LA DERNIÈRE ÉTAPE DU JUIF ERRANT
Le Juif Errant, poursuivant à travers le monde. Sans trêve, ni repos, sa course vagabonde, Marche éternellement, sans espoir de secours : Sans cycle, ni teuf-teuf,il chemine toujours Pedibus cum janibis, comme disait Virgile.
Il va droit devant lui, traînant de ville en ville Ses croqucnots usés déjà depuis longtemps, Avec cinq sous en poche et la bouffarde aux dents. Or, certain jour, — c'était la semaine dernière, — Isaac Laquedem, fourbu, blanc de poussière.
S'égara dans un lieu jusqu'alors ignoré Où nul homme avant lui n'avait dû pénétrer.
Pourtant, c'était une de ces cités magiques Faite d'arbres touffus, de palais magnifiques. De jardins embaumés, de riches monuments...
Mais le tout dans le pire des isolements :
Pas un être vivant, contre toute habitude Pas un homme ; c'était la morne solitude ; Un silence de mort sur toutes ces splendeurs Avait semé l'effroi...
Le plus vieux des marcheurs.
Devant cet abandon et cette horreur muette.
Sentit ses cheveux blancs se dresser sur sa tête Et recula.
(c Dieu de Reinach et d'Ephrussi 1 Où suis-je ? gémit-il. — Que viens-je foutre ici ? Ah I certes, j'en ai vu, durant mes longs voyages. De grandes cités, de minuscules villages...
J'ai vu de près la mort, j'ai connu le danger; Cent fois ranthropophagc a failli me manger Lorsque je me perdais dans les pampes fertiles ; Et le civilisé de maintes belles villes, En apercevant mon nez crochu de youpin, Pour me casser la gueule a brandi son gourdin ! J'ai bravé les lions, les fauves des tropiques ; J'ai traversé sans peur les meetings politiques ; J'ai vu les grands déserts, les Saliaras sans nom ; Les steppes i^'laccs, la salle de i'Odcon ;
Tous les lieax désolés où nul ne s'aventure,
Je les ai parcourus bravement, je le jure 1...
Mais aujourd'hui, devant un tel isolement.
J'ai le trac, je l'avoue!... Où suis-je, Dieu clément? »
Et le bon Dieu, qui n'est au fond pas mauvais diable,
Fut touché, puis, daignant se montrer pitoyable.
De son doigt de Providence il lui désigna
Un petit écriteau qui se trouvait par là,
Et sur lequel le Juif Errant lut sa déveine
En ces lugubres mots :
Annexe deVincennes (1).
Je retiens, parmi les titres des chansons que créa Dhervyi aux apéritifs du Champ-de-Foire, à TAlouette, au Conservatoire de Montmartre et aux Quat'-z-Arts, — où il est actuellement : — Le Mandat-Poste, Imprécations contre la perfide Albion (2), La Méprise de M, Drumont, Les Réformes de V Enseignement, Les Opinions de ma Concierge, Les Tra taux de l Amiral, et la très fine satire sur Les Décorations
(1) Il s'agit ici de l'annexe de TExposition de 1900.
(2) Labbé, édit.
Charles GALILÉE
Ancien garçon limonadier, rendit un jour son tablier pour aller jouer la comédie en province ; y connut tous les déboires de la vie de baladin et se décida à revenir à Paris, sa patrie. Ne voulant point reprendre sa profession première, — dont il semble rougir aujourd'hui, bien qu'affichant des opinions anarchistes, •— il se met alors à fréquenter les caveaux et y débite des vers de Paul Paillette. Mais, un jour, il se juge bien naïf de faire valoir le talent d'autrui quand il sent en lui-même pétiller le feu sacré ; et il se dit qu'il sera poète, ou tout au moins qu'il le proclamera. Après Boileau, — qu'il ignore,— il se rend compte
que
Ainsi qu'en sots auteurs
Notre siècle est fertile en sots admirateurs.
Et le voilà qui se met à pondre des vers, des vers, et des vers, et toujours des vers, tant occupé par la recherche de la rime riche qu'il oublie de courir après l'orthographe et laisse passer le style sans l'arrêter. Cependant, afin de ne point dévoiler son ignorance (ô illusion !), il émaille son texte d'expressions latines et de tous les termes maj^nifiques et peu usités à la découverte de quoi s'ccarquille son orgueil. Il collectionne ces préciosités et, sans nul souci de leur sens, il les lance au nez du bourgeois... ; et ce dernier est bigrement épaté I Ainsi parle t-il à Kruger :
Tu viens, attristé, mais sloîque,
Demander à la Republique
Le (( coup de main o du compagnon :
Son giton est problématique;
Sa crinière est un faux chignon ;
Les potentats, que la déranr^,
— Alors qu'ils chassent, ou qu'ils maurenl
Refusent de te recevoir ?...
Cela sied bien à tes pbalanr^es
Qu'il le faudra bientôt reroir! —
Puisse, au port, aborder le do^re!
... Si, celte fois encore, l'oirre A mangé le c petit poucel •; Quand môme la force donne aox gredins les champs que ta traversais;
El de la çlcbc désolée.
De ta jeune race immolée Sortiront les trermes, sacrés!
De la concorde immaculée. — Qu'on clame les Miserere,
Pour les victimes qui rcposf-nt ; Pour les flibustiers qui s'exfK>senl; Pour les bandits au pilori ; Pour les peuples qui s'ankiloscnl.
Le destin du monde est écrit.
Quel peut bien être le poMe de notre d»'^cadonre qui sert de problcmfUique 'jiton à la Républi(]ue ? Mais cela ne nous regarde pas ; conlenlons-nous de savoir que cela sird aur phalanges; de TOncle Paul. Et réjouissons nous que le deslin du monde perinelle enfin une troisième rime à ogre, Résisterai-je au plaisir de vous éblouir de ce joyau que Charles Galilée me (il Tagréable surprise de me dédier? — C'est une ballade :