaque
soir, avec le merveilleux talent qu*on lui connaît, cette chanson du Fiacre^ depuis chantée des millions de fois sur les tréteaux du monde entier, et qui suscita entre son éditeur et son auteur un curieux procès d'où Xanrof sortit vainqueur.
Sa licence passée, il se fit inscrire au barreau de Paris, fit son stage à la Cour d*appel, entra, comme attaché, au cabinet du ministre de FAgriculture et... continua à écrire des chansons. Valbel (Les Chansonniers et les Cabarets artLxtiques, p. 35) dévoile la manière rudimentaire, mais tort ingénieuse, qu'employait alors le jeune avocat pour •t musiquer » ses couplets. Sans le secours d'aucune portée, sans clé, sans accidents, il écrivait simplement le Dom des notes en la marquant long ou bref, comme dans rétablissement d'un vers latin.
Léon Xanrof ne fit que passer au Chat-Noir, où il se faisait entendre sans être aucunement lié par engagement ou traité.
C'est avec les chansons de Xanrof qu'Yvette Guilbert composa le répertoire qui lui valut les premiers lauriers; et l'entendue et fine artiste demeura longtemps fidèle à « son chansonnier ». Ces chansons, qu'il faudrait citer toutes, se trouvent réunies en un volume : Chansons sans Gène (Oudet, édit. 1889); on sent qu'elles ont été composées pour la scène et que l'auteur a été plus préoccupé de l'effet à produire que de la recherche de la forme. Tout autres sont les Chansons à Madame (l vol., Oudet, 1800), d'un style très soigné, et dont plusieurs sont des petits chefs-d'œuvre de grâce et d'élégance. Je citerai également, chez Flammarion : Chansons à lUre et Chansons Ironiques et de nombreux volumes de nouvelles et dialogues parmi lesquels : les Coins du Cœur, Mesdames, en Schie! Telles quon les aime; puis encore Pocha rds et Pochardes, V Amour et la Vie, Lettres d*IIommcs, Paris qui vi'ainusc, Urhê qui chante (Delagrave, édit.), Tout le Thcàirc, et sou dernier livre paru chez Flammarion : De i Autel à lllàtd,
Xanrof a inauguré, en 1889, avecikruc Intime, la revue
de salon à deux personnages, genre inconnu avant lui et si fréquemment exploité aujourd'hui sur les petites scènes. Il a en outre fait représenter plusieurs grandes revues : Paris-Nouveautés, au théâtre des Nouveautés, en 1892; Paris en Bateau, gros succès à la Cigale en 1895; Ohé! r Amour, à la Scala en 1896; puis au Vaudeville, VHeureuse Date, comédie en un acte ; Madame Putiphar, Athénée, 1897; A Perpète, drame en quatre actes. Ambigu, 1899; et Pour être aimée, trois actes de comédie qui sont en train de faire le tour de TEurope après une fructueuse tournée en province. J'ajouterai qu'il a en carton plusieurs grandes comédies qui verront prochainement le jour.
Comme journaliste, Xanrof a collaboré au National, où il fit la chanson au jour le jour; au Courrier français, qui publiait de lui une chanson par semaine; à la Lanterne, où il rédigeait la chronique judiciaire; à Gil Bkis,o\i lui fut confiée la chronique théâtrale; au Quotidien illustré^ où il était chargé de la « Soirée »; et il a passé et passe encore souvent des articles ou des chroniques au Figaro, au Figaro illustré, à la Revue illustrée et dans maints autres journaux.
Je dirai, pour terminer, que Xanrof a épousé, il y a quelques années déjà, Mlle Garrère, une délicieuse cantatrice de notre Académie nationale de musique; qu'il est officier de l'Instruction publique; qu'il a été élu en 1899, par 116 voix sur 132 votants, membre du bureau du Syndicat de la Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique; et que, enfin, par décision du Conseil d'Etat, son pseudonyme a été définitivement converti en nom de famille.
Paul PAILLETTE
Le « père » Paillette, comme rappellent les jeunes chansonniers, n'est pas loin de la soixantaine. C'est au Quartier-Latin, pendant d*exquises flâneries sous les vieux arbres du Luxembourg, que je le rencontrai pour la première fois, il y a bientôt vingt ans. De taille plutôt petite, mais râblé, Paillette accusait une santé robuste; et les pointes de sa superbe moustache noire accrochaient au passage le cœur des Musettes et des Mimis que comptait encore à Tépoque le Quartier. Il était déjà Tirréductible anarchiste que Ton sait, et la particule qui précède mon nom lui portait ombrage : il m'appelait dédaigneusement « le Marquis ».
Soigné et coquet comme un petit maître, il sacrifia sa moustache dès qu'il y vit poindre le premier poil blanc. Nous le connûmes pendant quinze ans complètement rasé, le crAne lisse, le visage rose et réjoui, la bouche malicieuse et gourmande, et Tœil pétillant de jovialité et de ruse. Il avait ainsi la mine de certains curés de campagne rabelaisiens et bons vivants. Depuis qu*a commencé le nouveau siècle. Paillette a permis à son système pileux de manifester son immaculée albcscence; et cela lui fait une belle tète à la Saint Vallier.
Il était autrefois ouvrier ciseleur. Mais la sujétion de Tatelier lui pesant, il abandonna rétabli, se disant qu'il pourrait tout comme un autre vivre de sa pensée et de sa plume. Voici d'ailleurs ce qu'il dit de lui-môme :
J* suis un bohème, un révolté.
J'ai tout scié : Patrie et Famille.
E' m' dégoût* la vicill' société :
Faut s' vend' pour avoir la croustille.
J'aurais pu dev'nîr un bandit, — Mon aïeul était royaliste — J'ai brûlé mes lett' de crédit, J* suis anarchiste.
Paul Paillette a dit ses vers dans presque tous les petits cabarets de Montmartre, mais plus spécialement au soussol du Clou. Il faillit être engagé au Chat-Noir; mais Salis lui ayant demandé certaines coupures et modiflcations qui ne furent point consenties, l'affaire ne put se conclure.
La philosophie et la franchise de Paillette ne sont pas du goût de tout le monde : l'incident que je vais relater en témoigne. C'était au caveau de la Ville-Japonaise, en 1894, quelque temps après le vote des lois spéciales contre les anarchistes. Paillette récitait chaque soir plusieurs pièces, dont le T m'en-foutiste , contenant ces vers qui eurent le don d'exaspérer un spectateur :
J' mijot* dans mon indiOérence :
Dites noir, dites rouge ou blanc, ^ Moi je n* dis rien — c'est bien plus franc — Criez : VivMe Roi! Viv* la France!
Viv' la Prusse! Engueulez-vous tous, J' m*en fous !
M. François L..., homme d'affaires, officier d'Académie et Montmartrois, dénonça au préfet de police l'établissement comme un repaire d'anarchie où se disaient chaque soir, sous couleur de poésie, les pires choses contre la Patrie et la société. Le caveau fut fermé par ordre pendant de longs mois; et Paillette n'y put reparaître en public que beaucoup plus tard.
L'œuvre de Paillette est la peinture exacte de l'étal d'âme de son auteur; elle prêche la liberté et l'harmonie, exalte l'amour charnel et combat les préjugés bourgeois. Elle est écrite dans une langue facile et claire; elle s'cmaillc de loin en loin de trivialités inattendues qui n'ont pourtant rien — ou presque rien — de choquant. C'est que ce qui fait son réalisme est l'écho même des
saillies et des gavrochades qui naissent cliaque jour sur le pavé parisien. La forme est ordinairement soignée et la rime soutenue ; mais il y a chez Paillette cette singularité : il supprime volontiers à la rime les 5 ou les x qui le gênent ; ainsi faisaient les poètes du dix-septième siècle, qui écrivaient je croi pour rimer avec roi; il écrit au besoin tieu, temp, etc.
Les poésies de Paillette ne se trouvent pas en librairie. Il les fait imprimer au fur et à mesure de leur éclosion en petits fascicules de seize pages dont il augmente chaque jour sa collection réunie en un unique volume, qui doit contenir actuellement près de dix mille vers sous ce titre : Tablettes d*un Uzard, Les pièces les plus connues de Paillette sont : Ordre du Jour, les Trois Désirs^ Tuyaux sur r Amour ^ J'aim' les Gonzesses, Subjectivité, Viv'mentl brave Ouxerier! Civilisation, Unique Loi, V Insatiable Mézique, Gatrochinette, Amour libre. Heureux Temps, les Ehifants de la Nature, Harmonie, et ces triolets qu'on ne manque jamais de lui réclamer :