‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 22 sur 64 · A LA HAVANE · texte numérisé non relu

A LA HAVANE

Ici Tamour se vend comme le pain chez nous ; Le commerce amoureux est un commerce honnête ; Et les lois du pays couvrent le proxénète Et gardent sa demeure avec un soin jaloux.

Nargue des cadenas, des verroux et des grilles ;

Ici la courtisane opère en liberté,

Et le garçon chez qui gronde la puberté

Ne se dérobe pas pour aller voir des filles.

II descend dans la rue et n'a qu'à regarder : Chaque porte à ses yeux découvre une vestale Nullement inhumaine et moins encor fatale, Bt qui depuis longtemps n'a plus rien à garder.

Légèrement vêtue et de claires étoffes,

Elle semble figée en un long nonchaloir ;

Et sa pose onduleuse et souple fait valoir

La cambrure des reins, polis comme des strophes.

Elle a tout ce qu'il faut pour le bonheur des yeux Et tout ce qui promet les suprêmes extases.

Mais ce bonheur, il est trop facile et sans phrases. Tant qu'à la longue il vous devient fastidieux.

Et c'est pourquoi, malgré vos lèvres de grenade, Malgré vos yeux, malgré la blancheur de vos dents, filles. J'aime mieux, pour leurs baisers mordants. Vos sœurs de Barcelone et vos sœurs de Grenade.

Mais c'est la Parisienne surtout qui l'attire ; et il revient au Qiat-Noir, où son retour est fêté par tous, confrères et babitués. C'est que Montoya est un compagnon charmant, de commerce agréable, qu'on peut faire bavarder toute une journée et chanter toute une nuit sans qu'il en ressente la moindre lassitude ; de plus, c'est un ami discret, serviable et sûr. II possède une qualité rare de nos jours : il ne parle jamais politique ; il évite ainsi de voir contro- Terser son opinion, de blesser celle d'autrui ; et il reste bien avec tout le monde.

D a lait de nombreuses tournées avec le Chat-Noir et a écrit le journal de celle où succomba Rodolphe Salis : Le Roman comique du Chat-Noir, paru chez Flammarion en 1S97. Dans ce livre se dévoile le doux caractère du poète chercheur de sensations d'art et sincère admirateur de la Beauté, qu'il encense et vénère dévotement. Quel dommage que ses chansons ne se ressentent point toutes de ce culte jolil Combien l'ensemble gagnerait ù ce que quelques-unes ^ientun tantinet pomponnées! Montoya, qui « sait faire », a le tort d'être trop vite content de co qu'il vient d'écrire

et de trop tôt le livrer à la publicité; ce qui l'oblige parfois à des retouches après coup. Si je me permets ici cette observation, c'est en franche amitié et parce que je souffre parfois de voir des médiocres avoir prise par des vétilles sur des artistes de réelle valeur et dont le talent ne demanderait, pour devenir indiscutable, que d'être un peu plus jaloux de soi-même. D'ailleurs, toutes les critiques auxquelles je me laisse aller dans la rédaction da présent livre sont dictées par l'affection que je voue à beaucoup de mes confrères et par l'esprit de solidarité qui m'attache aux autres...

Montoya a également publié chez Costallat un élégant album, les Armes de la Femme, qui a fourni à Georges Vanor le sujet d'une délicate causerie. Enfin, il va faire paraître incessamment à la librairie Per-Lamm, 8, rue de Lille, les Berceuses bleues.

Ce titre me met en mémoire une divertissante anecdote qui eut pour théâtre le cabaret des Quat'-z-Arts. Il y a trois ans, à la demande de la majorité du public de cet établissement, Montoya dut chanter sa Berceuse bleue, qu'il négligeait depuis quelque temps, parce qu'elle était trop connue. Sa chanson terminée, il allait se retirer, lorsqu'une jeune personne, s'approchant de lui, voulut le complimenter.

« — Oh! monsieur, lui dit-elle, vous m'avez charmée. J'arrive de Buenos- Ayres, où je viens de passer deux ans; j'y ai entendu la Berceuse verte, mais la parodie que vous en avez faite est bien supérieure. »

Or, c'est la Berceuse verte, de Louise France, qui est la parodie de la Berceuse bleue. Vous jugez de quel sourire Montoya accueillit la louange. 11 y a maintenant des (( Berceuses » de toutes les couleurs : Berceuse grise, Berceuse rose, Berceuse maure, Berceuse noire, Berceuse rowjc; toute la palette y passera.

Après la fermeture du Chat-Noir, Montoya chanta aux Quat'-z-Arts, aux Noctambules, auTréteau-de-Tabarin, où il rompit son engagement pour entrer à la Boîte-à-Fursy,

— ce qui lui valut un procès avec M. Ropiquet, son ancien directeur, et le fit condamner r'i paiement du dédit stipulé dans le contrat. Fursy avait, parait-il, assuré son nouveau pensionnaire qu'il parerait à toute éventualité mais des difficultés sont survenues à ce sujet et Taflaire vient de se terminer à la satisfaction de Montoya.

Montoya, qui est infatigable, produit sans interruption. Je cite une de ses dernières chansons, musique de Louis .\uguin, France éditeur :

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