‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 49 sur 64 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Un champ vide, entouré de ronces épineuses, Telle est mon âme et tel est mon cœur délirant : Les amours sont passées, laissant plus douloureuses Ma force et ma jeunesse à leur songe navrant.

Et je traîne mon corps, cette loque honteuse, Sur le sentier aride à mon orgueil mourant, Sans entendre jamais de parole flatteuse Pour bercer mon espoir... si faible qu*il se rend.

Vais-je La regretter et rejoindre la route

Où, dans un eilort, hier, je Tabandonnai toute?

Sera-ce là le but des bonnes volontés ?...

Non I Je suis libre et veux garder libre cette ftme

Arrachée an Désir» à son gibet infâme I...

Ris, mon cœur triste, ris ! Et vous, Muses/chailterl

Louis MONCET

« Est né place Clichy, au pied de la statue du général qui lui a donné son nom, tandis qu'il tenait son prénom enfermé dans un porte-monnaie que ses parents lui avaient laissé en l'abandonnant aux caprices de la fortune, qui lui apparut sous les traits de l'agent 759 du XVIII® arrondissement.

(( Ceci se passait à Montmartre en 1874 (musique de Jean Varney). Son père adoptif ayant voulu en faire quelque chose, nous n'avons jamais su quoi, il tourna mal et se mit à composer des chansons après avoir essayé de difiérents moyens pour arriver à un but mal défini.

(( Est l'auteur d'un travai! très documenté sur la Recherche de la Paternité, qui lui valut quelques articles élogieux dans la Revue grise et six mois de prison pour outrages aux mœurs, après une dénonciation anonyme de M. Bérenger visant quelques passages mal fréquentés de son œuvre.

(( Est sûr d arriver maintenant avec une telle recommandation I ))

Se laisse ainsi présenter par ses camarades du Cabaret des Arts afin de laisser ignorer qu'il naquit seulement le 14 janvier 1876 sous le nom de Louis Feugère et qu'il dut alleudre sa majorité pour, après deux ans d'architecture, comme Yon Lug, oser affronter le public montmartrois.

Débuta en 18D7 à la Boîte-à-Musique après toutefois s'être fait la main, si j'ose dire, auprès de Tiercy. au Sans-Souci ; passa ensuite aux Quat'-z-Arts et au Théàtre- Salon.

Je me rappelle qu'alors ce grand garçon à la taille de cuirassier, aux muscles d'athlète, à la moustache auda-

cieuse, était d'une timidité de demoiselle. Il a maintenant une belle assurance et l'emploie à l'exposition de fantaisies rimées : Lamentations d'un Cheval de Fiacre, Les trois Lettres d'un Etudiant, — que le nain Delphîn fait applaudir chaque soir aux Noctambules, — Pris du Bai, La Confession^ Tes Pieds, Fin de Bail, Tondeurs de Chiens, Projets d\lmour. Le Critique, Pardonnez-moi ! Demande en Mariage, Poésie l Ingratitude^ Les Rendez-vous d'Am>ourei Le plus beau Jour, dont voici les couplets — sur l'air de Ton Cœur, de Victor Meusy :

Entre deux sandwichs, pendant la soirée»

Maman m* prit la main.

Et m'entratnant dans un* pièc* retirée,

EU* me dit : a Demain, a Ma pauv* chéri', tu n* s*ras plus la jeun' fille

a Qu' t'étais jusqu'ici ; a Allons... bonn' nuit et surtout sois gentille

a Avec ton mari ! »

Puis nous soinm's porlis, tous deux à l'anglaise ;

T'avais l'air éteint...

Je n' me sentais pas très bien à mon aise

Près d' toi dans l' sapin.

Si tu m'avais dit des parol's câlines

Pour me rassurer...

Mais, vrai, tu faisais un* si triste mine

Qu'alors j'ai pleuré.

Chez nous, quand tu vis mes yeux tout humides,

Tu m' dis brularincnt :

a Comment, vous pleurez? Non... mais c'est stupide,

a Vous ôt's une enfant! »

Puis (c'était bien 1' moins) tu juras : a J' t'adore ! »

Kt m' mis un baiser...

II était si froid, qu' va m'en donne encore

Froid, rien qu' d'y penser.

Et pourtant Dieu sait qu' c'eût été facile

De t' faire adorer !

Je n' demandais qu' d'être un' p'iil' femm* docile,

Docile à l'aiuicr.

i^ar .ce.ifaUaUqa'un peu d' délicalease

Bt.beaaooiQ) d'amoar ; Y avait pas d'amour, y avait pas d* tendresse,

C'était un peu court I...

Peur loi, le cœur frais d'une enfant aioiante

N'avait pas d'attrait; C'était tout au plus une dett' rasante

Dont tu t'acquittais ; Abl l'aurais voulu, pauvr' petit' victime,

Fuir bien loin de toi ; Mais la loi m'avait livrée à ton crime,

L'implacabie Loi I

Sans un' caress' vrai', quand fut terminée

La corvée — enfin I — Tu m' dis : a Dormons, car vous d'vez étr' vannée,

a Chacun dans notr' coin I »

Tu tournas 1' dos et de suit* résonnèrent

Tes bôt's ronflements.

Tandis que pr6s d' toi, seul* dans ma misère,

J' pleurais tout douc'ment.

Je pensais qu' parfois certain's gens proclament

Que leur plus beau jour Est celui d' leur noce, et j'enviais les femmes

Qui trouvant de l'amour ; Et puis j'invoquais, le cœur en détresse.

Les amants... Déjà!...

Je songeais sceptique — avec quell' tristesse I —

a Vaudront-ils mieux qu' ça ? »

Mais soudain tu m' dis un tas d' chos's charmantes,

Je n' comprenais plus...

C'était une musiqu' de paroles troublantes,

J' t'avais méconnu.

C'étaient des baisers, des caress's sans trêve

El tu m' serrais fort I...

Quand j' me réveillai (car c'était un rôvc)

Tu ronflais cncor...

Fernand DHERVYL

Louis Etienne Durafour, dit Fernand Dhervyl, est né à Lyon le 19 novembre 1875. C'est à Finstigation de son compatriote Xavier Privas qu'il quitta la morne cité de « Lyon-sous Brumes » — où il cumulait les fonctions de rédacteur en chef d'un microscopique canard, de placier en quincaillerie et de chansonnier amateur — et qu'il débarqua, un beau matin d'automne de 1897, à Montmartre, qu'il n'a plus quitté depuis.

De taille assez élevée, le corps et les membres minces, Dhervyl a la démarche un peu hésitante ; cela tient à sa myopie extrême qui l'empêche de reconnaître à un mètre son plus intime ami. D'humeur égale et douce, il rit luimême de cette infirmité et dit que « s'il porte un lorgnon teinté, c'est pour voir les choses de la vie sous des couleurs plus gaies ». Il ne sait de quand date sa première chanson. Ses livres de classe, ses cahiers d'écolier et, plus tard, ses carnets de représentant de commerce, hospitalisèrent au hasard de l'élucuhration de multiples fantaisies riniées : odes, ballades, couplets, etc., dont grand nombre demeurèrent inachevés.

Dhervyl traite ordinairement l'actualité politique et sa manière procède de Ferny et de Bonnaud, aux succès de qui il atteindrait certainement, n'était sa myopie, qui lui donne l'aspect d'un timide.

Dans une prochaine étude consacrée spécialement à la chanson politique en France, j'analyserai plus complètement l'œuvre de Dhervyl, me contentant pour aujourd'hui de la citation de ce monologue :

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