BAS-BLEU
C'est le bas-bleu que i*on me nomme.
Bas-bleu qui n'est point femme et n'a Ni la virilité de l'homme.
Ni la candeur de l'Auvergnat.
Pour mol, rinconstante compagne.
On a livré plus d*un combat, Et cependant mon cœur ne bat Mon coeur ne bat que la campagne.
Pour dissiper mon long ennui.
J*ai près de moi toute une garde De poètes qui, jour et nuit.
De frais madrigaux me bombarde.
Je peux dire : t C*est moi qui suis La véritable Femme à Barde. »J
Un antre de ses mots, pour terminer. Voyant une vendeuse d*amour maigre et longue comme un jour sans pain, il s'exclama : (( Tiens, l'Odalisque de Luxure I »
Horrible ! n'est-ce pas ?
YON LUG
Ces deux monosyllabes à l'allure armoricaine laisseraient supposer tjue celui qui les a choisis pour pseudonyme est né sur les cAtes de Bretagne. 11 n'en est rieD.
Yon Lug osL originaire d'Oultias (Rhône), où il naquit le 4 octobre ^Sùi, d'une famille Jacquet, qui le prénomnia Constant, l'envoya ii l'école, lui lU apprendre le dessin et le voua à l'archilecluie. A seize ans, le jeune Jacquet est déjà sociétaire de l'Alliance lyrique Lyoaoaise. 11 faii ensuite partie du Caveau Lyonnais, des Bacolots, de l'Athénée, du Biniou, du Cocon ; en un mot, do tous les petits cénacles de la patrie de Pierre Dupont. It remporte le prix de modelage à l'école la Martinière.
En 1888, à la « vogue », il s'éprend des charmes d'une artiste foraine appartenant à une troupe de romanichels. Il se déclare, et sa passion lui vaut, de la part du pire de la donzelle, un violent coup de couteau qui lui entaille... la redingote. Mais l'amour, plus fort que la raison, ramène le soupirant h la baraque. Le père farouche surg:it à nouveau, mais cette fois en négociateur : puisque Jacquet aime sa Qtle, qu'il entre dans la troupe comme artiste; on Tie lui demandera que cinq francs par jour pour sa nourriture. Le jeune architecte accepte oe sin^lier marché et, la vogue terminée, il quitte Lyon à la suite des bohémiens, sans même prendre le soin de changer sa redingote et son chapeau haut de forme contre des eOeU plus commodes. Et le voilà qui apprend à faire le saut périlleux, à marcher sur la corde raide et à présenter UD ours dressé en liberté. Ses a beaux-parents » ne se souciant pas de lui payer un maillot et des trousses, c'est en
tenue de Tille qu'il exécute ses acrobaties ; et comme il a un paletot et qu'il c( représente », on lui donne également la charge de visiter les commissaires de police et les maires aux fins d'obtenir les permissions sans quoi ne peut se donner le spectacle. La rouée petite commère, qui est devenue sa maîtresse, lui en fait voir de toutes les couleurs et les parents d'icelle, qui ne ménagent pas les bourrades, le contraignent aux pires corvées. Mais il vit en bonne intelligence avec son plantigrade qu'il étrille, soigne, caresse et gâte. En reconnaissance de tant d'attentions, le bon ours prend un jour la défense de son montreur contre les bohémiens, qui, dans une violente dispute, s apprêtaient à « faire son affaire » à leur pen* sionnaire, dont les ressources étaient épuisées.
Cependant, inquiets de sa disparition, ses parents, braves ouvriers, qui avaient réussi à Télever au prix de mille sacrifices, s'adressent à la police ; et les gendarmes de Saône-et-Loire arrêtent un jour le tugitif qui, sans argent ni papiers, est inculpé de vagabondage. L'ours, que les pandores ont attaché à un arbre, brise sa chaîne et arrache, en défendant son dompteur, un pan de la tunique de l'un d'eux. Notre « vagabond » est incarcéré, puis il comparait devant le maire de l'endroit, à qui il fait le récit de son odyssée. Le magistrat le retient à dîner cl. en échange de quelques chansons, lui laisse embrasser sa fiJle et lui donne l'argent nécessaire à son voyage. Mais la prochaine station de chemin de fer est très éloignée, et le délinquant y est conduit entre deux gendarmes de bripide en brigade.
De retour au bercail, il est vertement sermonné et reprend ses règles et ses compas pour ne plus les abandonner qu'en 1891, lors du passage à Lyon de la tournée du Lyon-d'Or que dirigeait Trombert. Il se joint à elle et prend pour pseudonyme Yon Lug : Ion valant Lyon dans la prononciation locale, et Lug première syllabe du Lugdunum latin. II reste trois mois avec cette tournée, chan- ^nt la Ballade des AgentSy cette innocente satire devenue
si rapidement populaire et à laquelle font si souvent allasion les chroniqueurs ; Idioties, où il fait en ritournelle une étonnante imitation de clarinette ; Pauv' Populo f lamento comique d'une profonde philosophie ; les 7(mneaiix, etc., etc. Il fait ensuite une station prolongée an Casino de Grenoble ; puis, sur Tinvitation de Trombert, il vient à Paris en 1892 et entre aux Quat*-z-Arts, où il reste cinq ans. II y fait représenter plusieurs revues en collaboration avec Sécot : Pour faire chanter (1894), Pour awir du Son — allusion à la Savoyarde (1895), Pour éviter la Peste (1896).
Il entre au Conservatoire de Montmartre en 1897, et chante en même temps au Moulin-Rouge, derrière Marcel Legay, dont il parodie les chansons. Il donne au Conservatoire de Montmartre le Conseil des Ministrels, en collaboration avec Fraigneau (1898). On y applaudit tout spédalement ce refrain, sur la méthode du docteur Schenk :
Pour avoir un' fille,
N* mangez qu* des anguilles ;
Pour faire un garçon, Mangez beaucoup de saucisson ;
Pour un phénomène,
C'est l' lapin... d' garenne...
Mangez d* tous les plats, Et vous aurez des Auvergnats 1
Vers la même époque, il donne à Berck-sur-Mer une revue de saison : Ah! Berck, alors! en collaboration avec Paul Daubry. Entre temps, il chante au Chien-Noir, au Carillon, à Pompadour, à la Guinguette-Fleurie, aux Noctambules, au Vieux-Paris (Exposition de 1900), où il se montre en dompteur d'ours et fait danser Tanimal ao rythme de ses couplets, et au Grillon, dont il est actuellement régisseur et où il a fait représenter le Roi Ménélancolik, négugus des Abyssinthes, en collaboration avec Numa Blés.
Lors de la vachalcade, Yon Lug ût sensation. Mon
confrère Auguste Montfort rappelle la chose en ces termes dans le Tocsin de Montmartre des 10-16 février 1901 :
« Cinq ans déjà passés I... Mais où sont les vieilles lunes? où sont les vaches d'antan ?
« En ce temps là, à travers les rues de Montmartre, la vachalcade déroulait le pittoresque de son cortège symbolique. Les poètes, les artistes, les chercheurs d'idéal narguaient joyeusement leur compagne accoutumée, la vache familière aux flasques mamelles que n'emplit jamais la sollicitude du sacré cœur de Jésus. Dans cette procession aux images parlantes, un homme singulier attirait les regards. De longs cheveux qu'auréolait un cercle de cuivre et une barbe hirsute encadraient un visage de Christ plébéien, un visage indifférent et résigné. Mélancolique, l'homme guidait un ours mélancolique. Il marchait derrière une piteuse roulotte que traînait une haridelle maigre, exténuée. A toutes les ouvertures de ce char de misère, de nombreux enfants mêlaient leurs cheveux embroussaillés et leurs frimousses barbouillées. En j^rosses lettres, sur la roulotte, se détachait l'inscription suivante : Famille du poète Yon Lug. »
Il y a quelques années, pendant la fête de Montmartre, il chanta dans une des cages de la ménagerie Adrien Pezon, entre le lion Dartagnan et la lionne Mylady, tenant la scène — si on peut dire — dix-sept minutes, tandis que les fauves travaillaient autour de lui. Cet exploit fut râlement accompli à Montmartre par le chansonnier Jihel et par Maxime Lisbonne dans les cages du dompteur Juliano.
Outre les chansons que j'ai déjà citées, Yon Lug compte au nombre de ses succès .Ire, paré, pavé. Maria, la Ven- Ç'ance du Bourgeois, les Manjuillicrs de la Cloche de bois, Montmartre tst la Muiiié du Monde, le Premier Tanneur de trance. Pour faire des Gosses, les Palmes académiques (qu il ne veut pas demander), la Guillotine, la Marche des Douaf^icrt, Sonneries, les Accidents de Chemin de fer, etc., etc.