CE QUE DIT LE PASSANT
\f if^nonnc, dis-moi le sentier Qui mène à la berge fleurie Où la blancheur de l'églantier, Dont Tarôme est tant printanier.
Au noir des mûres se marie?
Mignonne, dis-moi le sentier Qui mène à la berge fleurie?
Mignonne, sais-tu le chemin Qui mène à Tantique fontaine Où sur le marbre mainte et maint, Dans Tespoir d*un beau lendemain.
Gravent le nom qui fait leur peine?
Mignonne, sais-tu le chemin Qui mène à Tantique fontaine ?
Mignonne, dis-moi si ton cœur Ouvre sa porte au vent qui passe Et qui te chante ma langueur Et ma peine, en mode mineur.
Plainte douce à travers l'espace ?
Mignonne, dis-moi si ton cœur Ouvre sa porte au vent qui passe?
J'en aurai terminé quand j'aurai dit que Montoya garde précieusement les lettres autographes que lui a adressées, en 1897, S. A. S. la princesse de Monaco; qu'il est officier d'Académie depuis 1898; qu'il a fait représenter, en 1899, au théâtre des Arts de Rouen, sous la direction Melchis-
sédec fils, Suzon, opéra-comique en un acte, musique de Jules Mulder; que, la même année, le concert Lamoureax donna sa Chaîne d* Amour, musique de J. Bréval, chantée par Cossira; qu'il a publié chez OUendorf deux volumes de chansons : Chansons nàives et perverses et la Folk Chanson; qu'il a collaboré comme poète ou comme chansonnier à VEcho ds Paris, à la Plume et aux suppléments du Gaulois, du Figaro et de GU-Blas; que, enfin, c*est à tort que quelques-uns écrivent son nom : Montoja.
Marcel LEFÈVRE
Fils de Victor Lefèvre, — auteur de chansons maroltiennes célèbres en Bel^que, — Marcel-Maurice Lefèvre (qu'il ne faut pas confondre avec Maurice Lefèvre, le conférencier) vint au monde à Bruxelles en 1863. Bachelier es lettres, il quitta le collège et se livra à l'étude de la musique. De bonne heure il entra au Conservatoire de Bruxelles en qualité de professeur d'harmonie, fit représenter plusieurs opéras au théâtre de la Monnaie et vint à Paris à Tépoque de l'Exposition de 1889. L'année suivante, il se présenta au Chat-Noir, où sa première audition fit sensation. Il resta avec Salis jusqu'à l'ouverture du concert des Décadents, qu'il inaugura avec les camarades dissidents du Chat-Noir et suivit ces derniers au Chien- Noir et dans presque toutes leurs tournées.
J*ai peu connu Marcel Lefèvre et n'ai eu qu'une seule fois l'occasion de l'applaudir; mais je garderai longtemps le souvenir de cette fantastique fantaisie qu'il appelait le Concert Arabe et dont l'analyse est impossible.
« Marcel Lefèvre — nous dit Valbel — s'est fait une spécialité de charges exotiques, chansons italiennes, espagnoles, nègres, etc.
« Or, et cette anecdote est absolument historique, on le pria de prêter son concours pour une grande soirée particulière. Grand embarras lorsque, soumettant son programme, il fallut faire un choix.
« La chanson italienne pouvait froisser un attaché de la légation, invité ce soir-l;i. La chanson espagnole froisserait, pensait-on, un vieil hidalgo, ami de la famille, et la chanson arabe risquait de mécontenter un jeune homme
de la société, fils d'un cheik en voie de complète civilisation.
(( Restait la chanson nègre, mais la famille chez laquelle Lefèvre avait été prié de chanter possédait un vieux marron, domestique depuis plus de trente années dans la maison, et on eût été désolé de lui être désagréable. Bref, Marcel Lefèvre n*osa rien chanter, pas même, me disait-il, une chanson polonaise, craignant de faire rougir un poêle Choubersky qui se trouvait dans Tappartement. »
Depuis quelques années, Marcel Lefèvre a renoncé à Montmartre, à ses pompes et à ses œuvres ; il a regagné sa patrie et réintégré son cher Conservatoire de musique.
Pjer.e TRIMOUILLAT
Pierre TRIMOUILLAT
Une chevelure épaisse, broussailleuse, bouclée, noire et lustrée; au-dessous, surmontant un nez minuscule qui flaire — selon l'heure — le soleil ou les étoiles, un binocle derrière quoi pétille un regard souriant, chercheur et vif; une moustache hérissée ; une bouche petite et sensuelle ; une barbiche tourmentée; des épaules étroites, un corps fluet et des extrémités à rendre jalouse plus d'une Parisienne : Toilà le portrait physique de Trimouillat. Quant au reste, Toici la façon dont son noble ami le Prince des Cliansonniers le présenta naguère au public (1) :
« Ses utres : baron de Montmartre (de par la grâce du « seigneur Salis) (2) et prince du Rire.
« Ses QUAuris : poète, chansonnier, satirique, spirituel et bienyeillant . Ne blesse pas : effleure, pince, ff égratigne.
« Son gorps : un roseau pensant et chantant.
« Sa voix : varie selon l'heure et le lieu.
« — Le jour, dans son bureau : une flûte.
« — Le soir, devant le public : un écho.
« — La nuit, dans la rue : un ouragan.
« Sbb oeuvrbs : des chansons et des monologues où n Vesprit l6 plus délicat lutte avec la Forme la plus soignée « et la Rime la plus riche.
« Ses AMIS : ceux qu'il blague. (Tout le monde.)
« Ses bnivemis : les autres. (Personne.)
« Ses vkrtus ; aime à voir lever l'aurore.
« Ses vices : aime à voir coucher la lune.
(1) La Chanson à Montmarlrt, Librairie Internationale ; Paris, 1900. m N. D. 1 A.
(( Son ambition : être enterré à TOdéon.
(( Son AGE : sera toujours jeune, puisque Tesprit et le (( cœur des poètes ne vieillissent pas. »
Gaston Sécot écrivit sur lui le couplet suivant :
Des ch'veux, un binocle, un' moustache.
Ça fait un Trimouillat r*S8emblant
Qui nous produit des vers sans tache
De sa voix fin* comm* son talent.
C qui Fembêt', c'est qu*on n' puisse entendre
Les chefs-d'œuvre qu'il pond par tas;
Hélas I son organe est si tendre
Que lui-même il n' les entend pas.
Trimouillat ne m'en voudra certainement pas d'être, touchant son âge, moins discret que Privas; et je ne crains pas qu'il manque une seule de ses futures conquêtes parce que j'aurai dit qu'il naquit à Moulins, en 1S58, d'une famille honnête, mais ennemie des arts, laquelle lui prédit, dès ses premiers essais de chansons, la prison, les galères et le couperet. Cette horrible perspective ne diminua en rien le zèle de l'adolescent chansonnier.
(( Dans sa jeunesse, — nous dit Horace Valbel (1),— pour se distraire et par goût, il récitait, soit chez les siens, soit en soirées, les vers et les monologues des autres; puis, un beau jour, il composa un monologue dont il se refusa à citer l'auteur et qui obtint un franc succès. »
Plusieurs personnes l'ayant félicité sur le choix de « son nouveau répertoire », Trimouillat résolut de ne plus se produire que dans ses propres œuvres. Vainquant sa native timidité, il vint à Paris, où il se fit admettre, en 1880, au sein de la Lyre Bienfaisante, qui voisinait place Saint-Michel avec les Hydropathes et où Jules Jouy, Lebesgue (qui no s'appelait pas encore Georges Montorgueil), Emile Herbel, Eugène Lemercier, Edmond Teulel
(1) Les Chansonniers et les Cabarets artistiques de Paris, K. Dento, édit.; Paris, 1895.
et quelques amateurs chantaient leurs productions. De 1$.S3 à 1885, il fréquenta les soirées de la Société Littéraire et Dramatique (1), que présidait le « père » Eugène Châtelain et dont faisaient partie Tarride, Georges Berr, Gustave Amyot, Eugène Pottier, Fernand Clerget, Calmette, Paul Plan, Auguste Blosseville, Edouard Dubus, Alphonse Coutard, Teulet, Grenet-Dancourt, Marandet, C. Savoye, J. Corrot, T. Cuvelier, Lemercier, Edmond Char et M"« Weber, devenue par la suite M™» Segond- Weber.
Ces soirées se tenaient chez Eugène Châtelain, 45, quai de la Tournelle. C'est à Tune d'elles que je rencontrai poar la première fois Trimouillat ; et je m'y amusai follement à lui entendre dire le Bègue, ce monologue que M. de Féraudy détaille avec tant de finesse et au sujet duquel Fauteur versifia cette courte préface :
Faire bégayer Féraudy,
Un si fin diseur, c*est un crime.
Ecrire une scène afin d*y
Faire bégayer Féraudy,
C'est bien Tacte le plus hardi
Que puisse faire un fou qui rime :
Faire bégayer Féraudy,
Un si fin diseur, c'est un crime.
Il me revient à ce propos une bien amusante anecdote. Cétait à one grande représentation donnée au bénéfice de je ne sais plus quelle œuvre. Trimouillat était au programme. Son tour arrive. Il dit le Dcgue avec son habituel talent A sa sortie de scène, les applaudissements éclatent et l'auteur est rappelé. Pendant que celui-ci se laisse légè-
(1) Getta Société, qui arait pour but • de développer le goût de la littérature et da théÂtre, et plus spécialement de faire connaître les œn^res des Jeûna », avait été créée le il janvier 4883, et le comité de fondation se composait de : J. Amoureux, président ; A. Coutard et S. Châtelain, Tice-présidents ; J. Solin, trésorier, et G. Amyot, secrétaire. EUe arait son Journal : Premières Armes y brochure de 32 pages, paraissant mensaeUement.
remenl tirer Toreille, une spectatrice, ma voisine, jeune et jolie femme, d'allure très parisienne, se penche de mon côté et me dit :
« — Ils sont fort jolis, ma foi, les vers que vient de dire ce monsieur. Mais comme c'est dommage qu'il bégaie !
(( — N'est-ce pas, madame? » répondis-je, compatissant.
Sur ce, l'auteur du Bèffue reparaît et un second mono logue s'échappe de ses lèvres avec la limpidité d'une source cristalline. Tête de la dame, qui ne comprend plus et me jette un regard de défiance...
Trimouillat fut un des assidus des réunions de la Plume, qui se tenaient au sous-sol du café du Soleil-d'Or, 1, place Saint-Michel, dans la salle où les Hydropathes donnaient leurs séances. C'est là qu'il lia connaissance avec Xavier Privas.
Après une fugue à Angers, il revint à Paris, et Jean Rameau l'introduisit au Chat-Noir. Cette première présentation fut vaine et ce n'est qu'en 1891 que Jules Jouy, qui présidait la goguette du célèbre cabaret, l'engagea définitivement avec le titre de « Maître des Chants ». Les autres emplois étaient tenus par Armand Masson et Jacques Ferny, vice-présidents; Pierre Delcourt, secrétaire; D.Pelel, grosse caisse ; George Auriol et Rodolphe Salis, buissiersaudienciers. Le succès de Trimouillat fut complet; et si la voix du chansonnier n'arrivait pas à émouvoir les vitres de l'hôtel de la rue de Laval, l'acuité de son ironie, la pureté de sa forme et la richesse banvillesque de ses rimes provoquaient des bravos qui ébranlaient les murs. Je citerai, entre autres jolies choses : Lettre d'un Commis- Voyageur, le Flâneur parisien, les Pochards, A Vue de iN>:, Quand Sarccy dort, la Gosseline, Ma femme et mot, la Dernière Slaltrcsse, le Concierge, qu'illustra, pour le GilBlas, le magistral crayon du maître Steinlen. 11 se fit applaudir également aux soirées du Grillon, — qu'avait instituées E. Teulet, — aux Quat'-z-Arts, et dernièrement au cabaret des Arts.
L*œuvre de Trimouillat est nombreuse et diverse; l'intérêt n'y languit jamais; et elle procure autant d'intérêt à la lecture qu'à l'audition. Des artistes de tout premier ordre se sont offerts à l'interpréter : Pierre Laurier, le Bandeau; M^ï« Reichenberg, VOctroi; Saint-Germain, la Corde; Le Bargy, Lettre Close; Georges Berr, le Vengeur; Félix Galipaux, le Faux Nez; Dumény, V Argent; Duard, V Araignée (1); Yvette Guilbert, les Gras et les Maigres, A mon Septième, etc., etc.. De plus, les parodies de Trimouillat ont converti le monologuiste Coquelin cadet en chanteur d'opéra (2). L'excellent comédien doit quelques uns de ses innombrables triomphes à l'amusante blague de notre chansonnier, qui écrivit pour lui, tout spécialement, sur la musique de Tagliaûco : Quand le Critique dort (3) :
Voulez-vous bien ne plus dormir.
Bouche ouverte et paupières closes, Quand, pour vous voir rire ou frémir.
En scène on crie, on prend des poses...
Pour bien rendre compte des choses, Voulez-vous bien ne plus dormir.
A son intention il parodia Pensées d'Automne, d'Armand Silvestre et J. Massenet, et en fit Idées d'Automne ou le Vieux Tribun; il transforma de même le Crucifix, qui devint, sous sa plume, le Prœsesfix :
Vous qui priez pour que Loubel tombe ou qu'il meure, Vous qui ra^ez — s'il est souffrant — lorsqu'il guérit; Vous qui fuyez loin de l'Elysée, sa demeure;
(1) Ces huit monologues sont publiés séparément par Téditeur Stock.
(2' J'cxa;r{re un peu, car Cocpielin cadet a déjà interprété, il y a quelque» lu> très, chez M"* Adam, Avewile par Amour, de Charles de Si\Ty; diQH les Précteuses lUdicutes^ il chanta Yhnpromptu^ de Lulli; et dans H'.imltl^ les trois couplets du fossoyeur composes par Ambroise Thotnis sur des Ters de Dumas. Il chante é^Mlement l'air de la DouteiUc d*n» le Médecin malyré lui, très agrcabltuiont, ma foi.
(3) Langluis, éditeur.
Vous qui croyez ce qui, parfois, sur lai s'écrit; Vous qui boudez, venez à lui, car il sourit.
Gens aisés, songez qu'il tient Tassiette au beurre! Réfléchissez, venez à lui, car il demeure.
Sa dernière parodie est sur l'air Tout k long du Ruisseau et s'intitule Millerand et Waldeck-Rousseau; et je voudrais, si la place ne m'était mesurée, la transcrire ici tout entière. En voici les derniers vers :
Millerand et Waldeck-Rousseau — Unis sans penser même chose — Sont comme Tépine et la rose Qu'on voit sur le même arbrisseau.
A la un de l'année 1893, Trimouillat fonda le journal le Gringoire, littéraire et artistique, bi mensuel, administration et rédaction, 1, place de l'Odéon, puis 13, rue de rÂncienne-Comédie, où le journal augmenta son formai et devint illustré. Cette publication s'occupait de lettres et d'art dramatique; elle était rédigée avec goût par des poètes qui — naturellement! — dénués de tout sens commercial, ne rêvaient qu'embellissement et négligeaient le (( mur ». Ils laissèrent mourir leur feuille à son premier automne, en même temps que les rameaux du Luxembourg.
Il institua, en compagnie de Gaston Dumestre et de Xavier Privas, les Soirées Procope, rue de rAncienne- Comédie, au rez-de-chaussée du café d'illustre mémoire. Bientôt, en présentant au lecteur le Prince des Chansonniers, j'aurai l'occasion de m'occuper de ces intéressantes réunions.
Disons, pour terminer, que Trimouillat m'a assuré que l'année 1902 ne se passerait pas sans voir paraître de lui deux volumes, à rordonnance desquels il travaille durant les heures de loisir que lui laisse son emploi à la Ville (service des Égouts — ô ironie!) : Dans la Kte, chansons et monologues, ai Contes à dire debout. Je le souhaite de grand cœur, certain d'avance du succès de ces ouvrages.
Jacques FERNY
Georges Chervelle, dit Jacques Ferny, est né en 1864 à Terville (Seine-Inférieure). Il commença ses études au séminaire dTvetot et les termina au lycée de Rouen, où il décrocha le prix d'honneur. Après avoir fait son volontariat au 21<» dragons, il entra à l'étude de M« Boullié, avoué, chez qui il déploya tout son zèle à expédier... une opérette-bouffe, Tomboli-Tombola. L'année suivante, il faisait représenter, au Casino Marie-Christine du Havre, une fantaisie basochienne, Trente-cinq Minutes de Procédure, Peu de temps après, le théâtre des Arts de Rouen montait de ImUneyuit à Trianon, opéra-comique d'une délicieuse fraîcheur et d'une poésie agréablement musquée, musique de A.F. Prestreau. Cette pièce fut traduite en italien par Golisciani et créée sous cette forme au Sannazaro de Xaples en 1890, par la Toresella.
En 1887, notre auteur dramatique vient à Paris, et entre à I*étude de M^ Mignon. L'air de la capitale, saturé de Liaprue et de satire montmartroises, influant sur son cerveau, le jeune clerc renonça à sa première manière et se Consacra à la chanson.
En 1891, l'artiste imitateur Florent le présenta à Horace Valbel, qui, pendant une absence de Salis, réglait les soirées du Chat-Noir. Timide et quelque peu ému, Ferny cLanta V Alibi, V Ecrasé, le Missel explosihle et cette désopilante et aujourd'hui classique Visite présidentielle qu'eût admirée Mac-Nab. Ferny fut applaudi, félicité, fôté et définitivement engagé.
Jules Jouy ayant quitté la présidence des goguettes du Chat Xoir, sa succession échut à Ferny. Ce fut à l'une de ces réunions que se révéla Ilyspa, avec le Ver solitaire.
Francisque Sarcey, rendant compte d'une soirée passée à l'hôtel de la rue Victor Massé, écrivait :
((... Ces messieurs nous ont régalés de morceaux dont quelques-uns sont vraiment délicieux. Il faut tirer de pair M. Jacques Ferny, dont Toriginalité est très piquante. Il dit les choses les plus énormes avec un air détaché qui est le plus plaisant du monde. Dans une de ses chansons, il suppose que Tun des hommes les plus austères et les plus graves de la Chambre s'est décidé à faire la fête un soir. Il le nomme ; mais nous, passons. Chaque couplet se termine par un (( ohé I ohé I » que le personnage politique lance d*une voix pudique et triste. L'effet est d'un comique irrésistible, qui s'accroît à chaque fois par la répétition. J'ai pouffé de rire. Il y a encore une chanson de lui sur les conférenciers et les chanteuses, qu'il détaille, avec son air de pince-sans-rire, de la façon la plus amusante du monde... m
En 1894, en compagnie de Meusy, de Jouy et de Delmet, Ferny inaugura, dans un local attenant au Nouveau-Cirque, le cabaret du Chien-Noir, qu'il ne quitta que pour entrer à la Roulotte, où il demeura trois ans. Pendant son séjour au Chat-Noir, il fit représenter une pièce d'ombres : Lt Secret du Manifestant, dessins de Fernand Fau (1). II a donné à la Bodinièrc, aux représentations du Gardénia, dont il a été depuis président, deux actes : Le Papillon dans la Lanterne et Potoir or not Potoir,
En janvier 1898, alors que les adversaires et les partisans de Dreyfus échangeaient journellement des horions et des injures, Ferny rédigea pour une réunion du Gardénia rinvitation suivante :
Cher camarade, vous êtes une crapule, Un sale individu, vierge de tout scrupule,
Une iininonde ciiarogne, un cas, Voilà pouniuoi le Gardénia vous convie A son prochain dincr. (Est-ce drùle, la viol)...
Je m'explique. Ne gueulez pas!
(1) Froment, éditeur.
Installer sur le pie ultime de la mode
Le derrière d^uii cercle est un art peu commode.
Le Gardénia le détient.
Naguère, on s'en souvient, ce cercle dramatique Etait ibsénien, nordiste, emmerbaltique
Et bjomsonné dans son maintien.
C'est qu'alors toute nouveauté venait du Nord. Pour se faire écouter il fallait parler fjord.
On s'aperçut avec eflroi Qu'on s'enrouait, — effet de la température. — Abl dame, on ne peut pas, même en littérature,
Toujours manger du nouveau froid I
D'urgence notre comité, comme un seul homme.
Se réunit tout aussitôt, 10, rue de Rome,
Et là s'engueula salement.
installer sur le pic ultime de la mode...
(Mais je l'ai déjà dit. Voilons cet épisode.)
Quelle est la mode en ce moment?
Incontestablement c'est d*ètre une canaille
De trouver qu*en ce monde il n'est vertu qui vaille
Les bijoux d*une Béatrix De Castillon, un chèque; ou que l'on vous décore Des palmes académiques ; ou bien encore
De coucher avec M"* X. . •
Allez au Clou, chez Graff, au Rat, aux Douze-Fesses; Compulsez le Théâtre, interrogez la Presse,
Ouvrez les conversations. . .
Reinach, Rouvicr, Sarcey, Zola, Le Poittevin, Prostitution, vols, faux, meurtres, pots-de-vin
Et jeanlorrainisations. . .
Donc, mercredi, deux février de la présente Année, au Terminus, à six heures soixante,
A table vous vous trouverez Au milieu des salauds les plus boueux, de traîtres, De souteneurs, d'escrocs, d'assassins et de mallres-
Chanteurs tout à fait avérés.
Tels Fabre, espion qui passe sa vie entière  nous susciter des accidents de frontière
Avec rinsolent Canada; RooMAN, orateur belge au discours homicide; (Je suis resté gâteux depuis le jour putride
Où ce parleur me présida.)
Fragerolle, bandit tapi dans cet Asnière D*où» le soir, il surgit, l'organe en bandoulière
Pour faire chanter les Hébreux; Delmet, gosier fléau, peste de nos armées.
Dont les notes font, par les filles allumées,
Crever les mâles vigoureux ;
Charles d*HARMENON, qui, dès que je le rencontre, Se met incontinent à me voler ma montre
Pour mieux la faire réparer; Lefèvre, dont le torse fleuri, de la scène De Bodinier-le-Daim est la colonne obscène»
Le poteau, si vous préférez;
L'invincible Ducrot, capitaine rapace.
De qui nous attendons qu*il nous vende TAlsace
Par un foudroyant bordereau; Le sadique Delorme (Hugues), le géomètre Chargé de la réfection de Thexamètre,
Qui fait un lit de son bureau I...
Allais et Goudezki, c'est connu,^sont deux drôles. Cap aux explorateurs a volé les deux pôles.
Et trouve ces gens-là tordants.
Quant au docteur Guillon, nous avons lu sa thèse; Cet homme en sait trop sur la Mort de Louis XIII
Pour n'être pour rien là-dedans.
Que dire de Minart et d'HuGUENET T. H.,
Sinon que Tun est un chameau, l'autre une vache?
Pour moi, si je suis fastueux.
C'est que ma môme Laurc est gentille et m'adore. Et qu'à r« Américain » j'aime à voir lever Laure,
Bien que ne sois pas vertueux.
- us -
D'Artagni est an gredin, Lutz est un journaliste. Et VissiLUKB donc I Quel filou I... Quel pianiste
Qu'Adrien Ray, de l'Opéra!
Et quel joli monsieur au teint lys et groseille Que BkrthezI... Et Garandet, quel juif 1 Et Latreille,
Queljusl.... Et JosephI... Et MatratI...
Et ce OouDEAn qui boit, tel un jaguar féroce, Si tant d'eau que l'été notre Paris se brosse
Et capte, capte, capte en vainl...
liais il faut se borner.' J'arrête ici mes fouilles Parmi notre effectif de cent dix-neuf fripouilles ;
Avec vous ça fera cent vingt...
Les chansons de Ferny forment deux volumes (1) : Chansont Immobiles, illustrées par Dépaquit, et Chansons de la Roulotte, avec des dessins de Métivet; une seule n'a pas été éditée, c*est VEloge de VExposition qu'il chanta pendant toute la durée de la foire de 1900 au cabaret des Noctambules.
Jacques Femy, dont la satire est fine, tranchante, met à nu toutes les tares des fantoches de la politique; il souligne dans la diction son impitoyable ironie par un débit bref, cassant, qui hache les phrases et les mots et provoque une hilarité irrésistible. Ses couplets sont établis avec méthode, lentement élaborés, et livrés seulement au public lorsqu'ils ont atteint le degré voulu de perfection. Nul à Montmartre R observe comme lui ce précepte de Y Art poétique :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse et le repolissez.
Aussi, chose remarquable, trouve-t-on à la lecture de ses livres autant de plaisir qu'à laudition de ses chansons. Je dirai plus, on y éprouve une joie nouvelle en constatant la conscience et la recherche de la forme qui ont présidé à la confection de ces petits poèmes frondeurs et si gaiement irrévérencieux.
^i) Fromont, édit.
Eugène LEMERGIER
Dans le numéro 337 des Chansons et Monologues illustrés (Librairie Contemporaine, Paris), Trimouillat s'exprime ainsi, dans la présentation au public, de son vieil ami Lemercier :
« Le titre de poète-chansonnier fut rarement mieux mérité que par Eugène Lemercier. L'auteur de Sarcey- Jésus Christ^ des Eléphants de la Gaieté, de Ton vieux Type^ est le même, en eilet, qui a ciselé si gentiment : la Nudité de Lisette, la Fleur d'Or, et tant de petits poèmes.
« Bien avant l'invention du genre dit Fin-de-Siicle, — déjà essoufflé, quoique si peu loin du terme assigné par sa définition, — Lemercier avait trouvé le secret de corn* poser des chansons satiriques, mordantes, vécues, mais toujours gaies, sans cynisme affecté, telles que : Baisonsnous, Lisette I V Ex- Anarchiste, le Restaurant des Jours de dèche et... On dirait qu*c'est toi!... Chose curieuse, cette dernière, faite il y a dix ans, chantée seulement, alors, par l'auteur entre amis, est, depuis, devenue légendaire ; elle a été, certainement, le plus franc succès au concert de notre Yvette Guilbert, qui est encore redevable à Lemercier de A Cochin, de Bébé à V Eglise, etc.. Kam Hill fut son plus fidèle interprète et créa presque toutes ses chansons. Del marre fit de J'n'ai pas V temps ! un succès prodigieux ; il chanta cette chanson plus de cinq cents soirs de suite, ainsi que le Chanteur amateur. Vive le Dimanche! Course inutile, la Marche des Cliahuteurs, etc.
« Lemercier a toujours fait de la chanson. Chacune de SCS observalions sur lui-même ou sur les autres lui avant semblé matière ou prétexte à couplets, il a composé une foule de petites études de mœurs, rimées avec soin, qu'il
a réunies dernièrement en un volume iLaVietn Chansons (i), qui justifie pleinement son titre.
« Comique et sérieux tour à tour, l'auteur des Nichons et des Autres s'est fait applaudir par les publics les plus divers... Il débuta, comme Jouy et Teulet, à la Lyre bienfaisante, entra à la Lice chansonnière, en sortit bien vite, 8e fit entendre aux soirées du Grillon, à la salle des Capucines, à la Galerie-Vivienne, puis au Lyon-d'Or, aux Qual'-z-Arts, à TAne-Rouge, au Chat-Noir, au Carillon ; il dirigea pendant six mois le cabaret des Eléphants, où son nom, populaire à Montmartre et au Quartier-Latin, attira une foule assoiffée de gaieté et d'esprit.
a Interprète parfait de ses œuvres, détaillant finement le couplet, il s'est improvisé acteur et, sur une scène rudimontaire, avec une jolie divette « en herbe », M^^® Rosa Albine, il joua adroitement, en vrai artiste, une de ses pièces : LEternel Roman, un petit acte digne d'un vrai théâtre, et chanta les couplets de façon à étonner son collaborateur, le compositeur Dihau... Espérons que l'auteur dramatique ne tuera pas le chansonnier... et que nous 1 entendrons prochainement, sur la scène d'un de nos grands concerts, interpréter lui-même ses œuvres. »
J'ajouterai que Lemercicr est né à Paris en 18G2 et qu'il n*avait pas douze ans lorsqu'il composa sa première chanson ; on peut donc dire de lui qu'il est né chansonnier. Avant de se produire dans les cabarets, il exerçait la profession de métreur en peinture. Après avoir chanté ses œuvres dans presque toutes les sociétés lyriques et littéraires, dont plusieurs le comptent au nombre de leurs fondateurs, il abandonna définitivement les « mémoires » et débuta au Lyon-d'Or en 1891 ; il se fit applaudir depuis dans tous les cabarets et sur plusieurs scènes de café-concert.
Son œuvre est considérable et variée, à ce point qu'il peut se produire avec une égale chance de succès devant
(l) Ondet, édit.
toutes sortes de publics^ tour à tour gai, satirique, frondeur, tendre et élégiaque. II a fourni au café-concert one quantité innombrable de chansons dont la forme et l'esprit tranche du tout au tout sur la note qu'on a coutume d'y entendre. Il est moderne à souhait, tout en conservant un tantinet l'empreinte bérangesque des jeunes années. D a déjà en librairie deux volumes : la Vie en Chansons et Autour du Moulin. Ce dernier ouvrage a été publié chez Flammarion avec couverture illustrée par Grûn.
Je voudrais, si la place ne m'était mesurée, mettre sous les yeux du lecteur un échantillon de chacun des genres que sait si heureusement traiter ce fécond chansonnier ; je me bornerai pour aujourd'hui à citer :
A GOCHIN Air nouveau de Victor Lbclbrc, ou du Bureau de PlacemitU,
Lorsque Ton apprit, sort fatal 1 Que c' pauvr* Macliin, un poitrinaire.
Plus malade qu*à l'ordinaire.
Venait d'entrer à Thôpital, Il était trois heur's moins un quart.
Et chacun dit : a II est trop tard.
« Nous irons ensemble à Gochin (c Le voir jeudi prochain. »
Le jeudi suivant on se dit :
« On connaît Machin à la ronde,
a II ne faut pas que trop de monde a Se bouscule autour de son lit.
a Dans la sali' ça f*rait du pétard ; a D'ailleurs aujourd'hui c'est trop tard.
« Nous irons ensemble à Gochin a Le voir dimanch' prochain, s
Le dimanche, les grandes eaux D'un ciel gris tombaient avec rage ; On n'eût pas affronté l'orage Sans être mouillé jusqu'aux os.
On 8* s*rait eru 1* jour d' la Saint-Médard, Et chacun dit : a II est trop tard, c Nous irons ensemble à Cochin « Le voir jeudi prochain, o
Le jeudi, par un gai soleil, Le ciel était sans un nuage.
Et Ton se dit : a C*est bien dommage c D* s'enfermer par un temps pareil, c Attendons qu'il fass* du brouillard, « D ailleurs aujourd'hui c'est trop tard, c Nous irons ensemble à Cochin c Le voir dimanch' prochain. »
Le dimanche matin suivant On s' dépèch' de casser la croûte ; On achèt' des orang's en route, Et Ton s'en va, le nez au vent ; Mais, à rhôpital, un potard Nous dit : a Messieurs, il est trop tard, fl Ça ferme à trois heur's à Cochin.
a Rev'nez jeudi prochain, o
Nous persévérons, et l' jeudi.
Comme il faisait un temps propice.
Nous arrivons tous à l'hospice Pour y passer l'après-midi.
A tous les échos de Cochin Nous réclamons l'ami Machin.
On nous dit : o N' criez pas si fort, t D'puis hier il est mort I o
Lemercier, soit avec des confrères, soit seul en fait de chansonnier dans des troupes de théâtre, a fait en France et à l'étranger de nombreuses tournées. Improvisateur éraérite, il y fut souvent de précieuse ressource. Une longueur, une interruption, une gaffe, un trou viennentils à se produire, on peut, grâce à lui, avoir instantanément raison de l'impatience ou de la mauvaise humeur de l'auditoire. On le pousse en scène ; il explique à sa façon Tincident, se fait donner des rimes et construit illico des
quatrains ou des huitains d'une drôlerie inattendue et qu'il s'arrange toujours à adapter à des circonstances qui intéressent directement le public. Il y a quelques mois, il se trouvait en représentations dans une ville de Bretagne avec d'anciens camarades du Chat-Noir. L'un d'eux se trouvant en retard, Lemercier entre en scène et propose des bouts rimes. On lui jette quatre rimes qu'il emploie aussitôt à la critique du régime gastronomique auquel le soumettait son hôtelier, trop enclin à nourrirjses pensionnaires de veau et de laitue. La pointe déchaîna l'hilarité de toute la salle, sauf du maître d'hôtel en question, qui, dès le lendemain, adressait par ministère d'huissier à notre improvisateur une sommation d'avoir à rétracter publiquement, dans les vingt-quatre heures qui suivraient, sa (( préjudiciable calomnie ». L'instrumentateur, qui s'était beaucoup diverti à la soirée de la veille, s'excusa presque auprès de Lemercier d'avoir à lui signifier semblable exploit. Au spectacle suivant, sous prétexta d'amende honorable, le spirituel chansonnier présenta sa défense en deux cents vers du plus haut comique, d'une ironie et d'une forme supérieures, où il ne faisait, en somme, qu'accentuer les griefs précédemment formulés. Sur le récit de la visite de l'huissier, qui se terminait par une rime en ieux, les autres chansonniers, groupés dans la coulisse, chantèrent en chœur ce lamentatoire vers de la Carotte, de Meusy :
Avec des larmes dans les yeux.
Ce fut du délire, et les applaudissements se prolongèrent pendant plusieurs minutes. Le Vatel, Breton naïf et pas mauvais diable au fond, se déclara satisfait et marqua sa joie en offrant le Champagne à toute la troupe...
Lemercier a écrit plusieurs revues pour le concert et pour les cabarets : le Moulin-Rouge, les Folies-Bergère du Havre, les Quat'-z-Arts, etc. Il a fait représenter au Divan-Japonais un acte : Vadé le Poissard; a plusieurs actes en cartons et prépare quatre volumes de chansons et un recueil de nouvelles : Pour le faire à la Prose.
Jean GOUDEZKI
Goodez est né à Louvignies-Bavay (Nord) , le 20 décembre 1866; il fit ses études à Valenciennes et vint à Paiis faire ' son droit En 189i, il débute à rHostellerie-du-Lyon-d'Or, fait aTee Trombert une tournée dans Test et le midi de la France, puis il entre au Chat-Noir, où ses satires sont triomphalement accueillies; il fait avec Salis une tournée en province et en Algérie ; en 1897, il inaugure la Muse de Montmartre et passe ensuite au Tréteau. En devenant chansonnier, il ajoute la désinence ki à son nom, afin qu'on ne soit pas étonné de le voir boire comme un Polonais, et aussi pour bien aillrmer ses opinions slavophiles.
Ses satires, monologues ou chansons portent Tempreinte de l'esprit chatnoiresque poussé jusqu'à ses extrêmes limites. On se fera une idée de la recherche qu'apporte Gondezki dans l'écriture de ses poèmes, lorsque j'aurai dit qn'U est Tanteur de l'unique sonnet olorime qui ait été écrit Jusqu'à ce jour; je cite :