‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 45 sur 64 · L'HABITUDE · texte numérisé non relu

L'HABITUDE

Voilà déjà dix ans que nous vivons ensemble.

Dix ans que nous souffrons de cette liaison ;

Le soir, sans nous aimer, quand le lit nous rassemble.

Nous étreîgnons nos corps sans la moindre raison.

Lorsque, pour me tromper, elle part, il me semble Que le vide se fait dans ma triste maison ; Je cours la rechercher, car, hélas I je ressemble A rhypocondriaque avide de poison.

Elle ne m'aime pas, et moi... je la déteste.

Son cynisme hypocrite inspire le dégoût.

Je voudrais la quitter, et cependant... je reste.

11 me faudra traîner le boulet jusqu'au bout. Endurer ses défauts en esclave docile.

Pour ne pas déranger Thabitude imbécile...

Jules GONDOIN

Dans les derniers temps de son existence, le Chat-Noir comptait au nombre de ses habitués un tout }eune homme long et mince, au visage agréable, à l'œil ingénu, qui, à cause de ses trop fréquentes visites aux cabarets montmartrois, faisait le désespoir des siens. C'était Léon Ohnet, — le fils du romancier, — qui rêvait de demander à l'art (il ne savait au juste lequel) une existence aussi luxueuse qu*indépendante. II était quelquefois accompagné d'un homme de vingt-cinq à trente ans qui lui donnait des leçons particulières pour le préparer au baccalauréat es lettres. Nous apprîmes un soir que, à la suite d'une pique avec l'auteur du Maître de Forges, le professeur avait résigné ses fonctions. C'est alors que son élève le présenta à Salis comme chansonnier.

Le maître du lieu demanda quelques renseignements, puis il annonça au public : « Jules Gondoin, mcsseigneurs et nobles dames, que vous allez entendre et applaudir, avant qu'il nous quitte pour traverser le pont des Arts, était hier encore le professeur de philosophie, de français et de maintien de M. Georges Ohnet, dont l'indécrottabilité l'a dégoûté au point qu'il s'est vu forcé de venir demander au Chat-Noir, ce refuge de tous les talents, de mettre en relief ses brillantes qualités poétiques. J'ai dit! La parole passe, mcsseigneurs, à Jules Gondoin ! »

Le succès du débutant s'affirma d'emblée ; Salis se l'adjoignit définitivement et l'emmena en celle tournée fameuse dont Montoya a écrit la relation (l).

Gondoin (Jules-Alfred-Alexandre) est né à Nonancourt

(1) Le Roman Comique du Chat-Noir. Flammarion, édit.

(Eure) le 4 août 1869 ; il est licencié es lettres et président du comité de Paris de la a Concordia », société d'études et de correspondances internationales. Entré au Chat- Noir à la fm de 1896, il ne chansonna guère que deux ans ; sa production cependant est nombreuse et pourrait fournir amplement matière à deux volumes. Ses premières chansons sont bien montmartroises, et leur causticité n'a rien de violent ni d'outrageant ; elles semblent être sorties de la collaboration de Mac-Nab et d'Eugène Lemercier et demeurent cependant bien personnelles. Je me rappelle de ïui| parmi les plus amusantes : La Chanson à l'Académie, Lamentations d'un Médecin, Mariage de contenance, Une Histoire de Palmes académiques (1), Les Malheurs de Francisque, Un Discours du Pire La-Pudeur^ Les Restes de Voltaire et de Rousseau. Il a également écritdes vers sérieux, comme Mes Baisers sont des PapiUons, La Pfwit descend des deux, Réveil, Dormez ma Mie (2), Je f adorais (3), Soirsd'Eté, Un peu, beaucoup, passionnément (i), et une trentaine d*aatrès jolies romances de salon. Avec VEnlètementdeGyp, Le Dernier article de Séverine, La Crète de Sarah, Les Projets de Liane de Pougy, Congrès féministe et La Journée de Sarak Bemhardt, il donna une note anti-féministe, qui le conduisit... au mariage.

Actuellement, Gondoin s'occupe de critique littéraire et de composition dramatique. Il a passé des articles dans divers journaux, notamment au Figaro, ao Journal pour tous et au Gil Bios illustré; il fait la chronique à Concordia et collabore à la Revue Eolienne, à la Mode, et à la Revue Cartophile ; il a déjà fait représenter Une Ancienne, comédie en un acte, et La Mort de Pierrot, mimodrame mêlé de chant. Il a en cartons une comédie en cinq actes : Les Débrouillards ; une en quatre actes : Bengaline ; un acte

(1) Ondet, édit.

(2) Baudoux, édit.

(3) Ricordi, édit.

(4) Joubert, édit.

d*opéra-comique : La Leçon de Chant, musique d'Esteban Marti, et trois actes d'opérette : Le Roi de Carton^ avec musique dlrénée Berge.

Malgré qu'on ne le voie plus à Montmartre, le camarade Gondoin chansonne encore de temps en temps ; à preuve cet Esthète tout récemment né et qu'il m'autorise à reproduire :

Avec ses longs cheveux, sa longue redingote, Poussant de longs soupirs tout le long du trottoir. L'esthète à pas très lents piétine dans la crotte. Les yeux perdus au loin dans la brume du soir.

Il semble marcher dans un songe,

Loin de la terre et près des cieux :

Sans doute un sourd travail le ronge,

Enfantement laborieux I

Sans doute il parie avec sa Muse,

U cherche le Verbe idéal,

Sans voir que sa chaussure s'use.

Que son chapeau se trouve mal I

Mais non : la Muse chère à son rôve d'esthète N'est pas dans le ciel bleu, près des étoiles d'or I Ecoutez les doux mots que sa lèvre répète, Pendant qu'il déambule en soupirant plus fort :

c Qu'elle soit vierge ou demi-vierge,

c Quart de vierge ou hien moins encor ;

c Qu'elle soit mince comme un cierge,

c Décharnée ainsi que la Mort ;

c Qu'elle soit grasse comme une oie

c Et gonflée ainsi qu'un ballon,

c Peu me chaut, pourvu que je voie

c Beaucoup d'écus dans un blason !

c Puissé-je rencontrer la compagne idéale, c Celle qui vous soutient tout le long du chemin, «r Celle qui chaque jour vous remplume et vous cale, c Un sourire à la bouche et de l'or dans la main !

f Et qu'importe qu'elle soit laide

f Comme le plus Inid des chameaux,

f Aveugle ou borgne sans remède,

a Qu'elle ait toutes sortes de maux !

ff Elle sera la Muse chère ff A mon cœur de poète errant, c Car son argent saura me plaire, c Et le reste est indiflérent I »

Avec ses longs cheveux, sa longue redingote.

Poussant de longs soupirs tout le long du trottoir, L'esthète à pas très lents piétine dans la crotte. Les yeux perdus au loin dans la brume du soir I

J'ajouterai que Gondoin a actuellement deux livres en préparation : Lernumtoff et la Poésie bt/ronierme en Russie, ouvrage de critique littéraire, et Rimes sans Raison^ recueil de poésies.

Georges OBLE

Chanteur, compositeur, poète, journaliste, auteur dramatique et directeur de théâtre, Georges Oble est né à Vivone (Vienne), le 3 septembre 1863.

Amené au Chat-Noir en 181)6 par le compositeur André Colomb qui l'avait rencontré et entendu chez l'éditeur Joubert, il fut engagé par Salis pour chanter en tournée les pièces d'ombres lyriques de Fragerolle. En 1897, Colomb et moi le fîmes entrer à la Boîte à-Musique, où il nous créa d'une façon remarquable notre pièce d'ombres Feu de Chaume, Il fit ensuite partie de la pléiade montmartroise de Trianon. Après une tournée qu'il conduisit en Belgique, et durant laquelle j'eus la charge de présenter le spectacle, il entra au Conservatoire de Montmartre (1898). Il dirigea à l'Exposition universelle de 1900 le Vieux Poitou, et obtint à la distribull . >*^ récompenses une médaille d'argent. Enfin il a ouvert au commencement de l'année 1901 le Petit-Théâtre, dont l'attrayant spectacle est composé de comédies, de vaudevilles, de drames et de revuettes en un acte, de pièces d'ombres lyriques ou humoristiques et de chansons et monologues présentés par leurs auteurs. Avant d'appartenir à la Butte, Georges Oble, qui possède actuellement la plus jolie voix de Montmartre et y est un des rares qui sachent chanter avec méthode, a joué l'opéra et l'opéra-comique sur les scènes les plus importantes de la province et au théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Il a collaboré au Courrier de la Vienne et fait représenter à Tours et à Poitiers plusieurs pièces de théâtres : La Mort de Claude, A iAnfjlaise, Dans la Réserve et Les Tribulations d*un Auteur,

Comme compositeur, il a écrit de charmantes mélodies sur des poèmes de Charles Cros et d'Henri Dargis : Pramtnade^ Rancœur lasse^ Berceuse^ Le Cœur immortel, Dette sacrée, Sérénade du Cœur fol, et mis un air très adéquat sur cette poésie attribuée à Henri IV :

Viens, aurore.

Je t'implore !

Je suis gai quand je te voi :

La bergère

Qui m*est chère Est vermeille comme toi.

Elle est blonde

Sans seconde ; Elle a la taille à la main ;

Sa prunelle

Etincelle Comme Tastre du matin.

Pour entendre

Sa voix tendre.

On déserte le hameau.

Et Tilyre,

Qui soupire.

Fait taire son chalumeau.

De rosée

Arrosée, La rose a moins de fraîcheur;

Une hermine

Est moins fine; Le lys a moins de blancheur.

Il fait aussi paroles et musique, comme dans Conliteor d*amour; d'autres fois, il confie le soin de la mélodie à son ami André Colomb, comme pour Amour fragiU, t^ Douce Épreuve, et le petit poème suivant qui vaut chaque soir à son auteur les unanimes applaudissements du public du Petit Théâtre :

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