‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 53 sur 64 · ON A TANT AIMÉ · texte numérisé non relu

ON A TANT AIMÉ

On a tant aimé dans le temps, Qu'à présent on ne saurait dire Si c'est bien un nouveau délire Qui vous afiole en ces instants ; Et si les frissons qu'une femme Glisse en vos nouvelles chansons Ne sont point quelques vieux frissons Oubliés au fond de votre âme...

On a tant juré quelque jour.

Qu'on ne sait plus, i'àme inquiète.

Si les mots d'amour qu'on répète Ne sont point de vieux mots d'amour ; Et si la banale promesse Que Ton fait amoureusement N'est point ce même beau serment Fait jadis à quelque maîtresse !

On a tant souffert une fois.

Qu'aujourd'hui l'on discerne à peine Si Ton souffre d'une autre peine Ou de la peine d'autrefois ; Et si les larmes de tendresse Qu'on verse désespérément Ne pleurent point tout simplement Quelqu'inoubliable tristesse!...

Au physique, Millandy est grand, mince, châtainemeot barbu et pourvu d'un appendice nasal fortement arqué; il est d'un abord aimable et ses manières sont correctes comme sa tenue.

Louis AUGUIN

Débuta à peu près à la même époque et aux mêmes avantageuses conditions que Gréjois, au Conservatoire de Montmartre ; se produisit d'abord comme chanteur, avec des chansons anciennes qu*il détaillait d'une façon charmante. Il ne se livra à la composition qu'après son entrée au Cabaret des Arts, qui se l'attacha peu après la fondation. Le programme humoristique de cet établissement nous dévoile son passé dans ces lignes fumistes :

LUIS AUGUINO

(( Né à Pampelune (oh ! ironie des ruines I) en 1873, francisa son nom à la suite d'une grave maladie et devint Louis Auguin, nom sous lequel il se fit une atroce réputation dans l'Université. Passa trois fois en correctionnelle et cinq fois à l'étranger.

« Fut découvert par le docteur Maclaud dans la Guinée septentrionale ; Auguin à celte époque enseignait l'art culinaire anthropophage aux indigènes de Tendroit.

« Ramené en France étroitement enchaîné, fit courir tout Paris au Jardin des Plantes, s'évada avec la fille du gardien, et privé de toutes ressources vint échouer dans un hôtel borgne de la rue de Flandre ; ne pouvant payer ses notes, résolut de les faire valoir par la souplesse de son gosier et devint tenorino It^ger, si léger qu*une fois encore il s'envola aux pays bleus ; connut alors la fortune sous les espèces d'une princesse valaque (de la famille Tanvala-Cruchaloh) ; couvert de bijoux et d'égratignures,se fit admettre au Cabaret des Arts, où il ne tarda pas à devenir la coqueluche de l'auditoire féminin.

(( (Est l'auteur de mélodies charmantes qui se trouvent actuellement sur tous les pianos mondains.)

« Atteint d'une maladie de langueur, brûle la chandelle par les deux bouts et s'éclaire avec de l'huile d'olivette.

(( Candidat à l'académie des Ginsodatistes »

Nancéen d'origine, Louis Auguin, après de brillantes études, entra dans l'Université en qualité de professeur et enseigna à Corté, à Confolens, à Commercy, puis fut mis en disponibilité à la suite d'une intrigue avec la femme d'un de ses chefs de service. C'est à la suite de cette aventure que l'idée lui vint d'utiliser son talent de chanteur. En attendant qu'il écrive lui-môme ses poèmes, — ce qui lui arrivera certainement un jour, — il compose de délicieuses mélodies sous les vers d'autrui. J*ai plus spécialement remarqué Rimes arriéres, Les Lilas blancs, poésies d'Armand Silvestre, Au petit Sentier, bluette de Maurice Bouchor, Dormeuse, Ce que dit le Passant, Partout et La Belle au Bois donnant.

L'été, Auguin parfois devient imprésario, et monte des troupes montmartroises qu'il produit dans les grandes villes de province. Il ne regrette point d'avoir abandonné l'enseignement, car il voit déjà lui sourire la Fortune : il est dans ses meubles depuis un an et paye son terme.

Particularités : voue une farouche jnimltié à Fursy et ne croit pas aux serments féminins.

Lucien BOYER

Né à Léognan (Gironde), le 20 janvier 1876.

Ayant, à sa sortie du collège, manifesté à l'auteur de ses jours son intention de se livrer à la littérature, celui-ci lui promit de s'en occuper et lui fit obtenir la représentation de la Murphy Varnish C><), importante fabrique américaine. Le placement des vernis laissant au jeune homme de grands loisirs, il les mettait à profit en composant de mauvais poèmes qu'il adressait aux jeunes revues. Il collaborait en mi^me temps au Carnet-Journal, organe des voyageurs de commerce. Dès lors il n'eut plus qu'une ambition : vivre de sa plume I

Contrecarré et quelque peu blagué par son papa, le jeune aède prit la mouche et signifia sa volonté de planter là Mercure pour suivre Apollon. En 189S, un ami de Trombert l'amena aux Quat'-z-Arts, où on le prit à l'essai. On lui demanda des chansons d'une note un peu révolutionnaire. Les convictions de Lucien Uoyer manquant de solidité et son allure grassouillette démentant les théories qu'il tentait démettre, il n'obtint qu'un très vague succès. Il U\cha donc la révolte et encensa l'amour. Engagé au Carillon, il y créa Pigeon vole, Quitte ta Chemisette, La Légende des Grains de beauté, datante Invitation, etc.; il passa ensuite au Conservatoire de Montmartre, au Tréteaude-Tabarin, puis aux Noctambules et au Petit-Théâtre, où il est actuellement.

A sa sortie du Tréteau de-Tabarin, Boyer se trouva un certain temps sans engagement dans les cabarets ; l'idée lui vint alors d'essayer du café concert. Gaston Habrekorn le prit au Divan -Japonais et le remercia au bout d*un mois, à la suite d'une dispute avec le chef d*orchestre.

Lucien Boyer ne cherche pas la note philosophique; il cultive plutôt le genre romance, mais sans désespoirs, sans remords, ni menaces ; il vise plutôt à être « rigolo )). A mon avis, il devrait Tétre davantage et s'adonner carrément au comique. Il est très observateur : le moindre ridicule le frappe — et il le consigne en des tablettes qui seront plus tard bien curieuses à consulter — ; il est d'esprit jovial et prompt, et sa physionomie respire la gaieté ; tout cela devrait le porter à écrire des chansons dans le genre de celles d'Hyspa plutôt que des romances, fades parfois, qu'il susurre d'une voix un peu trop volontairement éteinte et nasillarde. Il peut du jour au lendemain devenir un bon chansonnier, mais il a encore du chemin à faire avant d'être un poète accompli — ce qui ne veut pas dire qu'il manque de talent, car sa versification est presque toujours de belle tenue. Voici quelques quatrains inédits qu'écrivit notre poète un soir... douloureux :

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