SUJÉTION
Quand je partis avec ma mie, Ma vieille mère a tant pleuré.
Que sous sa paupière endormie La nuit, toujours, a demeuré.
Alors, ma mie éblouissante, A l'œil énervant de houri.
M'a dit, de sa voix caressante :
(( Je veux te voir rire »... Et j*ai ri.
Et ma mère a joint, suppliante.
Ses deux maius qui m'avaicDt bercé,
Priant, comme une mendiante;
Et j'en avais le cœur percé.
Mais ma mie eut, dans ses doigts roses,
Comme un geste impatienté.
Et, sur son front, deux plis moroses.
Elle dit : a Chante I »... Et j'ai chanté.
Et maman mourut de sa peine,
Et mourut en me pardonnant.
La mort suspendit son baleine
Sur un sourire rayonnant ;
Mais le soir qu'elle fut en terre.
Ma mie, au regard insensé,
M'étreignit comme une panthère
Et me dit :o Danse I »... Et j'ai dansé 1
« — C'est parfait, m'écriai-jo enthousiasmé. La forme est exceptionnellement soignée et le fond me plaît énormément. Et je vous souhaite, monsieur, d'écrire beaucoup de vers semblables à ceux-ci. »
Bourdonneau (André), dit André Barde, estnéà Meudon, le 17 juillet 1874. Il fit de très brillantes études au lycée Michelet.
En 1893, il débute à la Paix, où il écrit les « Au jour le jour » ; il est un moment correspondant dessinateur du Petit Bleu, de Bruxelles.
En 1895, paraît son premier volume (Ollendorfl, éditeur). Chansons cruelles, Chansons douces, musique de Marcel Legay, préface de Jean Richepin— préface que Barde a été quérir en pleine mer, à Saint-Jacul, comme le raconte le poète de la Chanson des (iurnx, qui s'y trouvait à cette époque. Cet ouvrage est un des meilleurs parmi ceux qu'a enfantés la pléiade montmartroise ; il est à lire et à conserver.
En 1897, il raconte ses vers à Trianon, dans la grande fournée des chansonniers, où Ta incorporé Legay.
En 1898, il entre au Trêteau-de-Tabarin, où il reste deux ans à inter[)réter lui-même ses pièces de vers, parmi leMjuelles La Chdrcutirrc et LEmployr drs Postrs furent surtout appréciées du public. Il a réuni toutes ces pièces en un volume, Jru do M(i^sacn\ paru chez Ollendorfl en 1S99, avec, pour couverture, une charge de l'auteur, par Léandre.
Ce volume paru, il renonce pour toujours à dire en
public et entre comme secrétaire à la Scala et à l'Eldorado, en janvier 1900.
En janvi^^QQI, Bei^dda^ftit refniseiiter.^iAQruid Guignol Un F^i ^pièee^n dent actes, qui fut tr%d favorablement accueillie de la presse et du public.
Encouragé par de si brillants débuts da^w U carrière théâtrale, il fait jouer, sur ce même Grand-Guignol, en mai 1901, ùQe pièce en. un acte : MaUmi^ d€ rendei-^oous^ qui eut un succès littéraire et de çuriosUé.
Dans ce înômô mois de mai, ijl a fait paraîtra ohe^^Simonis Empis, Au bord de la Folie^ un volume do nouvelles, dont quelques-unes ont été publiées dans la Nw9eU$ Revue. liQ docteur Maurice de Fleury, en une préface d'an haut intérêt scientifique, dégage le côté médieo-légal de ce livre d'une très belle tenue littéraire.
André Barde est diplômé des Langues orieptalf s et l'arménien n'a plus de secrets pour lui*,
Outre ces diverses occupations, il est secrétaire, depuis 1894, de Félix Duquesnel— le critique duGauloU et le chroniqueur bien connu — qui vient de lui faire obtenir la poste de chef échotier au journal de M . Arthur Jdoyer.
A une pièce en trois actes, La Dot^ qui doit passer cbes Gémier ; en préparation : Le Cas du Docteur Chalffin^ roman, Ulngénu^ pièce en trois actes, et Régularisongt un acte.
J'ai en cartons une comédie en quatre actes qui portées dernier titre. Cela n'implique pas que nous ayons, Barde et moi, traité le même sujet ni le même genre. Quoi qu'il en soit, je suis convaincu qu'aucune difficulté ne surgira de cette rencontre.
Paul MARINIER
Trente-cinq ans, une moustache noire de lieutenant de gendarmerie, des cheveux en brosse, l'œil doux, la lèvre sensuelle ; est natif de Rouen ; a autrefois fait de la bourse et de la banque, et ne chansonne que depuis 1894. Il a commencé par la composition en écrivant la musique de La M&nu aux Grands Yeux, qui eut un immense succès au café-concert, fit ensuite Mandoli-Mandola, Une Noce à la Cascade^ Idylle normande, Cétait deux Amoureux, Bonsoir^ Madame la Lune, Enfin seuls, Y a des Choses qu'une Femme n'oublie pas, Les Plaisirs du Dimanche, Névrose et les fameuses Ingénues qui triomphèrent avec Yvette Gullbert.
Paul Marinier fait tantôt la musique, tantôt les paroles de ses chansons ; souvent aussi, il compose paroles et nrasique. C'est en 1897 qu'il prit rang parmi les chansonniers de la Butte en se faisant entendre dans ses œuvres, à la Muse de Montmartre. Une toute petite Bombe et Les Demoiselles qui font de la Peinture lui valurent, tant comme auteur que comme chanteur, un fort joli succès.
D appartient à la troupe des Mathurins depuis bientôt trois ans.
De même que Privas, Daubry, Tiercy et Poncîn, Marinier s'accompagne lui-même au piano. Sa voix de baryton-martin est chaude, harmonieuse, souple, bien timbrée; il la manie fort joliment et sait à propos en modérer l'éclat. Il monologue aussi parfois avec finesse, comme dans Le Monsieur qui dit des Vers.
FERMONS NOS GUICHETS (Meuriot» édit).
ChatiMon tomnolente de MM, les employés des postes et télégraphes.
Fermons nos guichets quelques beur's encore : Je m' sens pas dispos.
Hier, c'était la f et* de ma Léonore :
J'ai besoin d' repos.
Mais j'entends frapper au grillag*. Sans doute,
Des gens indiscrets.
Laissons-les frapper I Qu'ils aill'nt se fair' loat'el
Fermons nos guichets I
C'est peut-êtr' quéqu'un qui voudrait (c'te bourde!)
Un timbre, oh la la I Il pouvait donc pas en ach*ter, la gourde.
Au bureau d' tabac?
Cogne aux vitr's, mon vieux, fich' leur des taloch'sl
Un timbr'?... des navets!
N'a qu'à fair' comm* moi, j'en ai plein mes poches,
J'en achèt' jamais.
C'est peut-êtr' quéqu'un qu'a un' chos' pressante
A me demander; Ou tout simplement un' lettre importante
A recommander.
S'il veut êtr* bien sûr qu'elle arriv' quand même.
Sans fair' tant d'apprêts, Ben! il n'aura qu'à la porter lui-même...
Fermons nos guichets 1
Zut! on frappe encor? Vraiment ils m'assomment!
J'en ai tout mon saoul.
L' public, aussi bien les femm's que les hommes.
Ça vaut pas qnatr' sous.
Ces gens-là, c'est en vain qu'on les engueule;
J'crois qu'ils 1' font exprès.
Je n' peux pourtant pas leur casser la... tête.
Fermons nos guichets!
Ahl qu'est-c' que j' vois? j'ai la berlu', sans doute :
lis sont au moins vingt.
Faut-y qu' ces gcns-là, ils n*ai'nt rien à fout'e
Pour poser en vain.
Encor, si y avait une ou deux personnes...
Non, c' que j' vais m* gêner!
D'ailleurs, à l'horlog' v'ià midi qui sonne :
J* m'en vas déjeuner!
MANESGAU
EagèneJcanCaniille Manescau est né à Pau le 7 septembre 1869. Bien qu'issu d'une famille plus qu'aisée, il est obligé, dès l'ûge de seize ans, de subvenir lui-même à ses besoins. Très jeune, il apprend la peinture et enlève un premier prix d'anatomie à l'Académie des Beaux Arts de Bordeaux, sous la direction de MM. Braquehaye et Lauriol. A dix-neuf ans, il débarque à Paris et choisit Montmartre comme résidence. Pour vivre, il se livre à la confection de dessins de broderie pour la maison Emery et Leroy, de la rue de la Paix; veut essayer pour son compte personnel le commerce de broderie ; mais sa tentative ne réussit pas. Il se remet alors à travailler pour autrui, tout en suivant les cours de Ric(îiuer.
L'été de 1890, il débute au Divan-Japonais, sous la direction Habrekorn, avec un répertoire formé de chansons de Nadaud, de morceaux d'opéra coini(]ae et de grandes romances; il entre ensuite aux Boulîes Parisiens, direction Grisier, y joue le Puycnnlns de }lis<; Ilchjrtt et profite dos loisirs que lui laisse la scène pour prendre des leçons d'harmonie de (leorges Paul et de Joe Hayden. Enfin il débute comme com|)osit(^ur, en iSl)7, aux Noctambules avec Mariatunk, La Ch(tn><(ffi fin Viril AiriKjJc^ Et ton i\iur, Ihins Ir^ Vatjur.'i, Chrcanx [(tutninc^, Ij'^ \'i:i!!i's tic ch>z mm^ et Credo Paijcn; moule rannéi» suivante au (j>nservatoire de Montmartre, où il produit .1 / Snn (/^ s (loche.^, (jui obtient un gros succès, La Lvtjcwle de la Chdtclaine et Ikii Ilianmr^. Il est, quelques mois après, ent,M«;é aux Funambules, pour être le récitant de l^anthctfn-Ciuirrf lii<, de Geor^^es Courteline. En IS99, il entre aux Quai' z Arts et se produit la
même année aux Mathurins et à l'Ane-Rouge, où il est encore actuellement.
En dehors de ses compositions, Manescau, qui s'est fait dévoiler les mystères de la versification, écrit des chansons qui ne sont point encore des chefs-d'œuvre, mais où Ton sent déjà une inspiration poétique. Quelques-unes ont paru dans le Triboulet et dans le Supplément,
Au physique : Méténier en plus jeune et en mieux.
Jean MEUDROT
Dix ans de plus que le précédent, Dumoret, dit Jean Meudrot, est né à Paris, à Tombre de la colonne Yendûme, ce dont il est très fier. Il débuta comme chansonnier, vers la fin de 1897, à la Boite-à-Musique, passa ensuite au Carillon, puis aux Mathurins.
S'inspirant de la manière de Ferny et de Bonnaud, Meudrot traite surtout la satire politique ; et il sait s*y montrer tout aussi « rosse » que Fursy. Avant de chansonner, il a fait représenter plusieurs pièces ou petites revues à l'Horloge, à Parisiana, à la Roulotte et à la Bodinière : Paris-Gala^ Paris-Pompier^ Paris- Shocking, Paris- Frondeur, Sandwich- Revue, La Niche de Nichette^ Un Lendemain de Première, Eusses.
Bien taillé, le Iront développé, un lorgnon derrière lequel sourient deux petits yeux paillards, il donne Timpression d'un défroqué qui aurait laissé pousser sa moustache.
Jean BATTAILLE
Battaille (Jean-Louis) est né à Paris le 7 février 1863; il est le fils du docteur Charles Battaille, qui abandonna la médecine pour l'art lyrique et mourut, il y a une vingtaine d'années, professeur au Conservatoire.
Après avoir fait son droit, Jean Battaille se fit inscrire au barreau de Paris et plaida de 1884 à 1897, époque à laquelle il jeta la robe aux orties — talis pater ! — pour se consacrer à la chanson.
On l'engagea au Tréteau-de-Tabnrin. Ce n'était pas là, à proprement parler, un début; car de 1889 à 1892, alors qu'il était secrétaire particulier de M. Constans, ministre de rintérieur, il avait déjà composé et interprété lui-même, en amateur, des chansons d'actualité qui furent fort goûtées aux soirées intimes du ministère. Le public montmartrois accueillit très aimablement le nouveau venu, dont la verve bon enfant et la satire sans méchanceté tranchaient sur la « rosserie » de son camarade Fursy.
A côté des chansons d'actualité, Battaille a composé quelques types fort amusants : Les Ikumcs liros^ea Damef^^ Les Petits Messieurs au (îros Ikdon, Les firaiiilc.<Ihunes Maigres et quelques autres qui, passant dos tréteaux aux scènes de cafés-concerts, obtinrent sur celles ci un succès mérité. Il se lit applaudir suece^sivenient aux Mathurins, aux Capucines, aux Noctambules et à la Maison du Kire (Exposition universelle de 1900), dont M. Juvcn lui avait confié la direction artistique, il appartient actuellement à la Doîte-à-Fursy et au Cabaret des Arts, qui le présente à son public de la manière suivante :
Jean BATTAILLE U >^ n c (1)
Lauréat de l'École wpérieure de Pharmacie d'Enghien
S ter, rue Pierre-Charron, de4h, à7 h.
Consultations gratuites pour les dames. — Discrétion,
J^an Battaille a cinq pieds six pouces ;
SoUB'un vague nez rigouillard,
Des moustaches vaguement rousses,
Jean Battaille a cinq pieds six pouces.
Les femmes disent : a Quel gaillard I »
Les maris vous ont de ces frousses
Devant son petit air paillard.
Et, sentant leurs cornes qui poussent.
Rêvent d'en faire un Abélard,
Jean Battaille a cinq pieds six pouces.
(( C'est en ces termes virulents que Sainte-Beuve (3«landi| commence Tétude de critique des chansons de notre éminent camarade. On ne saurait mieux dire.
« Battaille, né à Paris en 1863, débuta dans la carrière des lettres en collaborant à la (( Cuisinière bourgeoise », à « rArt d'accommoder les aubergines » et à divers (( Magazines » culinaires. C'est de cette situation modeste qu'il s'éleva, en 1889, à celle de secrétaire particulier du terrible Constans. L'aida successivement dans ses divers assassinats, et passe même pour avoir supprimé, en le coupant en morceaux et en le dévorant à la sauce pou lette, le fameux Puig y Puig.
(( La chanson l'attirait irrésistiblement ; c'est pourquoi il se hâta d'entrer à la Cour des comptes comme conseiller référendaire et peu après aux « 100,000 Chemises » comme lampiste...
(( A chanté à Tabarin, aux Mathurins, aux Capucines, et finalement a été engagé au Cabaret des Arts, aux conditions brillantes de 80,000 francs par mois, logé, nourri, chaufié (par les clientes), blanchi et soigné. Pédicure et tabac.
(1) Battaille est en réalité officier de riastmction publique ëcp'Jis 1895,
« A représenté la France au dernier congrès des oculistes à Romorantin (Loir-et-Cher). »
Je citerai parmi ses chansons d'actualité les plusapprécii'cs : // pense à la Mort de Louis XVI ^ Le Dernier Discours de M, Louhet à Krtiger, Le Maire de Kremlin-Bicêtre, La U'[orme de V Orthographe, Histoire de Cour d* Assises, Le V'js*' de Compii'fjnc, Pré'^eiitatioris officielles, et cette joyeuse IjQlaisie sur Tair de Cadet-Roussel :