LE RÉVEIL DU PÈRE LA PUDEUR
oa De l'influence que peut avoir sur la chasteté d'un sénateur une visite
è TExposition.
La prudcnc' de M'sieur Bérenger
Vient cncor'd'ôtre dérangé'
Par toutes les exhibitions
Qu'on s'proix)se à l'Exposition.
Il n'veut pas qu'lcs messieurs d'son âge
Soient exposés... à n'plus ùtr' sages.
Comm' si les sénateurs Sentaient cncor vibrer... leur cœur!
Il s'en va, d'un pas virginal.
Trouver l' cominissair' général,
Qui lui dit : a Faisons tout au long,
c A pied, r tour de l'Exposition.
« Des ponts nous verrons tout's les arches;
a Je n*suis content (pio quand je marche. »
Bérengcrdit : « Malheur î a V'ià Picard qu'est un vieux marcheur ! »
Puis il ajoute : a II faut d'abord
« Sauv'garder la vertu dehors.
c Faudra chasser tous les moineaux ;
« Car si dans les arhr's c^s oiseaux
« Font zizi quand on les écoule,
a Ils ajouTni pan! panl sur les routes.
« Us n'y metl'nt [jas longtemps, a Mais ça n'eu e^ït qu'pius iucouv'uaut!
a Si Ton expos' des animaux,
(( Faudra pas admettr* de taureaux.
« Dans renceinte il n* faudra pas d' chiens,
a Car ces bét's-là, chacun 1* sait bien,
a Ont i'habitud', très peu farouche,
a D' s'embrasser toujours... sur la bouche.
a Les Anglais pudibonds (( Prendraient ça pour une allusion.
« Faut attentivement surveiller
« La culture et ses dérives ;
« Faut supprimer les arbres verts;
« D'peur qu'on r'tourn'la feuille à Tenvers ;
« On tolôr'ra, ça n'a rien d' louche,
Les melons, parc' qu'ils sont en couches :
« D' ceux-là, l'exemple est bon « Pour la repopulation. »
Arrivant aux objets d' piété.
Il n* croyait pas d'voîr s'arrêter.
Quand tout à coup, se frappant T front, Il s' dit : a A quoi pensc-je donc ?
« On ne peut pas laisser des vierges « Contempler ces énormes cierges.
« Ah ! Ah ! Ah ! nom de nom !
a Ma pudeur en a fait un bond.
a Quant aux sauvag's d' tout's les nations,
« Faudrait bien leur mettr'des caleçons;
<c Mais ça va peut-ôtr' les gôner,
(c Eux qui n* port'nt qu'un anneau dans 1* nez.
a 11 suffirait d' mettr' aux négresses
a Un pain à cach*ter sur les... joues.
a On n'dira pas vraiment, Cett' fois, que j' suis trop exigeant. »
Puis il ajouta, tout flambard, Dans l'oreiir de monsieur Picard :
a Vous savez, moi, tout ça, j'en ris ; « Ce n'est que pour la galeri*.
o Montrez-moi donc où Ton peut s* mettre AÛD d* voir la lune à un mètre ! d
Et T'ià, parole d*bonneur, Comment Bérenger d'vint voyeur.
Battaille n'interprète pas seulement ses propres œuvres. Fanatique de chansons anciennes, il en émaille agréablement le répertoire qu'il fait applaudir dans les salons parisiens.
Odette DULAG
La plus jeune et la plus mignonne des chansonnières ; débuta à Montmartre en 1897 en interprétant à la Boîte-à Musique — où j'eus le plaisir de la présenter au public — Les Chansons de la Chanoinesse, répertoire finement grivois dans le goût des badinages en honneur au dix-huitième siècle.
Odette Dulac, qui avait antérieurement fait quatre années de théâtre, détaillait, avec un talent très délicat et une science très entendue, ces exquises polissonneries, soulignant malicieusement les sous-entendus de l'auteur et atténuant avec un tact parfait les situations trop risquées. Aussi remporta-t-elle un succès justement mérité.
Alphonse Franck, alors secrétaire du Vaudeville, faisait à cette époque représenter à la Boîte-à-Musique La Loi de rOmhre, revue en collaboration avec Armand de Caillavet ; il remarqua la gracieuse artiste et quand, plus tard, il prit la direction du Théâtre des Capucines, il s'empressa de lui offrir un engagement. C'est sur cette scène qu^Odette Dulac commença à se produire dans ses œuvres : Le Photographe Amateur, Le Français tel qu'on le parle. Leçon de tactique d'une Femme du Monde à un jeune Officier de CtnraôSîcrs, fantaisies d'un élégant parisianisme écrites d'une plume légère, dans un langage clair et facile. Depuis, son bagage s'augmente chaque jour ; et nous avons applaudi déjà : Tout pas^c, tout casse, tout lasse, Les derniers Conseils^ Féminisme, Les Chrjisanthhnrs, Conseils à une Femme hannfte^ La Vieille }farchi'usc. Les Décorations et Chanson câline.
Je cite celte dorniùrc :
Puisque ce soir j*ai l'âme triste,
Sois le voluptueux artiste
Dont la voix saurait apaiser
Mes pauvres nerfs brûlants de fièvre;
Je veux la fraîcheur de ta lèvre,
Je veux ton plus savant baiser.
Ne dis pas de mots inutiles Et laisse aux amoureux futiles Les grands gestes et les serments.
Que ton étreinte soit farouche, Mais que le rire de ta bouche Découvre l'éclair de tes dents !
J'aime la caresse fri'jlouse — Si douce que j'en suis rèvouso Et tremblante le lendemain 1 Emprisonne mes seins rebelles ; Allons, fais la guerre aux deulcllcs !
Je mourrai gaiuiciit de la main.
Ta pars» m*ami, ta chair est lasse, 1V>n bras plus mollemont enlace.
Regarde-moi I Non, pas d'adieux.
Dans tes prunelles, je m'irrite Do me trouver toute petite.
Je veux m'embrasser... sur tes yeux.
Après une triomphale tournée en France et à l'étranger, Odette Dulac est entrée tout dernirremcnt au Tréteau-de- Tabarin, où elle vient de créer avec un égal bonheur CwilUé puérile et honnête et Les M'as-tu-lu ? ses dernières pro*
dOOtiOBS.
Paisqofi aussi bien je me pique d*ôtre documentera tec- Biinetai par une indiscrétion dont ma toute charmanle eamarade ne me gardera certainement pas rancune : elle est nés dans la patrie d'Honri IV quelques jours avant la proclamation de la Troii^ièiue.
JIHEL
Né à Paris en 1871 de parents angevins, Jihel — Marteau de son véritable nom — fit ses études alternativement au lycée Hoche et à Poitiers. Malgré ses dispositions assez sérieuses pour Tarmée, le barreau et le théâtre, il ne con sentit, dit-il, à cabotiner dans aucune de ces carrières ; ii préféra se livrer à la littérature. En 1896, il remporta un prix aux Jeux Floraux, puis fut, six mois durant secrétaire d'un député socialiste du Nord, qu'il planta là à la suite d'une discussion.
Décidé à vivre dorénavant de la chanson, il se présenta aux Quat'-z-Arts en 1897 et y remplaça Xavier Privas pendant que celui-ci accomplissait, comme officier de réserve, une période d'instruction militaire. Cet essai lui ayant été favorable, Jihel alla frapper à la porte du Conservatoire de Montmartre, où il fut admis. Abordant tour à tour tous les genres, il écrivit de petites satires politiques, des chansons angevines, des parodies, des « rosseries » pour Yvette Guilbert, des paysanneries pour Ouvrard et des romances que musiquèrent Ch. de Sivry, Esteban Marti, Marcel Legay, Charbonnier, Jean Huré, Mario, Albert Chantrier, voire le mattre Massenet ; mais il se confina plus spécialement dans Tactualité.
En quittant le Conservatoire de Montmartre, il fit en Belgique, en Hollande et en Angleterre un voyage d'études au retour duquel il adressa au Ministère des Beaux Arts un rapport sur les Procédés d'exposition et de conservation des Musées des contrées qu'il venait de visiter. En récompense, M. Leygues lui accorda les palmes d'Officier d'Académie (1899). La boutonnière ornée, il revint au Conservatoire de Montmartre et se dénomma définitivement le (( chansonnier Jihel » ; il retourna ensuite aux Quat'-z Art'- (dont Trombert lui confia la régie), puis se produisit au
Grillon et aux Noctambules, où il est encore actuellement. J'oubliais de mentionner qu'il avait fait partie de Téphémère Tremplin, où il donna une revue qui réussit assez bien : Revue sans Titre. En 1899, il se risqua à envoyer à M. Jules Claretie un acte en vers, La Vienje, qui lut reçu... à correction. Il a écrit l'an passé, en collaboration avec Henri Gréjois, Dame sérieuse, comédie de mœurs en un acte dont Louise France créa, avec son talent si personnel et si puissant, le principal rôle sur la petite scène du Cabaret des Noctambules. 11 est également l'un des auteurs do L'Affaire Ihutatant, Factuel succès de cet établissement. Jihel — il le reconnaît d'ailleurs lui-même — est hésitant, instable dans ses tendances, dans ses désirs, dans ses sélections et aussi dans sa manière; et son œuvre se ressent de ces fluctuations. Un poème commencé par lui de façon palante et passionnée tournera tout à coup au pessimisme le plus cruel. Il passe son temps à brûler ce qu'il a adoré ; et il a chaque jour une adoration nouvelle. Quoi qu'il en soit, je suis persuadé que, avec l'esprit d'observation, l'humour et la science qu'il possède, Jihel, une fois débarrassé de ses indécisions, se créera promptement une personnalité parmi les cliansounicrs montmartrois. 11 excelle déjà dans ses chansons patoises ; et je me suis franchement amusé à lui entendre chanter — fort joliment, ma foi — sa paysannerie Pif, Paf, Pouf! Ce genre n'était point encore cultivé au cabaret, où il s'acclimaterait rapidement, en contraste et en complément des durs poèmes beaucerons de Gaston Conté. Mais je me môle là de choses qui ne me rej^ardent pas : quelle que soit la veine qu'il veuille exploiter, Jihel réussira, s'il le désire. J'en donne pour preuve les deux exemples ci-dessous :
LE TAPKUH
C'est lui qui vous découvre, assis à la terrasse, Et mèinc à l'intérieur d'un café du houl'vard. Gracieusiiionl, il vou^ ollie un* bt>isst>u à la irlaco; Mais (juaud il faut |)aycr. i' sauve : il est eu r'iard.
G'dstdui.qai vauflorampoiiKi'. peiidftiitîtQ«te un' jonnée Pour you8 fair' des qpipniiitS'plvs ou m^ine- importante : Il doit vous rendre» 4^ vers la fin.de Taimée. -^ Gomme in* dit pas laqaeU\ ça peut âtr* dans ceat ans.
C*est lui qui s'introduit dans T salon à la mode Pour étendre, dit-il. le cerole d' ses r'iations; Tapera domicil', c'est beaucoup plus commode... Et puis y a tant d^ gobeurs dans les haut's situations.
C'est lui qui fait la oour à deun ouitrois jeun's filles ; Gomme il obante assez mal et qu*on lui croit du^bioUi Çalui procur* Thiver quelques soirées d' famille: l^ famiir, c'est si beau, quand ça n* vous coûte rien.
C*est lui qui rest' dtner plusieurs fois par semaine En v'nant exprès vous rendr* visite à l'heur' du r'paa. L'intrépid' a Vid'-bouteili's » resterait en haleine Tant il boit« tant il mang'; mfds tout ça ne compt' pas.
C'est lui, si vous quittez votre table à la h&te, Qui s' lève;. et vous lui dit's : « Restez donc et jasez! » Lors, il conte à Madam' comment V terrain se tâte Quand on fait les manœuvr's dans un pays boisé.
C'est lui qui. vous prend tout : votne argent, votreépoose; Mais vos^yeu3p sont ouvertSi et c'est tûut< déconfit^ Qu'iMui faut accepter de votre humeur jalouse IJo combat singulier ailleurs que d^a^vot' lit.
C'est enfin lui qui r'çoit quelques pouc's de vot' lame. Blbssé mortellement et près de se roidir, li perd la connaissanc' de tout o' qu'on lui réclame Et n* rendra seulement,., que le dernier soupir.