‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 54 sur 64 · LARMES DE RASOIR · texte numérisé non relu

LARMES DE RASOIR

Vous m'avez dit un soir d'ivresse :

— « Je suis la fille d'un potard. »

Je m'en ressouviens, ô maîtresse.

Et je vous écris sans retard.

Je pardonne au destin barbare Qui m'atteint par votre canal.

Mais si la fille fit le mal.

Que le père au moins le répare.

Ainsi le bon Galiléen Le prôcba dans les Evangiles.

Je vous adjure par saint Gilles, Moi, le malade cburnécn.

Quand vous irez dans vos pénates Goûter le charme du foyer, Rapportez des permanganates Pour ce pauvre Lucien Boyer.

Au doux poète qui tous aime Prenez garde de tout donner :

Un traitement bien ordonné Commence toujours par soi-même.

C'est peut être un peu bien osé pour être adressé à une jeune fille, mais c'est au moins aussi plausible que les Grains de beauté

Qui voltigeaient dans le ciel bleu Avec les brunes coccinelles

ou le petit abbé disant à la marquise :

c Dans les draps de fine batiste c Nous danserons le menuet! o

Mais notre chansonnier se console des critiques en avouant qu'il fait d'abord « commerçable » ; Tari pur — d'un rapport moins immédiat — viendra toujours en son temps.

En dehors de ses chansons, dont les principales sont : L'Homme Noir, Du Mouron pour les p'tits Oiseaux, La Chanson de CEpée, L'Etemel Cantique, A la Voile du Hête, Au Coin du Feu, Mieux vaut souvent que toujours, Le Sentiment de la Couleur, Lettre à Guignol, Madrigal d'Abhé et L'Auberge du Paon-Royal, Lucien Boyer a écrit Le Voyage de Mimi Pinson, revue-vaudeville jouée aux Noctambules et qui obtint un très gros succès : Le Pépin de Mandarine, opérette en collaboration avec Gabriel Montoya. 11 a, en outre, en cartons, Le Tonneau, opérette en un acte, Yainaris l'Egyptienne, opéra en cinq actes avec Montoya, musique de Letorey, et enfin, encore avec Montoya, La Bohème en Voyage, trois actes d'opérette.

Gaston GOÛTÉ

Un matin de novembre, en 1898, je longeais d'un pas pressé le boulevard de Rochechouart, regagnant le logis conjugal où m'attendait le déjeuner. En passant devant le cabaret AlTartaine, je m'entendis appeler. Craignant la (( barbe », comme on dit à Montmartre, je fis le sourd et précipitai l'allure. Mais ce fut en vain : à peine étais-je arrivé au coin de la rue Dancourt qu'une main se posait sur mon bras. Cette main appartenait au chanteur Buflalo.

« — Bonjour, mon vieux, me dit il. As-tu une seconde? Je voudrais avoir ton avis sur une pièce de vers très curieuse. »

Et il m'entraîna au local où il avait coutume d'officier. On nous versa l'apéritif et je lus en hâte les strophes manuscrites sur lesquelles Buflalo et ses patrons attendaient mon appréciation. Elles étaient écrites en vers patoisés avec des termes aux articulations fortement ouvertes et des expressions paysannes fleurant le terroir charlrain. Très colorées, elles dégageaient une mélancolie un peu rude où se devinait une pointe d'amère misanthropie ; elles avaient pour titre : Le Champ de Naviots.

(( — Mais c'est très bien 1 m ecriai-je après avoir relu plus attentivement le poème. Et de qui est-ce?

« — D'un p'tit gas qu'arrive de son patelin, me dit Buffalo.

(( — Il se nomme ?

« — Gaston Coûté. Il n'a que dix huit ans.

« — Il faut vous rattacher, dis-je à Taffm, le directeur d'Ariartaine. Voilà une note nouvelle, originale, qui inlé-

ressera cerUunemenI le puLiic : e: j er*Jz:r T-^r :* ;»tu: bonhomme-là e>t un povle. un ttsI. et z- - fî-.: Iti::.;ra^er. Je serais bien étoQii^ -i. «iiiî j-ru. :. Lr l:u* ::r /r.î à Tadmirer parla proJucii'^n de q-r.que • ur'^i* » :* large envergure. Edij:^-:'?z le. Voi^s v-: ^^ en i^..r.,\-.z-.z ; -ra suis sûr. »

... A celle époqu'*. \*t f:i^:i- \\'\\^. -i^z lu tr.'.z-? ir* Qual'-z-Arls el, iiialL'ré m ^n >;f .i-^ir d-LiiirLJire aj ; -^ lot le jeune Coulé, il ne ii.e f-t ; ■i*ii.'? -ie r;-e r-rL:re AlTarlaine qu'un mois jlj-iarJ. L'j-.i-rur -ij f. ' :r/; v iVarior* n'y élait déjà plu.s. l'a an^it-n f-ri^ri du L-j:n lie Barlhélemy. qui, apns a'.«*ir «h-'i; - ei. ; : -: «ie tr:::.; - Lr.e fortune de plus d'un d» a. i-L i. wii. c:.''L:-::;: a VXL^.-hyue sous le pseudonyme de L«irlhv!». «, jit f-L'.r^iLé C^'^t-^ a j aibaret de l'avenue Tru.J.iiLe. J'v a..^i «ra LJ:»:: n^^i*.- le c( tour » de Coûté étant f-i**»^. ]\:i i\- \..\t r;.-- j j- et dus partir sans avoir eu le j/ai-ir «^r: 1 o; ; .-i"^ J*r.

Deux mois plus Uird. je Ircjv. i i.. jU \-j' >. h\i -o'j- - A des Funambules, ou <ie«ir-:e- <'!•.»'. qui ;iri-:»-ail i^-r^ij* *-rt apéritif, l'avait en^Mi:é ^-jr aî^ niion a nii->n Oe 'j fr. .'>j le cachet. Il m'apj»ril (ju il eUiil l-: à Leai.j» ncy le 5> s»-|itembre l^>^0 ; que >on | Fl*. (,'i.i »: wi* .il la profe-.-iun de meunier, se proiiiill-iil de hii i ire eîiilira--er la minoterie ; que son peu de tli-po-iii ■:.- j. .'jrrrUe carri reav.iit suscité au perc«'pl»ur de l'eii'irwa 1 i.]»e de le pr«q'arer à un empl(>iadmiiu-tr.ilii yliW^ !♦,• »j»'-j. irt». im-ul d»- Fintiuce<; (iu*a\ide de liLertê il a\<iit b*'di l.Hhé. a^^uLiiil à >es parenU avoir lrou\é \n\ • pl.tce à Tiri^ : que c». u.\ ci, crédules. ra\ait»nteml>:ir'jU'''i'!>ijrLî<\i;.iî.il.- !»• '.){ octobre l'^'.'S avec, en pucli»'. un hiili.-l d»* crht irti:n>, liirnt'M dtpen>é ; que, enlin, ay.iiil dit ^e- \»Ts Ai"r..r: liiie el à l'Ane IimU-to pendant si\ **e»iicuiiex. in' rec s.tîil coiiiiiie ri'ininn'iMiinu qu'une coiiNoiiiin.ili'm uni ciî'»* er. Jie ordiihiireiiieiit), il avait connu le> juur> >ans p.iiii el les nuits >an> gile.

Ou l'annoura :

« — Le poêle beauceron Ga>lon Coulé, dans ses ouvres! »

Coiffé de son chapeau mou, couvert de son mac-ferlaBe, i\ s'approcha du piano, gravit la petite estrade et, sans rien modifier de sa tenue, sans même un salut, il dit tranquillement, avec Taccent des paysans de a chez lui », trois satires d'une philosophie âpre où sont mises en relief les hideurs de la fausse charité, de la fausse raison et de la bigoterie : Un Gâs qu*a mal tourné, Le Christ en bois et In Gâs qu'a perdu l'Esprit. Flegmatique en apparence, mais rougissant un peu, il regagna ensuite sa place sous les bravos... I

Jules Mévisto ayant pris la succession d'Obleaux Funambules, le cachet de Coûté fut porté à cinq francs. Depuis, le poète beauceron s'est produit au Conservatoire de Montmartre, à l'éphémère Pa-Cha-Noir, au Carillon, à l'Alouette, aux Noctambules et au Grillon ; et partout son succès a été croissant. Ses œuvres les plus connues et les plus goû tées sont, avec celles que j'ai mentionnées plus haut : L'École, Les Conscrits, Les Gourgandines, Les Électeurs, Us Cocus, Chanson du Dimanche, Les Vieux Sagouins^ La Belle Jeunesse, En revenant du Bal, Le Doute du Malchanceux, U Déraillement, Chanson de Chemineux, La Roue, La Commune, Un bon Méquier, Les Deux Chemineux, Toutes ces poésies, jointes à beaucoup d'autres, formeront un volume qu'éditera prochainement Georges Ondet sous le titre: Chansons d'un Gâs qu'a mal tourné. J*extrais ces quelques vers de :

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