ORIENTALE
Comme un wagon qui va bondir hors de ses rails, Yousoul, un jour, songeait à forcer le sérail
Poar calmer les transporte de sa foreur jalouse ;
Car il aimait la favorite, une Andalouse.
Son orgueil en souffrait et trouvait insultant
De se sacrilier au plaisir d*un sultan.
Mais il eut peur d*être empalé par la police
El de sentir pcul-ôire entrer en sa peau lisse.
Par derrière, un enijin de supplice pointu
Pour expier un bonheur qu'il n*aurait point eu.
Certes, pour poser un baiser sur une nuque,
11 est dur de risquer le sabre d'un eunuque
Ou de faire connaissance avec les bastilles
Du sérail, l'enfant serait-elle de Castilie.
Je veux bien, disait-il, enlever la patronne;
Mais je crains le pouvoir, j'ai la foire du trône!
Pour un regard de femme, un sourire, un appeau,
J*irais me faire un jour rompre les os? La peau!
Malgré tout mon amour, je suis encor trop homme.
Mais je connais la canne et le chausson... aux pommes!
Je lutte aussi fort bien. Par le courrier français
Prochain, je vole à Paris cueillir des succès!
Car quoi? Qu'est-ce que ce qui m'écherrait me ûche
Si la presse m'annonce et si Chéret m'affiche?
Le sultan a toujours quelque dessein de pal;
J'aime mieux inspirer quelque dessin à Pal.
Motif pour une fantaisie à la Willelte,
Je serai connu de Montrougc à la Viiiette.
Paris n'aura jamais applaudi mon égal :
Je serai son lutteur naturel et léi^al.
Et c'est ainsi qu'Yousouf, ne se liant aux rites
De la loi tnrque, avait lâché la favorite;
Et le hasard aussi bigarre que divers
Fit engager Yousoul par le Cirque-d'Hiver.
Une drôlerie d'actualité lui ayant attiré une critique acrimonieuse do M. Adolphe Brisson, Feniand Chézcll connut le succi\s. Il en profila pour alîrontor la ri;^ucurdo l'auteur de ses jours dont le front s'empourprait do honte à ridée cjuc son lils était sur les planches.
« — Qu'est-ce que c'est que le bouj^e que tu fréquentes, gronda le paternel. 11 paraît qu'un grand christ y est exposé et qu'il n'y vient que des juifs ! »
Vainement Chézell chercha-t-il à défendre son cabaret. Le père avait été renseigné par... un commis -voyageur antisémite.
De 1897 à 1900, Chézell appartint au Conservatoire de Montmartre, qu'il n'abandonna que pour revenir aui Quat'-z-Arts , où il dirige actuellement le spectacle en qualité de « bonnisseur ».
En dehors de quelques chansons fort bien tournées pour le café-concert, Chézell n'a encore publié que peu de chose : Le bon Côté, La Scène à faire. Orientale (?), Sur un Signe, Plaidoyer sur la Jupe, Les Fiacres (1); mais son bagage est lourd autant qu'intéressant et nous aurons très prochainement de lui, sous le titre Chansons aigresdouces, un fort volume où seront réunies ses meilleures productions. Je cite au hasard : L'Homme civilisé. Mariage bourgeois, Les Parvenus, Les Hommes du Monde, Les Divorcées, Les Cérébrales, Les Soiristes, Lassitude, En Province, Les Stations de rAmour, fines satires d'où est proscrite toute acrimonie ; Rimes sans Raison, tout un bouquet de drolatiques fantaisies ; puis encore — car derrière le blagueur qu'est Chézell, se cache un sentimental et un amoureux — Lettre d'Amour, Pour te plaire, Quand je te vois. Dans la Rosée, Après, Retour et vingt autres délicieuses bluettes encore inconnues du public ; et enfin une poignée d'actualités comme: La Séquestrée, Deschanel est marié, Les Deux Présidents, Le Suspendu, en un mot tout ce qu'applaudissent/chaque soir les habitués des Quat'z-Arts.
Comme la plupart de ses camarades de Montmartre, Chézell joue volontiers la comédie et je l'ai vu tenir, dans une revue de Lemercier , Ça Dewet réussir, un rôle de pince sans-rire avec l'assurance d'un vieux comédien.
11 vient de s'improviser rcvuiste avec PierrotBarnum, la revue actuelle des QuaV-z Arts.
(1) LU)rairie Daragon.
Hugues DELORME
Très pur et très sincère poète ; versificateur impeccable et charmant; tendre, galant et talon rouge dans ses madrigaux ; passionné et sensuel jusqu'à la licence en ses odes badines ; satirique, frondeur et finement irrévérencieux dans ses épigrammes, Hugues Delorme s'exprime en une langue riche et châtiée ; et son verbe conserve jalousement Télégance parfaite, Taisance et le grand air avec quoi les impertinents de bon ton savent dorer les pilules, qu'on avale le sourire sur les lèvres.
Hugues Delorme, de son véritable nom Georges Thiébost, est né à Avize, dans le département de la Marne. Voici en un quatrain son autobiographie :
« Je naquis vers Tan mil huit cent soixaDte-neuf. Je ne suis employé dans aucun ministère.
Mon vers est sans pudeur ; ma vie est sans mystère ; En mon torse éprouvé palpite un cœur tout neuf, o
Mais le lecteur ne se contentera sans doute pas de ce sobre et laconique portrait, esquisse que, pour sa satisfaction, — et pour la mienne, — j'essaierai de compléter en la « poussant » aussi loin que possible.
Hugues Delorme se défend d'être chansonnier ; et cela pour deux raisons : il ignore la musique et il chante faux. Mais s'il ne chante pas, on le chante ; et je connais de lui quantité de couplets pleins de verve mordante et gracieuse dont les rimes ont fleuri tels vaudevilles et revues.
Après une assez longue résidence à Rouen en qualité de journaliste, Delorme vint s'installer à Paris, où Bertrand Millanvoye — qui s'y entend en poètes — se l'attacha comme pensionnaire. Cinq années consécutives (1896-
1900), le public du Carillon et de la Roulotte lui fit fête, applaudissant alternativement et parfois simultanément le poète, Tauteur dramatique et l'acteur; car Delorme réunit ces trois talents qu'il exerce avec une égale maestria. C'est lui qui créa le rôle du président dans Un Client sérieux^ la désopilante comédie de Georges Courteline; dans ses propres pièces, il interpréta le vieux faune de La Lisière d'un Square (un acte en vers), reprit le pierrot de son Pierrot financier (un acte en vers représenté pour la première fois sur le Théâtre Français de Rouen, le 21 février 1891 ; Em. Dehayes, édit. à Rouen), composa dans sa revue Ligues^ Ligues, Ligues! un matamoresque et grandiloquent cadet de Gascogne du plus réjouissant aspect, et joua également le Spamanto de sa Marckaïuie d$ Pommes.
Outre les pièces ci*dessus citées, il a écrit pour le théâtre un nombre considérable de prologues, de parades, de boniments, d'à-propos en vers, de vaudevilles et de revues pour le Carillon, le Grand-Guignol, le Tréteau-de^Tabarin, le Théâtre Français de Rouen, TAlcazar, les Ambassadeurs, l'Eldorado, la Scala, la Bodinière, les Capucines, les Mathurins. Je mentionnerai, entre autres, La Mort d'Orphée, légende en un acte en vers éditée chez Schneider, à Rouen ; Le Coup de Minuit et Chez l'Habitant^ en collabo ration avec Gally, répertoire de Polin, Flammarion, édit. ; Encore une Erreur judiciaire, un acte en vers ; Au Fort Chaptal, revue montmartroise en un acte, etc., etc...
Delorme a fait en province et à l'étranger des tournées avec rimprésario Baret... Il s'est un jour improvisé conférencier et a très brillamment présenté au Grand-Guignol et à la Bodinière le merveilleux mime Séverin et le prestigieux poèle-chansonnier Xavier Privas... Il a publié des vers et des fantaisies en prose dans V Illustration, Le Sonrire, Le Cocorico, Le Supplément, Le Gatroche, Les Quat'-:- Arts, et plus spécialement dans Le Courrier Français. Si ma mémoire est fidèle, un numéro de ce journal fut an jour saisi pour avoir inséré un sonnet erotique que notre
poète avait intitulé Les Aisselles et dont le fin libertinage avait eu le don d'effaroucher la pudeur de certain sénateur trop connu. Ce sonnet — que je n*ose reproduire dans la crainte de voir saisir à son tour le présent ouvrage — était conçu dans la note de ce petit poème qui est du même auteur :