PASSIONNÉMENT
Altomant avec soin nos savantes caresses.
Nous nous sommes aimés cette nuit longuement ; Mes baisers ayant su réveiller tes paresses, Les hésitations n'ont duré qu'un moment.
Ta franchise a vaincu l'épouvantable doute ; Je t'aime, tu le sais ; je sais que tu me veux. Pour la première fois tu t'abandonnas toute ; Puis j'ai rôvé de toi dans l'or de tes cheveux.
J'ai mis de longs baisers sur ta gorge qui tremble. Enfin je puis chanter la gloire de les seins, Dont les sommets fleuris riment si bien ensemble, Et ta hanche robuste et souple aux purs dessins.
Ma lèvre triomphante eut droit de s'attarder Aux intimes recoins où la pudeur se cache.
— Je ne fumerai pas aujourd'hui, pour garder Le parfum de ta chair qui fleure en ma moustache.
Les amis d'Hugues Delorme attendent avec impatience qu'il réunisse en volume les poésies qu'il a semées un peu partout. Et je suis de ceux-là ! En dehors des pièces dont j*ai plus haut indiqué les éditeurs, je ne sais de lui en librairie que Quais et Trottoirs avec lithographies de Heidbrinck, un volume imprimé par les Cent Bibliophiles en 1898, et quelques chansons et romances, Les Chansons en l'air^ mises en musique par V. Charmettes et éditées par A. Bosc. Je dois dire pourtant qu'on parle de la prochaine apparition d'un volume de vers : Le Poing sur la Hanche, d'un recueil de contes en prose : Vc la Flûte au Tambour, et d'une série de silhouettes contemporaines : De Viris Illustribus, trois livres qui seront, j*en ai la certitude, un régal
pour les cttiieoses^ et pour \m ditettantt. La place me manque pour fimwr iei à^ e^UraUs da famtea ces œunaB. Toutefois» après a?oir dîtr- à riaiealîoD deœuK faî ne le eonuaissenl point -«r qu'Hugues Delorme mesure plus d'os mètre quatre-vingts, qu'il a de longues jambes, de longs bras, un long buste, un long cou, un menton long, ai front long qu'allonge encore une calvitie avançant à longs pas, un regard long qui longtemps s'attarde à la contemplation des charmes des Jolies Parisiennes ; quand f aurai rapporté quéf les crocs de sa moustache en fourahe crèvent les yeux de ses interlocuteurs ; que son abord est souriant, sa poignée de main franche et son amitié solide, je me ferai un plaisir de déployer sous les yeux du lecteur ce délicieux triptyque Louis XV :
LA MbRT EN DENTELLES
A mon (UHt éTÊspvèèf,
Madame de Méryan va mourir. Désirant Entrer au Purgatoire en digne et noble aUore, Elle a fait orépeler an front sa ehevelnre.
Des engageantes en dentelle à triple rang
Sortent ses frêles bras d'un laiteux transparent. Un couple de ramiers s*ébat sur la moulure Du grand Ut clair où l'or brode sa ciselure... Elle oppose au trépas le dédain conquérant
De ceux qui savent bien lui ravir quelque ékom; Car, hautain, son regard âxo au mur le pastel Où Uotard le Turc a su rendre immortel
Le boBkeuf de sa tèvro inmuabienBnt roae»..
Dan^ un hoquet discret, madame de Méryau Sourit à son sourire^ et meurt en souriant.
Madame de Méryan est morte. Ce n*est plus Qu^m cadavre fluet que le froid violacé.
L'abbé Griseul (il fat beau oomme Lov«lace) Marmonne au pied du lit des rythmes superflus.
Il9 se sont adorés à quinze ans révolus ; Ensemble on les surprit, loi timide, elle lasse. Ce qui divertit fort parmi la populace Filles de cabarets et bourgeois goguelus.
Ce souvenir, qu'il veut rejeter en arrière.
Trouble pervcrsement Tabbé dans sa prière.
Sur le pastel il voit les lèvres de jadis ;
Il baiase le regard sous l'éclair des prunelles,
EU craignant pour tous deux les flammes éterneileSi
Mêle un Confitcor à son De ProfundU.
Madame de Méryan repose en paix. Sa tombe Se dresse au fond du parc, proche le boulingrin. Quatre saules, courbant leur vieux torse chagrin. S'inclinent, courtisans pleureurs, quand le soir tombe.
La tour du colombier domine, où la colombe Et le ramier s'en vont se gaver de bon grain. Du village lointain, la chanson d'un crincrin Soupire, et rit, et crie, et nasille, et succombe.
Vêtu d'ombre, pensif, monsieur l'abbé Griseul Auprès du monument vient s'agenouiller seul.
m La marquise, ayant fait son sourire à saint Pierre,
Est au ciel I... » se dit-il. Mais soudain il pâlit : Lui rappelant les deux colombes du grand Ht, L'oiseau du Saint-Esprit est sculpté dans la pierre I
Je dois mentionner, pourfinifi que Delorme écriviti sur des ombres en couleurs du très talentueux dessinateur Charles Huart, une satire en vers : Soirs de Province, dont je fus le récitant à la Maison du Rire, où ombres et poème obtinrent un éclatant succès. Le public sera désormais privé de cet exquis spectacle, un châtelain de province en ayant fait l'acquisition dès la fermeture de l'Exposition de 1900.
Jules MOY
Bien que paraissant un pseudonyme dicté par la btnité, c'est bien là le véritable nom de celui qui le porte, moins toutefois le s qu'il comporte sur les actes de l'état civil.
Jules Moy, alors qu'il était encore M. Moys, exerçait, dans le quartier du Sentier, le commerce en gros de plumes pour modes. Des spéculations malheureuses l'ayant obligé à céder sa maison, des amis lui suggérèrent ridée de tirer parti de ses qualités de pianiste et d'imitateur qu'il avait déjà maintes fois mises en valeur dans des soirées intimes. Il suivit ce conseil et demanda audition à Salis, qui l'engagea sur-le-champ (1896).
Le public du Chat-Noir, que la retraite de Marcel Lefèvre avait privé de la note bouSonne, accueillit avec joie le nouveau venu.
Cinq Minutes à V Armée du Salut, Le Concert tumsien, Nourice sèche, La Poule, Le Piano mécanique^ scènes dimitations d'une désopilante drôlerie, furent ses débuts et établirent d'emblée sa réputation de chansonnier comique. Le cabaretier de la rue Victor-Masse sentit tout de suite l'avantage qu'il pouvait tirer de son nouveau pensionnaire. Chaque fois que le public montrait un peu de fraîcheur, il envoyait Jules Moy au piano, et la salle était instantanément reconquise.
D'abord appointé à raison de cent sous par jour, Jules Moy demanda vainement de l'augmentation. Il demeura cependant, rentra son dépit et attendit patiemment l'heure des représailles. Elle ne tarda point à sonner. Salis, en organisant ses deux dernières tournées, avait pressenti Moy ; celui-ci n'avait dit ni oui ni non, mais laissé prévoir son acceptation. Au moment de régler les conditions, le
geotilbomme fit ses offres : Tingt-cinq francs par représentation; Jules Moy refusa, indigné. Salis monta à trente francs : nouveau refus. Il fléchit ainsi gradueliemeal jusqu'à cinquante francs. san%p1us de succès.
a — Mais combien voulez-vous donc que je vous paie? s'écria-t-il impatienté.
« — Soixante-quinze francs par jour, ré|M»DJîi froidement Jules Moy; pas un fifrelin de moins ! n
Le directeur du Chat-Noir poussa les hauts cris et résolut que Moy ne serait pas compris dans la tournée. Br*»f, le lendemain, il lui offrait soixante-dix francs du cachet et gagnait ainsi la partie... mais à quel prix !
Le Chat-Xoir fermé et achevées ses tourn#^e«, je fi* engager Jules Moy à raison de vingt francs p<ir soirée à la Bolte-àMusique, où je cumulais — pour quatre c°Dt cinquante francs mensuels — les fonctions de ré;.'^isr*'ijr. de récitant, de prcsonlaleur et de poete-chan-oiiiii-r. L'^iriusnnt fantaisiste eut là plus de succt-s enrore qu';i'j Chat- Noir. Il avait demandé au directeur, qui y avait imnjé'Jiatement consenti, à installer dans la salle de spectacle un piano-quatuor liiiudet — le seul qui soit eucore en F'rance, paraît-il. Moy obtenait sur cet in-trurnent. qu'il connîjir sait à merveille, des elltjts ab-oluruent ét-jurdi^î^^iLt-. Je me rappelle notamment sun Cfi^f 'ÏOr^.ht.Ure et son Concert de Tziganes, qu'il exécutait avec ui^e ma'j-trîa surprenante.
11 fut ensuite au Tréteau de-T.il»arin, où il tint la vedette — derrière Fursy, comme bien l'on peD^e. Il me revient, touchant son passage au Tréteau, une bien diverti^viule histoire. C'était au moment de Teflerve^cence su-scilée par Taflaire Dreyfus. Un grand sei^^neur, le marquis de X..., après avoir assisté à une soirée à Tabarin, fit apj>eler Fursy et le pria de lui composer un specLicle pour une fête qu'il désirait donner dans son bôlel. Fur-y proposa plusieurs de ses camarades au nombre de-quels Jules .Moy. En entendant prononcer ce nom, l'aristocrate sursauta :
(c — Ce youpin ? s'écria t-il. Tout ce que vous voudrez.
mon cher Fursy, mais surtout pas de juifs, pas de juifs I
« — Il sera fait selon votre désir, monsieur le marquis », répondit Fursy, en souriant d'un rire entendu.
Et quelques jours après, une partie de la troupe du Tréteau, Fursy en tête, allait réjouir les invités du Duble antisémite, qui ne sut que plus tard qu'un Dreyfus (Fursy) avait chanté dans ses salons.
C'est au Petit-Théâtre qu'est actuellement attaché Jules Moy. Bien qu'il s'y trouve encore des choses datant de plusieurs années, son répertoire est heureusement et considérablement augmenté. Je mentionnerai entre autres : Une Enchère à l'Hôtel des Ventes, et une histoire d'œil de verre d'une cocasserie vraiment désopilante.
Cet endiablé fantaisiste, qui sait rendre les sons de presque tous les instruments, qui imite le cri de bon nombre d'animaux et contrefait tous les accents, mais dont la farce manque parfois de bon ton et de légèreté, est également un chansonnier habile. Il écrivit un jour une petite satire sur la vanité : Les Palmes académiques. On s'aperrul, au Ministère, qu'il ne les avait pas, et M. Leygues les lui octroya.
J'allais oublier de dire que Moy est né à Paris en 1SG2.
Henri des SAULES
i Buathier prit c^ p^if rrrrr* iz r::r i^z:z^ i*s pittoresques petites rues du rie-i Mi-lz-irtr», q-3*il a célébrée en des vers sans prrieLiiin q-* }e re:r:;rre di^s Montmartre Àrtisle. feaille é^hëzi-re finie* ptr Pzul Daubry. D se produisit p«eL.ii:it q:irl:;-e tczipc§ oczizie amateur — il était alors reprvs^LiL::: en Tins e: iI^>:ls — au sous-sol de TAuberge-du C:x à r.Vne R:-re et dkzs divers autres caveaux. En 1S"?7, il de mania à Salis la permission de soumettre 5-?s é'ucubratijns aa p:iLlic du Cbat-Noir. Sa demande fut a:n^-e ; et Salis accordait de temps en temps un cachet de cinq francs an p>r:e. qu'il annonçait aux spectateurs de la façon suivante : « Et maintenant, messeigneurs, vous allez entendre notre bon camarade Henri des Saules, le dernier génie sorti du flanc de la Butte Sacrée, lequel est également l'arbitre de toutes les élégances. » Et rentrée de Buathier faisait sensation. Sa mise sans recherche et d'aspect villageois, son nez qu'avaient à la loncrue coloré les fréquentes dégustations, sa démarche lourde et timide et sa mine de chien battu provoquaient l'hilarité ; et il amusait le public avec Les Vieux Boulevards, l'intéressait avec Les VieUles Eglises, Les Yieilla Maisons, et le stupéfiait avec
LES MARCHANDS D'OUVES
Dans Montmartre, terre bénie.
Que Dieu, dans sa grâce infinie.
Sema de délic's et d'amour.
On voit, à la chute du jour.
Deux (antôm's au visage dur Qui se suivent le long des murs,
Marmarant d'une voix plaintive :
« Voulez-Toos manger des olives ? a
Y en a un qu'est gras, l'autr' qu'est maigre, lia vont tous deux d'un pas allègre, JoH^^rfanit dàpfvé en ix>is.
On-les^eit partoutt la Ma ;
Boulv'ard de Clichy, ru' Laval, En plaine, en amont, en aval, Myrmurant d'une voij^ plaintive :
* 'a Voulez-voua manger des olives Va
Aux Qnat'HE^Arls, au Coq-d^r, «*• ba bougé — . A Fontaine, a«oéle$le An'-^Rongai ,Çbf z liabonne el aes soav'a Pipleta» A la Cigai' pleine d'^ttraiU, Au Chat-Noir, — p4j' contrefaçon .
De ces excellentes maisons — On entend la mêm' voix plaintive :
« Voulez-vous manger des olives ? »
C'est im eaach'mar, tm' maladie I
Y a d' quoi avoir des insomnies ; Les marchands d'olives, toujours I J'en rêve la nuit et le jour.
L'autr' lois, j'en sui^ tout ébaubi,
J' réveiil* ma maitress' dans la nuit, Et }' lui murmur' d'un' voix plaintive :
f Dis, veux-tu manger des olives ? »
Victime de la suppression des octrois et de la mévente des vinSf Henri des Saules dut abandonner la représentation. La gène s'ensuivit ; la maladie survint, et le pauvre se vit forcé de se faire traiter à l'iiApital, où il est demeuré. •• en qualité d'infirmier.
Léo LELIËVRE
A depuis cinq ans déserté Montmartre, où il a tenu, pendant quelque temps, le sous-sol de TAuberge-du-Clou, pour fonder le Cabaret de la Bohème et diriger les Noctambules, puis le Caveau du Cercle, que V « hydropathe » Lacoste a installé au-dessous de son café, 119, boulevard Saint-Germain, à côté du cercle de Librairie.
Au physique, Léo Lelièvre est d*une taille moyenne ; sa figure, aux traits légèrement tourmentés, aux rides précoces et au teint hâlé, est celle d'un lutteur et d'un tenace ; de grands cheveux, une moustache légère, une fine barbiche et des yeux malicieux derrière un immuable binocle, lui donnent Taspect d'un bouffon rusé qui aurait quitté le pourpoint pour la redingote 1830.
Lelièvre est né à Reims le 1®^ avril 1872. C'est un travailleur acharné ; il a déjà écrit près d'un millier de chansons tant pour le cabaret que pour le café-concert ; c'est dire qu'il sait traiter tous les genres. Les œuvres qu'il interprète lui-même se divisent en Chansons de Bohème^ Chansons d'Etudiant et du Quartier -Latin et Chansons amères. Parmi ses succès de café-concert, je mentionnerai La Valse des Gi^jole'tes, La VaUc des Confetti, La Valse des Mondaines^ La Saison des Poires, Vadrouille d'Etudiants^ Voyage en Chambre, Vas-tu-tu l'a Fci^ie, Hedonnemoi'Z'en ; mais je préfère de beaucoup La Question du Pain, L'Ingrat parvenu, L'Armure du Président, l'Incinéré, Caprice de Princesse^ Souvenirs de dèchc. Les Lamentations du Bourreau, Un vrai Libre-Penseur, conçus dans un esprit tout à fait montmartrois. La note dominante chez Lelièvre est plutôt pessimiste, ainsi que le démontre ce sonnet inédit :