‹ Montpellier pendant la Révolution. Ire période de 1789 à la République, 21 7bre 1792Chapitre 15 sur 21 · A ÉTÉ PROCLAMÉE · texte numérisé non relu

A ÉTÉ PROCLAMÉE

A Montpellier par le

Corps municipal le

2 octobre suivant

troisième ANNÉE DE LA LIBERTÉ.

L'ouverture de l'Assemblée législative avait été fixée au 1" octobre ; la Constituante avait donc tenu sa dernière séance le 30 septembre. Louis XYI y avait paru et, après avoir exprimé le regret que l'Assemblée n'eût pas plus longtemps prolongé sa session, il avait ajouté: «Après avoir accepté la «Constitution que vous avez donnée à la Nation, ï) j'emploierai tout ce que j'ai reçu par elle de «forces et de moyens pour la faire respecter au «dehors comme au dedans, et pour assurer aux lois »le respect et l'obéissance qui leur sont dus. »

Aussitôt TAsserablée avait déclaré sa mission finie et ses séances terminées.

Comme la France, Montpellier attendait et se fiait à la parole du roi.

De l'ouverture de la Législative à la proclamation de la République [21 septembre 1792).

L'Assemblée législative était composée de 745 membres, dont la majorité n'avait pas trente ans. Aucun membre de l'Assemblée constituante n'en faisait partie (décret du 17 juin 1791) ; on y comptait environ 400 avocats ou gens de loi et 70 prêtres constitutionnels.

Installée le 1*^' octobre 1791, elle termina ses séances le 20 septembre 1792, et, malgré son nom, pendant ces 356 jours elle ne put décréter aucune de ces grandes lois qui*, comme celles de la Constituante, modifiaient si profondément, et la France, et le Languedoc, et notre ville. D'autre part, nos autorités locales semblèrent avoir perdu un peu de leur initiative et de leur esprit de direction, en présence des divisions de l'Assemblée et des terribles agitations qui bouleversaient et même ensanglantaient le pays.

A Montpellier, le plus grand nombre des citoyens éclairés était pour la Constitution et les réformes; mais, à côté de cette majorité, il ne man-

quait pas de membres du clergé, de la noblesse, des cours, des finances, gui regrettaient et aiu*aient voulu rétablir leurs privilèges abolis.

Les partisans de la Constitution apprirent avec surprise et inquiétude que la députation de soixante membres envoyée par le Corps législatif pour annoncer au roi qu'il était constitué, n'avait pas été reçue par lui. Ils y virent la preuve qu'à la tête du pouvoir national se trouvait le plus mortel ennemi des libertés que la nation voulait conquérir*. Les ennemis de ces libertés sentirent leur audace s'accroître d'autant; aussi, dès le 9 octobre, les désordres recommencèrent à l'occasion de messes dites dans la chapelle de Saint-Huf par des prêtres insermentés, et César Cambon, frère du député, faillit y être victime d'un attroupement féminin. (Journ. hebd. de l'Hérault^ n° 3, pag. 59 et suiv.) Plusieurs condamnations en police correctionnelle durent être prononcées contre des femmes. (Voir: Moniteur, 18 octobre 1791, pag. 1213; 26 novembre, pag. 1381; 27 novembre, pag. 1383.)

Et ce même jour notre garde nationale se rendait à Avignon pour y arrêter les troubles sanglants élevés entre les partisans et les adversaires de la réunion de cette ville à la France.

* Louis XVI ne sentit pas qu'il blessait l'Assemblée nationale et la France, en refusant de recevoir la députation de ses représentants ; mais il se seniit blessé quand, à la séance royale du 7 octobre, il vit les membres de l'Assemblée, debout et découverts à son arrivée, s'asseoir et se couvrir quand il se couvrit et s'assit. Il en conserva un profond ressentiment. (M°»e Gampan, Mémoires, II, pag. 129.)

L'Assemblée constituante avait envoyé deux commissaires, Gallois et Gensonné,dans la Vendéo et les Deux-Sèvres; leur rapport, fait à l'Assemblée législative le 9 octobre, vint fournir à la Franco indignée la preuve de l'intolérance et de la coalition du clergé insermenté. La Constituante, en privant de leurs fonctions publiques les prêtres qui refusaient de prêter le serment, leur avait cependant laissé une pension et la liberté d'officier dans les églises paroissiales ; mais cette transaction avait été repoussée parle clergé papiste. « Les prêtres réfracntaires n'avaient cessé depuis lors d'exciter le peu- »ple contre leurs confrères assermentés, de les lui «montrer comme des impies dont le ministère »était nul et dangereux. » (Thiers; Hist.Rév. Franc. ^ 9* éd., II, pag. 27.) D'après les instructions secrètes des évêques, il fallait avoir à part église, registres de naissance, de mariage, de décès, cimetière même. Ceux qui fréquentaient les églises des prêtres constitutionnels s'appelaient et étaient appelés patriotes; les fidèles des prêtres insermentés étaient appelés et s'appelaient aristocrates, A notre paroisse Saint-Pierre, des assistants à un baptême joignaient à leurs signatures, les uns Arist,y les autres un A.

Ce fut alors (9 octobre) que la Société des Amis de la Constitution et de l'égalité, dans son désir constant d'éclairer et de pacifier, fit une adresse à tous les bom citoyens de V empire français y où, rappelant que le titre premier de la Constitutiona garantit » l'inviolabilité des propriétés», elle ajoutait: «Frènreset Amis^ nous sommes instruits que des ci*

190 MONTPELLIBE.

«toyens français, excités par un motif de ven- «geance, peul-étre juste mais illégal, contre des j»ennemis de la Constitution, se sont portés, dans «divers départements, jusqu'à incendier des châ- «teaux, dévaster des propriétés, et à d'autres excès «qu'ils ont commis, non par méchanceté, mais «par l'ignorance des lois et par les suggestions pernfidcs de méchants citoyens qui sous le masque da «patriotisme se sont glissés parmi eux...

» Hé quoi! Frères et Amis, l'aveuglement et la «fureur où vous ont plongés la horde hypocrite des «prêtres réfractaires et l'orgueU humilié des â-de- »vant nobles sont-ils si profonds que vous ne voyex «pas que les premiers, n'ayant pu vous faire assas- «siner avec le fer sacré de la Religion, ont formé «une coalition abominable avec les seconds, pour «allumer dans le Royaume cette guerre civile que «les uns et les autres désirent tant, ont consenti à sa- «crifier une partie de leurs propriétés pour armer «les patriotes contre les patriotes et les faire égor- «ger les uns par les autres?»

De son côté, le Conseil du district de Montpellier adressait une proclamation aux maires et officiers municipaux du même district (16 octobre), pour les inviter « à éclairer et à détromper le «peuple que Ton égare en cherchant à lui faire «croire que les impositions allaient être augmen- )>tées par les décrets de l'Assemblée nationale, que «la dfmo allaitôtre rétablie sous un autre nom, etc.» Bonne intention, mais mesure inutile, ces proclamations n'étant lues que par ceux qui étaient de la môme opinion que les administrateurs du dis-

OCTOBRE 179t. 191

trîct. Ceux que le clergé insermenté avait fanatisés refusaient de faire l)énir leurs mariages et baptiser leurs enfants par les curés constitutionnels. Et, bien que la Constitution eût déclaré que « la loi ne «considérait le mariage que comme contrat civil », comme on n avait pas encore désigné les officiers civils qui devaient recevoir, inscrire et conserver les déclarations de mariage, de naissance et de décès, le clergé continuait à en être chargé, et l'état civil des citoyens se trouvait ainsi compromis*. C'est ce qui força bientôt l'Assemblée (28 juin et 20 septembre 1792) à retirer au clergé la tenue des registres de l'état civil pour la remettre aux officiers municipaux*.

* Les instructions du haut clergé disaient : c II est posjisible que les tribunaux civils n'aient aucun égard à nos nactes de mariage ; mais c'est un malheur auquel il faut se «résoudre. L'enregistrement civil est un avantage précieux ; •mais il vaut mieux en être privé qu'apostasier en s'adres- »sant à un intrus » (Lettre de l'évêque de Luçon). — Voir aussi: Instruction dressée par ordre de N,-T.-S.-P. le Pape Pie VI, décembre 1791, in Joum. ecclés., 367 et suiv.

2 Le clergé tenait d'ailleurs ces registres fort mal et avec un incroyable sans-gône, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sans date précise, tantôt sur des cahiers où le curé inscrivait un peu de tout: la mort ou le mariage d'amis étrangers à la paroisse^ les cadeaux, les bons repas, les dîmes reçues, les récoltes de blé et de vin, le nombre et le prix des gorets de son étable, etc. Il fallait même que les rois fissent sans cesse de nouvelles ordonnances pour recommander au clergé plus d'exactitude et d'ordre. Les deux plus célèbres sont celle de 1667 et celle de 1736, que recommande le nom illustre de d'Aguesseau ; on peut citer

Le 14 octobre, Louis XVI, pour dissimuler ses relations avec les émigrés, publia une proclamation qu'il leur adressait et qu'il terminait en les invitant au nom de l'honneur à revenir en France, « parce qu'il n'y a de véritable honneur qu'à ser- »vir son pays et à défendre les lois ». Puis il neutralisait par une correspondance secrète TefTet de ces proclamations publiques ; mais le Conseil du département de l'Hérault s'y laissa prendre ou feignit de s'y être laissé prendre, et, le 22 octobre,

il fit au roi une adresse où il disait: « Sirb ,

«quoique vous ayez différé de donner votre sanc- »tion au décret juste et nécessaire que l'Assemblée «nationale législative vient de rendre contre les »émigrants, la Proclamation que le Conseil du dé- »partement de THérault a reçue de votre part, et à «laquelle il s'est empressé de donner la plus grande «publicité, vous acquiert de nouveaux droits à son «amour et à sa confiance. Elle manifeste à TEuwrope entière votre attachement à la Constitution «française, en même temps qu'elle prouve aux «puissances étrangères le libre exercice que vous «avez fait de la faculté qui vous est accordée par «la loi. Les senliments que vous témoignez à des «rebelles et à des ingrats, les expressions touchantes «dont vous vous servez pour rappeler les émigrants «dans leur patrie, caractérisent la bonté de votre

aussi le réquisitoire du procureur général du parlement de Grenoble en 1773, etc. — Voir : Berryat Saint-Prix ; Recherches sur la législation et sur la tenue des actes de l'état

OCSrOBRE 1791. 193

. ]»cœur. Vos trtSs IfUres aux Princes français, vos ^Frères, les iovii^ttipioâ amicales et paternelles que «vous leur faites de se réunir à vous, de venir parstager votre bonheur^ nous présagent le succès de •vos démarches. La tranquillité de TEmpire, votre

, irepos, ne sont-ils pas des motifs assez puissants •pour eux de se rendre à vos instances ? Leur propre •gloire n'est-elle pas intimement liée avec la féli- •cité publique ? Mendiant des secours étrangers, •attirant auprès d'eux, sous de loUes espérances, »des citoyens égarés, trompés et séduits, les rejetions de Henri IV persisteront-ils dans le criminel •projet de venir à main armée déchirer leur patrie? •Non, Sire; ils abandonneront leur exécrable •dessein. Ils s'empresseront de rejoindre un frère •qui règne sur un peuple libre ; ils se hâteront •d'occuper auprès de lui la place qui leur est assi- •gnée. Transmettez-leur, Sire, le vœu du départe- •mentde l'Hérault; il est celui de la France en- •tière».

Dans le désir de ramener les esprits par la tolérance, le Directoire du département publie, le 22, «que toutes chapelles, églises, oratoires (à l'excep- •tion des églises nationales dont la vente avait été •ordonnée), pourraient ^tre ouverts à l'exercice •du culte religieux sans être soumis à autre sur- •veillance qu'à celle des officiers de police». Les fanatisés crurent voir dans cette mesure «le signe •de leur triomphe sur la Constitution»; ils se rendirent dans les églises en portant des branches de laurier, en outrageant les patriotes qu'ils rencon-

traieut, et un notaire, Devès, dut être arrêté pour ses provocations insultantes. Les troubles forent plus sérieux à Béziers ; à Lunel, le sang coula, et le Directoire dut s'y rendre avec la force armée.

Les fêtes de la Toussaint approchaient, et après elles le renouvellement annuel de la moitié de la municipalité, lequel était fixé, par Tart. 45 du décret du 14 (s. 28) décembre 1789, au dimanche après la Saint-Martin. A cette double occasion, le maire fit une proclamation pour rappeler « que la tolérance nétait nécessaire à Tintérêt commun et conforme à

»la raison Que notre joie, que notre orgueil,

«consistent à nous rapprocher. Nous voyons dans «notre culte les différences vraies ou supposées qui »nous séparent ; voyons-y les grands rapports qui «nous unissent ; le même hommage rendu au même «Dieu ; une morale nécessairement une et qui «convient à tous ; des devoirs qui nous sont com- «muns ; une sanction divine qui les consacre». . . 11 ajoutait que a la sévérité répugnait aux magistrats «municipaux, mais qu'ils rempliraient leurs devoirs «avec une inébranlable fermeté, et que la moindre «provocation, de quelque part qu'elle vînt, serait «rigoureusement punie. . . .«

Comme la plupart des proclamations, celle-ci fut inutile et sembla indiquer aux perturbateurs qu'il se présentait à eux une bonne occasion. Ils s'empressèrent d'en profiter, après avoir, eux aussi, adressé «aux citoyens de Montpellier» une proclamation où ils recommandaient de se trouver en nombre au scrutin. «Rappelez- vous les atrocités et

»les horreurs qui ont été commises par ces brigands »qui se faisaient appeler le Pouvoir exécutif. Une •municipalité ferme et courageuse eût tout prévu »et nous eût garantis. . . Si vous voulez jouir de la •liberté, songez que ce ne peut être qu'à la faveur •d'une municipalité bien composée, etc.»

Les sections électorales s'assemblèrent le dimanche 13 novembre. Les deux partis se trouvant en présence, il s'ensuivit des troubles qui forcèrent l'autorité de dissoudre l'assemblée électorale; mais le sang coula : il y eut cinq personnes tuées sur le coup^ et de nombreux blessés , et, sur la réquisition de la garde nationale, la municipalité ût «procéder •au désarmement de ceux qui étaient suspects et •s'étaient montrés comme adversaires de la Gon- •stitution».

Les troubles de ce moment, loin d'être pai'ticuliers à Montpellier, se montrèrent dans presque toute la France, les partisans de l'ancien régime ayant voulu profiter du renouvellement desmuni-

1 Cabanes, ancien procureur à la Cour des aides, fui tué à la place de la Ganourgue ; Jourdan, un des excitateurs des troubles à Téglise Saint-Ruf, à la place des Casernes ; Dartis, capitaine de la compagnie des artistes, qui avec son neveu Dartis, procureur, avait tiré sur la garde nationale, près de la place de la Ganourgue ; un garçon orfèvre, sur l'Esplanade, et une femme au quartier du Plan de l'Olivier, centre de l'action anticonstitutionnelle. Il y eut en outre cinq ou six blessés. Voir : Journ. hehd. de l'Hérault, n© 8, pag. 151, 173, et Précis historique des événements arrivés à Montpellier les 43, ii et 15 novembre 1791, publié par le Corps municipal.

Page 1