DE LA LIBERTÉ
L'ouverture de l'Assemblée législative avait été fixée au 1" octobre ; la Constituante avait donc tenu sa dernière séance le 30 septembre. Louis XVI y avait paru et, après avoir exprimé le regret que l'Assemblée n'eût pas plus longtemps prolongé sa session, il avait ajouté: «Après avoir accepté la » Constitution que vous avez donnée à la Nation, «j'emploierai tout ce que j*ai reçu par elle de «forces et de moyens pour la faire respecter au «dehors comme au dedans, et pour assurer aux lois «le respect et l'obéissance qui leur sont dus. »
Aussitôt l'Assemblée avait déclaré sa mission finie et ses séances terminées.
Comme la France, Montpellier attendait et se fiait à la parole du roi.
De roQvertare de la Législative à la proclamation de la République (21 septembre 1792).
L'Assemblée législative était composée de 745 membres, dont la majorité n'avait pas trente ans. Aucun membre de l'Assemblée constituante n'en faisait partie (décret du 17 juin 1791) ; on y comptait environ 400 avocats ou gens de loi et 70 prêtres constitutionnels.
Installée le I" octobre 1791, elle termina ses séances le 20 septembre 1792, et, malgré son nom, pendant ces 356 jours elle ne put décréter aucune de ces grandes lois qui, comme celles de la Constituante, modifiaient si profondément, et la France, et le Languedoc, et notre ville. D'autre part, nos autorités locales semblèrent avoir perdu un peu de leur initiative et de leur esprit de direction, en présence des divisions de l'Assemblée et des. terribles agitations qui bouleversaient et même ensanglantaien t le pays .
A Montpellier, le plus grand nombre des citoyens éclairés était pour la Constitution et les réformes; mais, à côté de cette majorité, il ne man-
guait pas de membres du clergé, de la noblesse, des cours, des finances, qui regrettaient et auraient voulu rétablir leurs privilèges abolis.
Les partisans de la Constitution apprirent avec surprise et inquiétude que la députation de soixante membres envoyée par le Corps législatif pour annoncer au roi qu'il était constitué, n'avait pas été reçue par lui. Ils y virent la preuve qu'à la tête du pouvoir national se trouvait le plus mortel ennemi des libertés que la nation voulait conquérir*. Les ennemis de ces libertés sentirent leur audace s'accroître d'autant; aussi, dès le 9 octobre, les désordres recommencèrent à l'occasion de messes dites dans la chapelle de Saint-Huf par des prêtres insermentés, et César Cambon, frère du député, faillit y être victime d'un attroupement féminin. (Journ. hebd. de tHérauit^ n*» 3, pag. 59 et suiv.) Plusieurs condamnations en police correctionnelle durent être prononcées contre des femmes. (Voir : Moniteur , 18 octobre 1791, pag. 1213; 26 novembre, pag. 1381; 27 novembre, pag. 1383.)
Et ce même jour notre garde nationale se rendait à Avignon pour y arrêter les troubles sanglants élevés entre les partisans et les adversaires de la réunion de cette ville à la France.
1 Louis XVI ne sentit ^as qu'il blessait l'Assemblée nationale et la France, en refusant de recevoir la députation de ses représentants ; mais il se sentit blessé quand, à la séance royale du 7 octobre, il vit les membres de l'Assemblée, debout et découverts à son arrivée, s'asseoir et se couvrir quand il se couvrit et s'assit. Il en conserva un profond ressentiment. (M™« Gampan,. Mémoires» II, pag. 129.)
L'Assemblée constituante avait envoyé deux commissaires, Gallois et Gensonné,dans la Vendée et les Deux-Sèvres; leur rapport, fait à l'Assemblée législative le 9 octobre, vint fournir à la Franco indignée la preuve de l'intolérance et de la coalition du clergé insermenté. La Constituante, eu privant de leurs fonctions publiques les prêtres qui refusaient de prêter le serment^ leur avait cependant laissé une pension et la liberté d'officier dans les églises paroissiales ; mais cette transaction avait été repoussée parle clergé papiste. « Les prêtres réfrac- Dtaires n'avaient cessé depuis lors d'exciter le peu- 3>ple contre leurs confrères assermentés, de les lui «montrer comme des impies dont le ministère »était nul et dangereux. » (Thiers; Hist.Rév. Franc, ^ 9* éd., II, pag. 27.) D'après les instructions secrètes des évêques, il fallait avoir à part église, registres de naissance, de mariage, de décès, cimetière même. Ceux qui fréquentaient les églises des prêtres constitutionnels s'appelaient et étaient appelés patriotes; les fidèles des prêtres insermentés étaient appelés et s'appelaient aristocrates. A notre paroisse Saint-Pierre, des assistants à un baptême joignaient à leurs signatures, les uns Arist.y les autres un A.
Ce fut alors (9 octobre) que la Société des Amis de la Constitution et de Tégalité, dans son désir constant d'éclairer et de pacifier, fit une adresse à tous les bons citoyens de V empire français^ où, rappelant que le titre premier de la Constitution « garantit «l'inviolabilité des propriétés», elle ajoutait: «Frèvreset Amis^ nous sommes instruits que des ci-
»toyens français, excités par un motif de ven- »geance, peut-être juste mais illégal, contre des »ennemis de la Constitution, se sont portés, dans ^divers départements, jusqu'à incendier des châ- Dteaux, dévaster des propriétés, et à d'autres excès »qulls ont commis, non par méchanceté, mais »par l'ignorance des lois et par les suggestions par- DÛdes de méchants citoyens qui sous le masque du ^patriotisme se sont glissés parmi eux...
» Hé quoi! Frères et Amis, l'aveuglement et la » fureur où vous ont plongés la horde hypocrite des «prêtres réfractaires et l'orgueil humilié des ci-deavant nobles sont-ils si profonds que vous ne voyez j)pas que les premiers, n'ayant pu vous faire assas- )i>siner avec le fer sacré de la Religion, ont formé »une coalition abominable avec les seconds, pour «allumer dans le Royaume cette guerre civile que »les uns etles autres désirent tant, ontconsenti à sa- «crifier une partie de leurs propriétés pour armer j)les patriotes contre les patriotes et les faire égor- »ger les uns par les autres?»
De son côté, le Conseil du district de Montpellier adressait une proclamation aux maires et officiers municipaux du même district (16 octobre), pour les inviter « à éclairer et à détromper le «peuple que Ton égare en cherchant à lui faire «croire que les impositions allaient être augmen- »tées par les décrets de l'Assemblée nationale, que «la dîme allait être rétablie sous un autre nom, etc. » Bonne intention, mais mesure inutile, ces proclamations n'étant lues que par ceux qui étaient de la même opinion que les administrateurs du dis-
trict. Ceux que le clergé insermenté avait fanatisés refusaient de faire bénir leurs mariages et baptiser leurs enfants par les curés constitutionnels. Et, bien que la Constitution eût déclaré que « la loi ne «considérait le mariage que comme contrat civil », comme on n'avait pas encore désigné les oflBciers civils qui devaient recevoir, inscrire et conserver les déclarations de mariage, de naissance et de décès, le clergé continuait à en être chargé, et l'état civil des citoyens se trouvait ainsi compromis*. C'est ce qui força bientôt l'Assemblée (28 juin et 20 septembre 1792) à retirer au clergé la tenue des registres de l'état civil pour la remettre aux officiers municipaux*.
* Les instructions du haut clergé disaient : c H est posssible que les tribunaux civils n'aient aucun égard à nos nactes de mariage ; mais c'est un malheur auquel il faut se » résoudre. L'enregistrement civil est un avantage précieux ; imais il vaut mieux en être privé qu'apostasier en s'adres- »sant à un intrus » (Lettre de l'évêque de Luçon). — Voir aussi: Instruction dressée par ordre de N,'T,-S.~P. le Pape Pie VI y décembre 1791, in Joum. ecclés.» 367 et suiv.
2 Le clergé tenait d'ailleurs ces registres fort mal et avec un incroyable sans-gêne, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sans date précise, tantôt sur des cahiers où le curé inscrivait un peu de tout: la mort ou le mariage d'amis étrangers à la paroisse^ les cadeaux, les bons repas, les dîmes reçues, les récoltes de blé et de vin, le nombre et le prix des gorets de son étable, etc. Il fallait même que les rois fissent sans cesse de nouvelles ordonnances pour recommander au clergé plus d^exactitude et d'ordre. Les deux plus célèbres sont celle de 1667 et celle de 1736, que recommando le nom illustre de d'Âguesseau ; on peut citer
Le 14 octobre, Louis XVI, pour dissimuler ses relations avec les émigrés, publia une proclamation qu'il leur adressait et qu'il terminait en les invitant au nom de l'honneur à revenir en France, «parce qu'il n'y a de véritable honneur qu'à serj)vir son pays et à défendre les lois ». Puis il neutralisait par une correspondance secrète l'effet de ces proclamations publiques ; mais le Conseil du département de l'Hérault s'y laissa prendre ou feignit de s'y être laissé prendre, et, le 22 octobre,
il fit au roi une adresse où il disait: a Sire ,
•quoique vous ayez différé de donner votre sanc- Dtion au décret juste et nécessaire que l'Assemblée •nationale législative vient de rendre contre les •émigrants, la Proclamation que le Conseil du dé- »partement de THérault a reçue de votre part, et à ^laquelle il s'est empressé de donner la plus grande «publicité, vous acquiert de nouveaux droits à son •amour et à sa confiance. Elle manifeste à l'Ëuwrope entière votre attachement à la Constitution •française, en même temps qu'elle prouve aux •puissances étrangères le libre exercice que vous •avez fait de la faculté qui vous est accordée par •la loi. Les sentiments que vous témoignez à des •rebelles et à des ingrats, les expressions touchantes •dont vous vous servez pour rappeler les émigrants •dans leur pairie, caractérisent la bonté de votre
aussi le réquisitoire du procureur général du parlemeat de Grenoble en 1773, etc. — Voir : Berryat Saint-Prix; Recherches sur la législation et sur la tenue des actes de l'état
»cœur. Vos trois lettres aux Princes français, vos »Frères, les invitations amicales et paternelles que »vous leur faites de se réunir à vous, de venir parïtager votre bonheur^ nous présagent le succès de Dvos démarches. La tranquillité de l'Empire, votre D repos, ne sont-ils pas des motifs assez puissants «pour eux de se rendre à vos instances ? Leur propre »gloire n'est-elle pas inljmement liée avec la féli- Dcité publique ? Mendiant des secours étrangers, x>attirant auprès d'eux, sous de folles espérances, )>des citoyens égarés, trompés et séduits, les reje- »tons de Henri IV persisteront-ils dans le criminel «projet de venir à main armée déchirer leur patrie? i>Non, Sire; ils abandonneront leur exécrable «dessein. Ils s'empresseront de rejoindre un frère »qui règne sur un peuple libre ; ils se hâteront «d'occuper auprès de lui la place qui leur est assi- «gnée. Transmettez-leur, Sire, le vœu du départe- »mentde l'Hérault; il est celui de la France en- «tière».
Dans le désir de ramener les esprits par la tolérance, le Directoire du département publie, le 22, «que toutes chapelles, églises, oratoires (à l'excep- »tion des églises nationales dont la vente avait été «ordonnée), pourraient être ouverts à l'exercice «du culte religieux sans être soumis à autre sur- «veillance qu'à celle des officiers de police». Les fanatisés crurent voir dans cette mesure «le signe «de leur triomphe sur la Constitution»; ils se rendirent dans les églises en portant des branches de laurier, en outrageant les patriotes qu'ils rencon-
traient, et un notaire, Devès, dut être arrêté pour ses provocations insultantes. Les troubles furent plus sérieux à Béziers ; à Lunel, le sang coula, et lo Directoire dut s'y rendre avec la force armée.
Les fêtes de la Toussaint approchaient, et après elles le renouvellement annuel de la moitié de la municipalité, lequel était fixé, par l'art. 45 du décret du 14 (s. 28) décembre 1789, au dimanche après la Saint-Martin. A cette double occasion, le maire fit une proclamation pour rappeler « que la tolérance »était nécessaire à Tintérêt commun et conforme à
))la raison Que notre joie, que notre orgueil,
«consistent à nous rapprocher. Nous voyons dans «notre culte les différences vraies ou supposées qui »nous séparent ; voyons-y les grands rapports qui «nous unissent ; le même hommage rendu au même «Dieu ; une morale nécessairement une et qui «convient à tous ; des devoirs qui nous sont com- «muns ; une sanction divine qui les consacre». . . 11 ajou tait que « la sévérité répugnait aux magistrats «municipaux, mais qu'ils rempliraient leurs devoirs «avec une inébranlable fermeté, et que la moindre «provocation, de quelque part qu'elle vînt, serait «rigoureusement punie. ...»
Comme la plupart des proclamations, celle-ci fut inutile et sembla indiquer aux perturbateurs qu'il se présentait à eux une bonne occasion. Ils s'empressèrent d'en profiter, après avoir, eux aussi, adressé «aux citoyens de Montpellier» une proclamation où ils recommandaient de se trouver en nombre au scrutin. «Rappelez- vous les atrocités et
»les horreurs qui ont été commises par ces brigands »qui se faisaient appeler le Pouvoir exécutif. Une ^municipalité ferme et courageuse eût tout prévu y>et nous eût garantis, . . Si vous voulez jouir de la «liberté, songez que ce ne peut être qu'à la faveur «d'une municipalité bien composée, etc.»
Les sections électorales s'assemblèrent le dimanche 13 novembre. Les deux partis se trouvant en présence, il s'ensuivit des troubles qui forcèrent l'autorité de dissoudre l'assemblée électorale; mais le sang coula : il y eut cinq personnes tuées sur le coup* et de nombreux blessés , et, sur la réquisition de la garde nationale, la municipalité fit «procéder »au désarmement de ceux qui étaient suspects et «s'étaient montrés comme adversaires de la Con- «stitution».
Les troubles de ce moment, loin d'être particuliers à Montpellier, se montrèrent dans presque toute la France, les partisans de l'ancien régime ayant voulu profiter du renouvellement des muni-
^ Cabanes, ancien procureur à la Cour des aides, fut tué à la place de la Ganourgue ; Jourdan, un des excitateurs des troubles à Téglise Saint-Ruf, à la place des Casernes ; Dartis, capitaine de la compagnie des artistes, qui avec son neveu Dartis, procureur, avait tiré sur la garde nationale, près de la place de la Ganourgue ; un garçon orfèvre, sur l'Esplanade, et une femme au quartier du Plan de l'Olivier, centre de l'action anticonstitutionnelle. Il y eut en outre cinq ou six blessés. Voir : Joum. hebd. de l'Hérault y n© 8, pag. 151, 173, Qi Précis historique des événements arrivés à Montpellier les 13, lA et 15 novembre 179 i, publié par le Corps municipal.
cipalités pour envahir les charges municipales et essayer par là de rentrer dans leurs anciens privilèges.
Le 9 novembre, l'Assemblée nationale décréta que les émigrés rassemblés au-delà des frontières étaient suspects de conjuration contre la patrie et que si, au premier janvier 1792, ils étaient encore en état de rassemblement , ils seraient déclarés coupables, poursuivis comme tels et punis de mort. Louis XVI ordonna à son frère de rentrer, mais il refusa do sanctionner le décret contre les émigrés. C'était encourager à se révolter contre la loi du pays ; il n'en fallait pas tant pour exciter dos femmes dont Timagination était déjà exaltée par leurs confesseurs, et, le 5 décembre, elles insultaient encore un convoi funèbre en imitant le chant du coq; il fallut en condamner à la prison.
Le 11 décembre, eut lieu le renouvellement de la municipalité, avec moins de troubles cette fois.
Durand, maire, fut réélu.
Les nouveaux officiers municipaux furent :
Grauierpère, négociant; Quatrefages; Berthe fils, médecin ; Du vais, homme de loi ; Portalès, négociant ; Galavielle^ marchand de fer ; Figuière, bourgeois.
Jean Albisson fut élu procureur, Gas substitut. 21 notables étaient à éÛre; ce furent :
Henri Charolois ; Beleze ;
Montels père ; Louis Brousson ;
Bongues aîné; Goste, ' plâtrier ;
Aubaric aîné ; Denis ;
Parlier ; Denis Reboul ;
Nouguier ; Grand aîné ;
Fargeon; Reboul, apothicaire *,
Goulet, tanneur; Aigoin, négociant ;
Gourréges père, profes- Moulinier, pâtissier;
seur ; Gros aîné, bourgeois ; Dessale,ditleGhartreux; Jean Viala, bourgeois.
La nouvelle municipalité fut installée le 18 décembre, et, dans le discours que J.-J.-L. Durand, maire réélu, prononça à cette occasion, il fit un exposé remarquable des rapports qu'avaient entre eux les divers éléments du pouvoir municipal. (Voir Pièces justificatives y n® 20.)
Le 29 novembre , l'Assemblée nationale avait décidé que les prêtres réfractaires seraient tenus de prêter le serment civique, sous peine d'être privés de leurs pensions et d'être suspects de révolte contre la loi. S'ils refusaient, ils devaient être surveillés, et s'ils prêchaient la désobéissance*, ils étaient pas-
* « Les troubles étaient universels ; les prêtres inser- » mentes excitaient le peuple dans les provinces méridionales »et abusaient du secret de la confession pour réveiller le ifanatisme.» (Thiers, Hist. Rév.franç.y 9« édit., Il, pag. 87 et 88.
sibles d*uue détention. Le roi n'avait pas sanctionné ce décret. Malgré cela, le Conseil du département, réuni le 14 décembre, sur la motion de Gastilhon, « considérant qu'en fait de système politique il ne » doit être aucunement question de divagations » théologiqnes; — que cependant, au mépris de tels » principes et sous le voile de la religion, nombre »de pai*ticuliers se sont immiscés de travailler le » bon peuple et notamment le sexe dévot et crédule ; » — que, de cet oubli des principes constitutionnels i » il est résulté beaucoup de maux que la soumission » à la loi aurait prévenus, — arrête : A compter de » ce jour, les trésoriers ne devront payer aux ecclé- » siastiques leurs pensions ou secours que sur un » certificat de l'autorité locale attestant qu'ils ne D troublent directement ni indirectement l'ordre » public et qu'il n'est d'autre suspicion contre eux » que celle de n'avoir prêté le serment civique. »
Elle môme jour, les membres de ce Conseil et de celui du district, le maire, les officiers municipaux, les notables et environ 1,500 citoyens de Montpellier signèrent une adresse au roi, où ils exprimaient tleur surprise de ce que, le 5 décembre, ^quelques membres du Directoire du département j)de la Seine eussent pu lui demander d'apposer »son veto au décret du 29 novembre touchant les «prêtres réfractaires*», et ajoutaient: «Nous vous «demandons, contradictoirement avec ces pétition-
* Tjes signataires de celte demande étaient : Tiarochefoucaiilt, président; Germain Garnier, J.-B. Brousse, Talleyraad-Périgord , Beaiitmez , Blondel , Davoust, etc.
suaires, de ne pas tarder un seul instant à donner 3oun consentement solennel au décret du 29 novem- »bre, comme seul capable de donner la paix à la vpatrie, et d'éteindre les flammes fanatiques que 3>des enfants ingrats autant que cruels y ont allu- »mées. . . •
«Sire, révoquez la suspension du Décret contre ï>les Emigrés, et l'Europe entière honorera la ma- »jestédu nom finançais, et vous vous couvrirez d'une »glcire immortelle.
»SiRE, hâtez- vous de sanctionner le Décret du »29 novembre contre les prêtres rebelles, et vous «assurerez le bonheur d'une nation généreuse qui «vous a donné le premier trône du monde.
»SiRE, montrez- vous en tous temps, entouslieux, »le Roi de la Constitution, et le cœur de tous les «Français vous suivra .»
De toutes les sections de Paris, comme de celles de Montpellier, on adressa à l'Assemblée nationale des pétitions flétrissant l'adresse présentée au roi par le Directoire de la Seine, mais ce fut inutile, et, le 19 décembre, Louis XVI apposa son veto sur le décret du 29 novembre ; ce qui acheva de le faire regarder comme le complice des émigrés.
Le sentiment de l'égalité, qui était demeuré si longtemps étouffé en France, se réveillait partout avec une vivacité extrême. Dès le 9 novembre, le Conseil du département de l'Hérault, «considérant »que les Français ne forment plus qu'un peuple de «frères, déclare, en vertu de la loi sainte d'égalité, «abolir ces Jistinctions honorifiques inventées par
«rorgueil ou la flatterie pour perpétuer Thabitude y»Ae l'esclavage, ces étiquettes insignifiantes de »rancien régime, les formules humiliantes de trèshumble et très-obéissant serviteur i>y et arrête « qu'on >ne devra plus employer la iormule supplie humbleliment ni toute autre qui pourrait porter Tem- »preinte d'une dépendance servile ; que toutes pé- Dtitions, lettres ou mémoires qui porteraient ces ^formules, et celles où le mot de ou dune ferait pas «partie intégrante du nom, seraient rejetées sans »examen ». — Et, de son côté, l'Assemblée nationale, le 30 décembre, abolit l'usage des félicitations du premier de l'an, et décida que les hommages portés ce jour au roi ne le seraient plus à l'avenir. Quelques jours après, il fut par un autre décret décidé qu'en écrivant au roi, le président de l'Assemblée nationale suivrait le protocole qu'avait observé le roi en écrivant à l'Assemblée ; que le terme majesté ne serait plus employé*, et que le mot Sire ne serait plus en vedette.
Pendant que l'Assemblée nationale essayait de connaître les relations du roi avec les émigrés et les puissances étrangères, et aussi de préparer les
* Le remplacement des mots Monsieur et Madame par ceux de Citoyen et Citoyenne ne fut prononcé que par le décret du 10 octobre 1792. — Les inégalités féodales, toujours si humiliantes et souvent si oppressives, avaient laissé après elles un tel besoin d'égalité que le Conseil général de
moyens d'assurer notre indépendance, les premiers jours de 1792 s'écoulaient à Montpellier sans affaires nouvelles, et, sauf l'installation du Tribunal criminel du département < (!•' janvier), l'envoi d'un détachement de nos troupes bourgeoises pour arrêter quelques troubles survenus à Aniane le 28 janvier •, et, à la date du 5 janvier, la rétractation de l'arrêté du Directoire ordonnant l'ouverture de toutes les églises (ci-dessus, pag. 193), nous n'aurions à signaler que des fêtes civiques.
Des dames patriotes, sous la présidence de madame Granier, avaient résolu de présenter à la Société des Amis de la Constitution et de l'égalité
la commune de Paris voulut la re^tablir dans les temples catholiques, d'où la vanité des familles et l'avidité sacerdotale l'avaient bannie depuis longtemps ; et, à cet effet, il prit, le 23 août 1792, un arrêté où : t Considérant que l'égalité doit «exister partout; que, le riche et le pauvre étant égaux pen- »dant leur vie aux yeux de la loi et de la raison, ils doivent «l'être en descendant au tombeau », il prescrit qu'à l'avenir « toutes les cérémonies funèbres faites par les ministres du «culte catholique seront uniformes », etc. Il y avait une exception c pour les honneurs rendus aux citoyens morts »pour la défense de la liberté » . — C'était faire beaucoup pour l'égalité, et trop peu pour la liberté,
^ Le 29 septembre 1791, Gambacérès avait été élu président; Costebelle, Barre et Fabre, juges; Gas, accusateur public; Santy, greffier. J. Albisson était dommissaire du roi. Le tribunal tint sa première audience le 15 février 1792.
2 Le 12 février, un citoyen de Montpellier, Azaïs, passant à Pignan et ayant répondu au cri de : qui vive ! par ces mots : Patriote jusqu'à la mort, reçut un coup de fusil à la tète.
les drapeaux réunis des quatre peuples libres, Anglais, Américains, Polonais et Français, donnant à l'Europe Texemple de riudépendance. La remise en fut faite le dimanche 3 mars, ce qui donna lieu à une fête civique célébrée avec un grand éclat, et les drapeaux furent placés à la voûte de la salle de la Société.
Les 12, 13 et 14 mars furent remplis par les fêtes données par la même Société en l'honneur de Dubois de Crancé, qui s'arrêta à Montpellier en se rendant à Cette ^
A ce moment, la Municipalité eut à s'occuper d'une question plus sérieuse, de la réorganisation du service de l'instruction primaire publique gratuite.
Les écoles qui donnaient cette instruction étaient : — pour les garçons, les Ecoles chrétiennes et l'a maison de la Propagande; — pour les filles, la
* Au théâtre, on chanta les célèbres couplets dus à Dubois de Crancé et dont voici le premier :
Veillons au soutien de Tempire,
Veillons au maintien de nos droits,
Si le despotisme conspire,
Conspirons la perte des rois.
Liberté, Liberté ! que tout mortel te rende hommage ! Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits.
Plutôt la mort que Tesclavag^e,
C'est la devise des Français.
Un récit des détails de cette fête se trouve dans le Journ. hehd. de V Hérault, no du 17 mars 1792 ; il est dii à Veiidriès, fondateur et rédacteur de ce journal.
maison de la Providence, les religieuses de Sainte- Ursule, celles de Saint-Charles, les écoles de la Miséricorde, et celles dites chrétiennes ou des Scsurs^ Noires.
Les Ecoles chrétiennes étaient entretenues au moyen d'un bénéfice joui par Poujol, Tex-curé de Sain t- Pierre, et dirigées par deux frères à la Triperie et par deux autres au Pila Saint-Gély.
La Propagande, établie par lettres patentes de 1679, était une œuvre destinée à l'éducation des jeunes convertis ou à convertir, et Louis XIV l'avait rendue apte à recevoir tous legs et toutes donations. Elle avait des pensionnaires et recevait d'ailleurs gratuitement tout externe qui se présentait*.
Les religieuses de Saint-Charles, de Sainte-Ursule et* de la Miséricorde étaient tenues, d'après leurs statuts, 'd'avoir une école dans chacun de leurs couvents ; les Sœurs-Noires étaient payées par la ville.
La Providence correspondait à la Propagande et était destinée « à recevoir les filles nouvellement ^converties à la religion catholique ou en danger »près de leurs parents de la Religion prétendue «réformée». (Voir D'Aigrefeuille, Hwi. Montp., II, pag. 313.)
1 Le couvent de la Propagande occupait la partie de Tile qui en portait le nom en 1789 (Flandio de la Combe, Guide de Montp., pag. 39). L'arrêté du 22 juin 1853 a imposé le nom de Quatrefages à cette île, qui est circonscrite par les rues de r École-Mage, de la Providence, de l'Arc-des-Mourgues et de Fenouillet. (Voir Delort, Mémoires, II, pag. 1 1 .)
Or, tout cela, foiidé, entretenu et fanatisé par l'ancien clergé, comme lui, refusait le serment. Le 23 février, il fut constaté en Conseil général que dans la Ville 53 instituteurs et institutrices, religieux et laïques, avaient refusé le serment ^ Sur ce refus, ils avaient été suspendus de leurs fonctions, et la ViUe se trouvait sans moyens d'instruction pour les enfants du peuple.
Dès le 17 février, le Conseil général de la commune s'était occupé de réorganiser un service provisoire des écoles, en attendant que la loi y pourvût régulièrement ; et, considérant « — qu'il répugne »à la Constitution qu'il existe des établissements ^expressément et exclusivement destinés pour la «conversion à la religion romaine, — qu'il n'y a »de vraie conversion à demander et à solliciter que » celle qui attache les Français à l'Etat, à la Société, ï>à la grande famille, à l'obéissance aux lois ; —
* En novembre 1791, le Directoire avait rendu un arrêté contenant les dispositions suivantes :
«Art. 1w. Les instituteurs et institutrices devront prêter «serment.
»Art. 2, Les uns et les autres seront tenus de placer •honorablement dans leurs salles d'études la Déclaration TU des droits de V Homme et du Citoyen y en placard, et de «donner à leurs élèves pour premier livre ecclésiastique la 9 Constitution française.
)>Art. 3. Par instituteurs on entend professeurs d'univer- »sité, principaux, préfets et régents de collège, maîtres de » latin ou d'école de village, ou religieuses ayant des pen- Ksionnaires, mais non les précepteurs enseignant les enfants ndans une famille. >
»qu'il est contraire aux principes qu'il y ait des «établissements où Ton oblige quelqu'un à s'élever »dans une religion qui n'est pas celle de son choix et »à s'arracher du sein de ses parents. . . ., — décida •qu'il serait établi trois écoles publiques pour les «garçons et autant pour les filles, avec deux maîtres »ou maîtresses dans chaque école »•
Le Directoire du district appuya cette décision le 25 du même mois, le Directoire du département la rendit exécutoire le 21 avril, et six instituteurs furent nommés le 6 juin suivant. Mais, s'il y a loin de la coupe aux lèvres, il y a encore plus loin du projet à l'exécution. Un siècle s'est écoulé, et l'enseignement laïque est encore à l'état de projet !
Ici se place un fait relatif à l'histoire d'un autre projet et qui me paraît digne d'être rappelé. Un physicien allemand, nommé Reusser, momentanément établi à Montpellier, écrivit de cette ville à l'Assemblée nationale pour a lui offrir le projet «tout à fait neuf d'une correspondance tellement «rapide qu'elle n'exige pas même du temps sen- «sible aux sens. « Il écrivit en même temps au Comité d'instruction publique une lettre dont voici le passage principal :
Montpellier, le 30 mars 1792.
» Messieurs,
» J'ai lu dans les Gazettes l'annonce d'une cor- «respondance rapide détaillée , etc. , etc. , dont
dM. Chappe a fait hommage à l'Assemblée nationnale * . . .
«L'électricité fournirait une autre manière de «correspondance bien plus sûre et plus rapide. C'est «par un arrangement dont j'ai donné le premier la «description dans un Traité de physique en alle- «mand, sans cependant parler de l'application à «une correspondance à laquelle je ne pensais pas «alors. Par cet arrangement, je puis dicter des «phrases entières à quelqu'un dans une autre «chambre ou maison séparée de celle où je dicte. «Je le montre en petit à qui veut le voir.L'exécution «en grand serait difficile, coûteuse, mais toujours «purement possible.
« Je prends la liberté, Messieurs, de vous en «offrir un détail plus ample, afin que, si vous trou- «viez bon de comparer mes idées avec celles de «M. Chappe, vous puissiez juger s'il en résulterait «quelque chose d'utile à la Patrie.
« Je suis, Messieurs, etc. Signé : Reusser , ci- « devant protecteur de l'Académie de Hanau. » (Journ. hebd, de l'Hérault, n*» 29, pag. 493-496.)
Pour être appliqué, il a fallu au télégraphe électrique moins de temps qu'au projet de l'enseignement laïque; mais l'un est venu, l'autre viendra.
i Claude Chappe proposa sa découverte à la Conveation nationale le 1«' avril 1793; elle fut adoptée le 24 juillet suivant, et le 13 messidor an II (30 août 1794) sa première dépêche annonça la reprise de Coudé. Mais l'inventeur, « affecté de. la malveillance qui s'efforçait de déprécier le •mérite de sa découverte, se jeta dans un puits, en 1805. »
Cependant, par décret du 9 (s. 13) février, l'Assemblée avait ce mis les biens des émigrés sous la »main de la Nation et sous la surveillance des Dcorps administratifs.» En conséquence, le 16 mars, le Directoire du département arrêta a que les biens, «meubles et immeubles, de ceux que la notoriété «publique acuserait d'avoir émigré, seraient séques- «trés, et que cette mesure s'étendrait à la régie et à »radministration du Canal de jonction des deux «mers, le motif en étant applicable à Riquet de «Caraman et autres co-propriétaires *. »
La première liste nominative des émigrés ne fut toutefois publiée que le 10 juin suivant.
Les émigrés, réunis à Coblentz, à Bruxelles, à Ghambéry, à Turin, à Nice, avaient des états-majors tout constitués, tout prêts à marcher sur la
^ En octobre 1666, un édit royal avait déclaré « que les > terres nécessaires à la consiruclion du Canal seraient » érigées en un fief comprenant le canal, ses rigoles et chausisées, pour le propriétaire, ainsi que ses successeurs, le > posséder à perpétuité, avec exemption de taille, droits de «chasse, de poche et de construction des bateaux de trans- »port. etc. » Riquet fut adjudicataire des travaux et propriétaire du fief. En mourant, il laissa près de deux millions de dettes, et ce ne fut qu'en 1724 que le Canal commença à rapporter à ses héritiers. En 1792, les deux héritiers étaient Riquet de Caraman et Riquet de Bonrepos. Ils touchèrent les recettes des trois premiers mois de 1792; et ensuite la recette, comme la dépense, fut au compte du domaine. Le 21 juillet 1809, le Canal passa au domaine extraordinaire de la couronne, et le 10 mars 1810, il fut, avec ses embranchements, concédé à une compagnie d'actionnaires.
France, Les conditions de l'Autriche et de la Prusse étaient d'abord de rétablir la monarchie sur les bases de la séance royale du 23 juin 1789 *, puis de restituer au clergé tous ses biens, aux princes allemands leurs terres de l'Alsace et tous leurs droits, au pape Avignon et le Comtat Venaissin. C'était vouloir la guerre ; c'était la rendre inévitable, dans l'espoir d'étouffer par elle la Révolution. L'Assemblée ne pouvait donc s'occuper que des intrigues des émigrés, de la coalition des puissances étrangères, des préparatifs de défense, des trahisons des ministres du roi, de ses propres divisions intestines entre Jacobins et Girondins, des soulèvements que le fanatisme et l'aristocratie fomentaient dans toute la France. Autour de nous, l'Ardèche, la Lozère, le Gard étaient des foyers de séditions ; Arles, Avignon 2, Carpentras étaient en
1 Dans cette fameuse séance, le roi blâma la coaduite du tiers-état, refusa de le reconnaître comme assemblée et ne le reconnut que comme ordre, cassa ses arrêts, prescrivit le maintien des trois ordres, détermina les réformes à opérer, eiûoigfi^i^ ^ux ^tats de les accepter et les menaça de les dissoudre s'ils faisaient opposition.
2 Dans Arles s'était formée la Société dite la Chiffonne, mais dont le véritable nom était la Siphone, parce que ses membres portaient pour signe de ralliement un siphon en métal à leur boutonnière ; et, le 12 janvier 1792, le curé constitutionnel de Sainte-Croix fut arrêté arbitrairement, et un autre curé fut assassiné à coups de sabre, ainsi que sa domestique.
Le 7 mars notre garde nationale fut requise de se rendre à Avignon pour s'opposer aux troubles, et elle envoya, avec
plein état de contre-révolution. Marseille, aussi mal armé que notre ville, se plaignait par ses députés de ce que, sur 30,000 Marseillais en état déporter les armes, il y en avait à peine 6,000 d'armés. Toutes ces préoccupations avaient bien gagné Montpellier, mais la tranquillité apparente continuait d'y exister, et ne fut même pas troublée par le jugement prononcé contre l'évêque Malide (voir Pièces justificatives y n* 18). Notre ville avait accepté les grandes réformes de la Constitution, dont elle avait presque pris l'initiative ; elle exécutait les lois, et, sans se désintéresser des autres questions, elle ne les laissait point troubler l'ordre. On y accueillit donc avec faveur la nomination du ministère du 24 mars, où figuraient Roland et Glavières ; avec bonheur le rapport de Cambon, annonçant, le 3 avril, que la valeur des biens nationaux à vendre couvre les assignats émis et que les biens réservés . assurent la dette exigible ; avec transport le décret du 20 avril déclarant la guerre au roi de Hongrie et de Bohême*. On pressentait que cette guerre si juste affermirait la Révolution victorieuse ; on illumina ; on fit des feux de joie ; on dansa au cri de : Vive la guerre !
Mais à cet enthousiasme se mêlèrent bientôt le
deux canons, 570 hommes qui entrèrent à Avignon le 28 mars. — Voir Journ. hebd, de l'Hérault, n«>* de mars 1792. 1 Léopold, empereur d'Autriche, venait de mourir, et François n'était pas élu empereur; il ne le fat que le 7 juillet, et on ne pouvait le désigner que comme roi de Hongrie et de Bohème.
deuil et Tindignation quand on apprit qu'à la frontière nos premières rencontres avaient été des désastres ; que les chefs de corps partisans de la cour avaient trahi ; que Théobald Dillon* avait été massacré par les restes de sa troupe conduite dans une embuscade par imprévoyance ou par trahison (28 avril) ; que la municipalité de Valenciennes écrivait à l'Assemblée <i que les vivres et les muni- ))tions n'étaient pas arrivés ; que les bataillons des- »tinés à attaquer se trouvaient sans fusils ou que ))les fusils n'étaient pas en état I » On répétait hautement : a La Révolution a été faite contre les »nobles, et c'est la noblesse que la cour met à la > tête des soldats ! t>
• Quelques jours après, la Municipalité fit procéder à la vente des matériaux de l'église et du couvent des Capucins, ainsi que de la maison Desandrieux^, immeubles qu'elle avait acquis pour les démolir et faire une nouvelle place de marché (31 mai) . Quand plus tard (1814) on donna à cette place le nom de Louis XVI, on ne voulait plus sans doute se souvenir que la date de sa création était celle de nos premiers malheurs ; qu'elle rappelait la trahison de la cour, la mise en accusation des ministres, la distribution des cocardes blanches aux Suisses et des libelles contre l'Assemblée nationale, la conspiration et le licenciement de la garde du roi, les
^ Neveu du président de nos États avant 1789. 2 C'était dans ia maison Desandrieux que, en 1560, avaient été tenues les premières réunions des protestants.
menées du clergé, le Conseil général de Paris obligé de se mettre en permanence ; en un mot, une des plus tristes époques de la Révolution *.
Mais, si grande que fût la douleur causée par nos premiers désastres, elle servit à redoubler l'enthousiasme , et quand, le 17 juin, on fit une cérémonie funèbre en l'honneur du maire d'Etampes, Simoneau, tué dans une émeute au sujet de la taxe des grains *, à l'absoute faite auprès de la Colonne de l'Esplanade par l'évoque Pouderous succéda le chant que Rouget de l'Isle
1 A. cette même époque (mai 1792), on lisait ce qui suit dans un journal de Montpellier :
a Société des Amis de la Constitution et de l'égalité de 3 Montpellier, séance du vendredi 4 mai 1792:
lOn dénonce à la Société plusieurs abus qui nous rap- «pellent Tancien régime et qu'il est utile de réformer. Le » premier des abus qu'on relève consiste en inscriptions » mises sur plusieurs de nos rues, et qui servent à les déi signer sous des noms révoltants, comme ceux du Cardinal »de Bourbon, Richelieu, etc. Sur la motion d'un membre, »il est nommé des commissaires qui feront un rapport sur » ladite réforme, et présenteront le tableau de nouvelles » inscriptions propres à effacer à jamais le souvenir de celles «qui existent et qui choquent la délicatesse et les yeux de «tout homme sensé. » (Journ, hebd. de V Hérault, u9 30, »pag. 518.)
2 La cérémonie funèbre du 17 juin fut la cérémonie officielle ; mais, dès le 22 avril, la Société des Amis de la Constitution et de l'égalité en avait célébré une, sur laquelle on peut voir Pièces justificatives, no 19.
avait composé pour l'armée du Rhin * et qu'on entendait ici pour la première fois.
L'annonce que l'Assemblée nationale venait de voter une nouvelle levée de 20,000 hommes et leur réunion à Paris pour le 14 juillet, — bien que la sanction royale n'eût pas encore rendu ce décret exécutoire, — fut accueillie avec le même enthousiasme.
Lorsque, le 13 juin, Louis XVI renvoya les trois ministres les plus sympathiques au peuple et au Corps législatif, l'Assemblée nationale déclara que Roland, Servan et Clavières emportaient les regrets de la Nation; le peuple de Paris se souleva le 20, envahit la séance de l'Assemblée et se porta au château des Tuileries. A Montpellier, le 19 juin, quand la nouvelle du renvoi des ministres arriva, l'émotion fut très-grande. La Société des Amis de la Constitution et de l'égalité , « assemblée en icitoyens actifs aux termes de la loi, délibéra une ^adresse à l'Assemblée nationale, pour lui demau-
^ Rouget de Tlsle, né à Lons-le-Saulnier le 10 mars 1760, était à Strasbourg, comme officier du génie, quand la guerre fut déclarée. Le maire, Oiétrich, demanda à Rouget une marche nouvelle pour un bataillon de volontaires Strasbourgeois qui allait partir, et Rouget composa les paroles et la musique de cet admirable « Chant de guerre de V armée »du Rhin j>-j c'était le titre qu'il lui donna. Les Marseillais de Barbaroux le firent connaître à Paris, ce qui fit qu'on rappela Vliymne des Marseillais, et ensuite la Marseillaise, nom qui lui est resté.
»der d'agir avec énergie ; au roi, pour lui rappeler 3) ses devoirs, sa perfidie, ses intérêts; à notre :» Département, pour demander la déportation des i> prêtres perturbateurs ; à la Garde nationale de D Paris, pour l'engager à redoubler de vigilance». Des pétitions circulèrent^ des groupes importants se formèrent, et, à 10 heures du soir, le Directoire du département fut obligé de se réunir pour rédiger et faire parvenir à l'Assemblée nationale une adresse où il exposait que « les citoyens avaient, à Dcette nouvelle inattendue, manifesté énergique- »ment leur indignation et leur douleur. Quoi I Ds'est-on dit, le Pouvoir exécutif n'est point satis- »fait du service de ces hommes que TAssemblée » nationale couvre à l'instant des éloges dus à leur 3) civisme 1 N'en doutons plus, c'est à leur patrio- Dtisme, c'est aux mesures efficaces qu'ils avaient ^prises pour réparer la coupable inertie de leurs 9 prédécesseurs et mettre notre armée sur un pied » respectable, qu'il faut attribuer le renvoi de ces Dministres citoyens. Hâtons-nous d'adhérer au «décret déclarant solennellement qu'ils emportent «les regrets de la Nation et de déclarer à l'Assem- Dblée nationale que nous ne voyons et ne verrons «jamais que par elle, que nous lui sommes unis «d'esprit et de cœur, que nos bras sont levés pour «la défendre, que nous sommes prêts à lui faire «le sacrifice de nos biens et de notre vie... Un «décret * appelle auprès de vous vingt mille gardes
* Rendu le 8 sur la proposition de Servan, ministre de la guerre.
«nationaux. Nous ne pouvons penser que le roi » refuse sa sanction à une précaution aussi impé- »iieu8ement commandée par les circonstances *, et, «jaloux de compenser l'éloignement où nous «sommes du lieu de vos séances par notre empres- « sèment à obéir, nous avons à l'instant ordonné la «levée de notre contingent de volontaires natio- «naux et nous vous envoyons l'arrêté pris enconsé- «quence. Parlez, Législateurs, et vous serez obéis «d'un bout de la France à l'autre. Que le salut du «peuple, que la défense de notre sainte liberté vous y> inspirent quelque grande mesure] Que surtout le «sort de nos armées ne puisse dépendre d'un «ministère qui n'aurait pas la confiance de la «Nation. Tel est le vœu de ceux qui ont juré de jt vivre libres ou mourir ^.^
Le même jour en effet, 19 juin, un arrêté prescrivait l'ouverture dans chaque municipalité de l'Hérault d'un registre pour l'inscription des volontaires nationaux. La lettre de notification disait «qu'il ne s'agissait point d'une simple mission pa- «triotique, mais bien de réunir sous les murs de
* C'était précisément ce môme jour, 19 juin, quels roi y apposa soq veto , ce qui amena la terrible protestation du 20 juin.
2 Cette adresse fut lue à l'Assemblée le 28 juin, et M. Thiers, en la mentionnant, la comprend à tort parmi celles qui approuvaient l'insurrection du 20 juin (Hist, Rév. , franc. ; 9" édit., II, pag. 148). Elle fut rédigée le 19 juin, ne partit que le 21, et les événements du 20 juin ne purent être connus à Montpellier que le 27 ou au plus tôt le 26.
» Paris 20,000 Spartiates pour sauver la Républi- »que, soit des attaques des étrangers, soit des com- ))plots des conspirateurs; qu'il fallait donc des »hommes dont la force physique répondît à Ja force «morale, amis des lois, ennemis du modérantisme »et de l'anarchie, etc. » Quand on se rappelle la date de cette adresse et de cette lettre, on croit déjà entendre les murmures et le bruit des piques de l'immense manifestation du 20 juin, anniversaire du serment du Jeu-de-Paume *.
Le département fournit 250 hommes, dont 80 pour le seul district de Montpellier, et les trois départements qui résolurent d'exécuter le décret du camp de 20,000 hommes, quoiqu'il ne fût pas sanctionné, étaient ceux des Bouches-du-Rhône, de la Gironde et le nôtre.
Le 2 juillet, le Conseil général de la Commune dut sévir contre l'association dite Pouvoir exécutifs qui avait essayé de renouveler ses coupables agissements.
Une seconde liste d'émigrés futpubliée à Montpellier le 7 juillet; elle comprenait 88 citoyens de Montpellier.
Le roi avait donc refusé sa sanction au décret qui appelait 20,000 hommes à Paris; la cour opposait une multitude d'obstacles au voyage de nos fédérés; le ministre de l'intérieur. Terrier, avait
^ Un récit exagéré de la journée du 20 juin fut publié à Montpellier , imprimerie Tournel, 12 pages.
même donné aux directoires des départements Tordre de les empêcher de passer pour se rendre à Paris. Mais l'Assemblée nationale fit un nouveau décret (2 juillet) établissant qu'ils ne s'y rendraient que pour assister au serment fédératif du 14 juillet *, et qu'après ils iraient à Soissons, au camp de réserve. Le roi ne pouvait cette fois, sans avouer publiquement ses projets secrets de trahison, refuser sa sanction à ce décret ; il la donna donc le jour même.
Malgré cela, on était si loin d'être rassuré que, le 4 juillet, un député demanda à l'Assemblée de déclarer immédiatement la patrie en danger, et alors Vergniaud exposa les périls qui la menaçaient en ce moment: «Comment se fait-il que ce soit pré- 5>cisémentau dernier période de la plus violente «crise que Ton suspende le mouvement de nos ar- »mées; que, par une désorganisation subite dumi- »nistère, on ait brisé la chaîne des travaux, livré le » salut de la patrie à l'inexpérience de mains choi- »sies au hasard?
» Serait-il vrai qu'on redoute nos triomphes ? »Est-ce du sang de l'armée de Coblentz ou du »nôtre dont on est avare? Si le fanatisme excite des «désordres, s'il menace de livrer l'empire au déchi- »rement simultané de la guerre civile et d'une «guerre étrangère, quelle est l'intention de ceux «qui font rejeter avec une invincible opiniâtreté
^ La fête commémorative du 14 juillet n'avait pas eu lieu à Paris en 179 J, à cause de la fuite du roi à Varennes, bien que la loi en eût prescrit le renouvellement annuel.
» toutes les lois de répression présentées par »r Assemblée?»
Appelant d'abord l'attention « sur les manœuvres ^nobiliaires et les manœuvres sacerdotales, qui «toutes tendent à la contre-révolution», il demande une législation vigoureuse contre les nobles ; il demande que «les ministres répondent sur leur tête »de tous les désordres dont la religion sera le «prétexte» ....
Puis, abordant la question des périls extérieurs : «C'est au nom du roi que les princes français ont «tenté de soulever contrôla Nation tous les rois de «l'Europe. C'est pour venger le roi que s'est formée «l'alliance des cours de Berlin et de Vienne.., «C'est pour venir au secours du roi que les émigrés «sollicitent et obtiennent de l'emploi dans les trou- «pes autrichiennes et s'apprêtent à déchirer le sein «de leur patrie. C'est pour joindre ces preux de la «prérogative royale que d'autres preux abandonnent «leur poste en présence de l'ennemi*, trahissent «leurs serments, volent les caisses, travaillent à «corrompre leurs soldats, et placent ainsi la gloire ))dans la lâcheté, le vol et les assassinats. . . Enfin, «tous les maux que nous avons à redouter, c'est le finom seul du roi qui en est le prétexte». — Il cite alors l'article de la Constitution déclarant que si le roi se mettait à la tête d'une armée contre la Nation,
* Dans risère, les officiers du 40® régiment, ci-devant Soissonnais, avaient déserté ; cinq seulement étaient restés fidèles au drapeau national. Les désertions avaient été nombreuses dans l'armée du Rhin.
OU s'il ne s'opposait pas par un acte formel à une pareille entreprise qui s'exécuterait en son nom, il serait censé avoir abdiqué^ et, mettant aen supposition» que Louis XVI s'oppose volontairement auxmoyens de défendre la patrie, il s'écrie : « Roi, qui avez »cru que la vérité ne valait pas mieux que le meni>songe et qu'il fallait amuser les hommes avec des «serments comme les enfants avec des osselets; qui » n'avez feint d'aimer les lois que pour conserver »la puissance de les braver; la Constitution, que «parce qu'il vous fallait rester sur le trône pour la «détruire, pensez-vous nous abuser par d'hypocrites
«protestations? Etait-ce nous défendre que
«d'opposer aux soldats étrangers des forces dont «l'infériorité assurait la défaite? Etait-ce nous dé- » fendre que d'écarter les projets tendant à fortifier «l'intérieur ? Etait-ce nous défendre que de ne pas «réprimer un général qui violait la Constitution et «d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? «La Constitution vous fit-elle chef de l'armée pour «notre gloire ou pour notre honte? Vous donna- t-elle «enfin le droit de sanction, une liste civile et tant «de prérogatives pour perdre constitutionnellement «la Constitution et l'Empire? Non 1 non ! Homme «que le seul amour du despotisme a pu toucher. . . , «vous n'êtes plus rien pour cette Constitution que «vous avez si indignement violée, pour le peuple «que vous avez si indignement trahi ! »
Le puissant discours d'où sont extraits ces mois produisit un effet prodigieux sur l'Assemblée nationale, qui en décréta renvoi aux départements et aux armées. On comprendra l'émotion particu-
lière qu'il produisit à Montpellier en se rappelant que Cambon, votant Timpression, déclara que ce que Vergniaud avait dit hypothétiquement devait être affirmé d'une manière positive : « Nous de- »vons la vérité au peuple, dit-il, et toutes les sup- »positions de M. Vergniaud sont des vérités».
Aussi, dès que ce discours fut connu dans notre ville, l'agitation des esprits y devint extrême. On était effrayé de la situation politique du royaume ; on savait que, près de nous, dans l'Ardèche, De Saillant, à la tête de plus de 2,000 insurgés, avait assiégé et pris les châteaux de Bannes et de Jalès, et que le camp de Jalès était devenu le rendez-vous insurrectionnel*. Aussi, le 10 juillet, le Directoire du département prit un arrêté pour mettre nos gardes nationales en permanence : mesure anticipée et qui ne pouvait être autorisée que par la déclaration de la patrie en danger, mais que les événements justifièrent bientôt, car, le 13 juillet, le département de la Lozère réclamait de celui de THérault l'envoi d'un bataillon pour arrêter les troubles contre-révolutionnaires de Villefort et de Jalès. Et notre bataillon put partir immédiatement.
Ce ne fut pourtant qu'après une longue discussion et seulement le 11 juillet que fut décrétée cette solennelle et terrible formule : « Citoyens, la Patrie EST en danger I» Elle arriva dans les départements avec la rapidité de l'étincelle électrique et ne fit qu'augmenter lés inquiétudes.
^ Voir ci- dessus, pag. 149, et Pièces justificatives, no 11.
 Montpellier, la fête commémorative du 14 juillet détendit un peu les esprits *. A Paris, il n'en fut pas de môme : l'appareil du Champ-de-Mars était un symbole de la patrie en danger et tous les emblèmes annonçaient la guerre ^. 83 tentes figuraient les 83 départements ; à côté de chacune, un peuplier avec banderoUes aux trois couleurs'. Une grande tente était destinée à l'Assemblée nationale et au roi, une autre aux corps administratifs de Paris. La France semblait camper en présence de
^ Le procès-verbal du Conseil général de la Ck)mmune dit qu'on y chanta la Marseillaise ^ « que les citoyens et » citoyennes savaient déjà par cœur ».
3 La Société des Amis de la Constitution et de l'égalité de Montpellier avait, dans sa séance du 24 octobre 1791. demandé que sur l'emplacement de la Bastille il fût élevé une colonne surmontée de la statue de la Constitution (ci-dessus pag. 1 85) ; or, le 1 4 juillet^ sur les onze heures et demie? une députation de l'Assemblée nationale se rendit sur cet emplacement, et son président, au son du canon et de la musique, posa la première pierre d'une Colonne de la Liberté, laquelle ne fut point construite. A la même place s'est élevée, après 1830, la colonne de Juillet.
3 A l'extrémité occidentale du Ghamp-de-Mars fut placé un arbre très- élevé, chargé de couronnes, de tiares, de cordons bleus, de clefs de Saint-Pierre, d'écussons, d'armoiries et d'inscriptions rappelant les titres dont se paraît la vanité nobilifiûre. On y mit le feu, et tous ces insignes de la féodalité furent réduits en cendres.
« Pour faire ranger la foule, on employa, au lieu de «bayonnettes, un petit drapeau tricolore et un brin de paille. » ( Dulaure, Esq. Rév. franc., II, pag. 51.)
JUILLET 1792. 22 t
rennemi. Ajoutez à cela que Robespierre; dans son adresse aux Fédérés, leur disait:
« Généreux citoyens, dernier espoir de la patrie, »vous n'êtes pas venus pour donner un vain spec- »tacle à la Capitale et à la France. Votre mission »est de sauver l'Etat. Assurons enfin le maintien »de la Constitution : non pas de cette Constitution »qui prodigue à la cour la substance du peuple, qui «remet entre les mains du roi des trésors immen- » ses et un énorme pouvoir, mais, principalement »et avant tout, de celle qui garantit la souveraineté »et les droits de la nation. Demandons la fidèle «exécution des lois, non pas de celles qui ne savent »que protéger de grands scélérats et assassiner le «peuple dans les formes, mais de celles qui proté- »gent la liberté et le patriotisme contre le machia- »vélismeetla tyrannie ». Cette adresse fut envoyée dans tous les départements.
A partir de ce moment, on n'eut plus guère qu'un but, le renversement de la royauté. IjO sentiment des trahisons de Louis XVI avait pénétré partout, et de toutes les grandes villes arrivaient à l'Assemblée nationale des adresses hostiles à la monarchie*.
1 Une des plus fortes ftit celle du Conseil général de la ville de Marseille, lue à l'Assemblée nationale dans la séance du 12 juillet :
tt La raison éternelle montre à la Nation que les lois renlatives à la royauté, imposées à la législature, contrarient «les droits de l'homme.... Gomment nos constituants ont-ils »pu établir que la royauté serait déléguée héréditairement à Dla race régnante?... Quel est le sage, quel est le coasti-
Le dimanche 15 juillet commencèrent les séances du Conseil du département, convoqué extraordinairement en raison des circonstances. Louis Coste de Pontevès, qui le présidait, exposa la situation politique; et Dupin, procureur-général-syndic, prononça aussi un discours très-énergique, où, entre autres conseils, il disait:
a La grande et très-grande majorité du départe- 5) ment de THérault renferme dans son territoire » des citoyens enflammés du patriotisme le plus » pur. Il ne s'agit que d'en régler la marche et » l'esprit, quelquefois même d'en modérer Texalta- » tion. Vous avez une force publique imposante, il » n'est besoin que d'en bien diriger l'emploi. Vous » avez la confiance bien méritée de vos administrés, » vos ordres seront ponctuellement exécutés.
» Vous avez des ennemis intérieurs et extérieurs: » les uns à surveiller, les autres à combattre. Dans » les premiers, il y en a de deux sortes : les uns
»tuaQt qui puisse soutenir que le fils du plus sage des rois «ne puisse être le plus scélérat des hommes? Les nations »sont-clle3 faites pour être sacrifiées aux monstres auxquels »de3 lois barbares les auraient assujéties ? Quelle infamie ! 3^La Nation a fait dans le temps de vives réclamations contre «ces articles criminels insérés dans la Constitution.... Quoi! »lorsque la Nation renverse tous les monuments de servi- »tude, elle fléchira le genou devant une famille parjure!.-. «Que le pouvoir exécutif soit nommé et destitué par le peuple «comme les autres fonctionnaires, à peu de différence près, «et qu'on n'accrédite plus ces coupables maximes qui ten* «draient à faire croire qu'un roi héréditaire peut représenter «la Nation...»
» fomentent dans le secret des divisions intestines; » ils allument dans les ténèbres les torches dufanaj> tisme; ils prêchent au nom d'un Dieu de paix y> Tintolérance religieuse ; ils publient que la Reli- » gion est perdue parce qu'il n'y a plus ni bénéfices »ni dîmes ; les autres, chevaliers de haut et bas » parage, juges de l'ancienne robe, anoblis, finan- » ciers, persuadent à leurs affidés, à leurs suppôts, » à leurs valets, que la monarchie est détruite, l'em- » pire anéanti, le contrat social déchiré, s'il n'y a » plus ni nobles, ni privilèges, ni féodalité, niimpôts » arbitraires I Citoyens, exercez une surveillance » active sur ces êtres malfaisants; dénoncez-les, sans » acception de personne, afin que les perturbateurs » de Tordre soient livrés au glaive vengeur de la » justice. Mais, Patriotes qui m'écoutez, gai^dez-vous 3) d'être les exécuteurs de la Loi quand elle n'a pas » encore prononcé sur le sort des coupables. S'il se » formait un second camp de Jalès *, vous seriez
* Voir ci-dessus , pag. 149, et 219. Le 13 juillet, on avait repris le château de Bannes, brûlé celui de Jalès, dissipé le camp et tué de Saillant. Une proclamation trouvée dans ses papiers faisait connaître qu'il agissait de connivence avec les chefs de Témigration, et que « son projet était d'exter- » miner les membres de l'Assemblée nationale, des nouvelles «administrations, des nouveaux tribunaux de justice, des «sociétés patriotiques, du clergé constitutionnel, et les pro- » testants en général». [Journ, hebd* de l'Hérault, n® 40, pag. 678.)
De Saillant, qui, déguisé en prêtre, avait essayé de fuir, fut tué par un vétéran à qui il offrait soixante louis pour être relâché. En même temps que lui fut tué Tabbé La
> requis de le disperser ; c'est alors que, n'écoutant » que votre courage, vous extermineriez ces rebel- » les et abreuveriez la terre de leur sang impur ; c'est 9 le sacrifice le plus agréable que des patriotes puis- » sent offrir sur l'autel de la Liberté.
» A l'égard des ennemis extérieurs, ils sont en- 9 core loin d'obtenir les succès que leur présomption » leur promet, etc. »
On reçut alors à Montpellier (20 juillet) un acte d'accusation, émanant du Corps législatif, contre quelques citoyens de la Ville qui s'étaient réunis au camp de Jalès * ; et quelques jours après ( 26 juillet) fut publiée la troisième liste d'émigrés comprenant des prêtres de Montpellier (Manen, curé de Saint-Denis, et l'abbé Coustou, son neveu), qui parvinrent ensuite à obtenir leur radiation, en établissant par enquête qu'ils n'étaient passés en Espagne que pour se soustraire à des actes de violence tentés contre eux le 18 juin 1791 (voir cidessus pag. 173).
L'Assemblée nationale avait bien, le 11 juillet, décrété la déclaration quela patrie était en danger, et un courrier extraordinaire en avait apporté la nou-
Bastide, un des principaux chefâ du camp de Jalès, et Toii arrêta une cinquantaine de conjurés, parmi lesquels plusieurs prêtres ei une jeune fille noble.
^ Pierre Séran, négociant; Lazuttes, médecin; Solier, prieur de Golognac (Gard). Le 20 août, trois autres citoyens de Montpellier, Daumas, Jean et Donnât, furent inculpés, puis reconnus innocents.
velleà Montpellier dès le 17 ; mais la proclamation ne pouvait en être faite sans l'ordonnance royale. Louis XVr la fit attendre jusqu'au 20 ; la promulgation officielle n'en fut donc faite à Paris que le 22 et le 23, à Montpellier seulement le 27 *. Elle détermina l'enrôlement de nombreux volontaires, et les départements de l'Hérault, du Gard et des Bouches-du-Rhône en fournirent 500 en quelques jours.
Les fédérés, qui devaient quitter Paris après la cérémonie du 14 juillet, pour se rendre au camp de réserve de Soissons, ne quittèrent point Paris. Ils y formèrent un Comité central, et, le 20 juillet, ils publiaient une adresse aux 83 départements pour expliquer leur séjour à Paris : « C'est à Paris que » sont les ennemis de la patrie : une cour perfide , » une coalition de patriciens insolents qui se sont » conservé les emplois militaires dont ils avaient » besoin pour nous trahir... C'est à Paris qu'il faut » les combattre. C'est donc à Paris que nous de- » vous vaincre ou mourir , et nous avons juré d'y » rester. C'est ici notre poste ; c'est le lieu de notre T> triomphe ou ce sera celui de notre tombeau. » Vous ne nous reverrez plus, ou vous nous reverrez » libres.»
Un décret du 24 mai disposait que lorsque vingt citoyens d'un même canton demanderaient la déportation d'un ecclésiastique troublant l'ordre pu-
^ c A partir de ce jour, tous les citoyens durent porter la «cocarde tricolore, » (Af. 5., I, pag. 313.)
blic, les autorités locales pourraient prononcer la déportation. Le roi y apposa son veto le 19 juin. Malgré cela, le 28 juillet, le Conseil du département rendit un arrêté exigeant le serment civique des ecclésiastiques et des religieux, sous peine de la déportation.
Cet arrêté avait été provoqué par Aaron Crassous, dans l'intention de contraindre les ecclésiastiques à quitter le royaume alors qu'ils pouvaient encore le faire sans danger. C'était reproduire la mesure de précaution que Dumouriez conseillait à Louis XVI avant le 13 juin*, car il était' évident que les manœuvres des prêtres et des nobles allaient les exposer au plus terrible des dangers : la colère d'un peuple qui se sent trahi.
On en eut bientôt la triste preuve : à Saint-Ghinian, où furent massacrés des prêtres qui le traversaient pour se rendre aux frontières (3 août) ; à Montpellier, où deux officiers, Laroque et Pernet, furent aussi assassinés (31 juillet et 2 août). On poursuivit les meurtriers, qui étaient étrangers à la ville; on condamna à la peine de moi*t, auxfers^ ceux que l'on put saisir ; on rappela la loi sur les
^ Il disait au roi : c Ce décret, loin de nuire aux ecclésias- » tiques, les soustraira aux fureurs populaires. » (Thiers j Hist. Rév. franc,, 9« édit., Il, pag. 102.)
Dans sa fameuse lettre au roi (10 juin), Roland disait également ; « Si cette loi n'est mise ea vigueur, les départeamen ts seront forcés de lui substituer, comme ils font de «toutes parts, des mesures violentes, et le peuple irrité y «suppléera par des excès. » (Thiers, o. c, II, pag. 99.)
attroupements illégaux ; mais, en présence de ce qui se passait à Paris, le calme ne pouvait revenir dans les esprits ni sur la place publique. Les attroupements étaient fréquents, et le zèle des notables municipaux s'était ralenti au point que le Corps municipal dut demander lappel nominal et l'inscription des absents au procès-verbal de chaque séance.
Dès le 23 juillet, les fédérés avaient demandé la suspension du pouvoir exécutif, la convocation des assemblées primaires et la nomination d'une Convention nationale *.
Le 26, sur une pétition du Puy-de-Dôme portant plus de dix mille signatures, TÂssemblée nationale décrète la permanence des 48 sections de Paris et de toutes les sections dans toute la France.
A Paris, on attendait avec impatience l'arrivée des fédérés qu'où appelait les Marseillais, et qui, au nombre d'environ six cents, étaient les fédérés de nos départements méridionaux. On comptait sur eux pour marcher à Timproviste sur les Tuileries. Quand, le 30 juillet, ils arrivèrent à Paris, par le faubourg Saint- Antoine, avec trois pièces de ca- Bon, ils furent reçus en triomphe et augmentèrent le courage des autres, en faisant connaître l'accueil à eux fait pendant leur route. Toutefois Tinsurrection n'eut pas lieu.
* Convention, Assemblée exceptionnelle de représentants ayant pour objet de modifier la Constitution ou d'en établir une nouvelle.
Le 28 juillet on avait connu à Paris l'insolent manifeste adressé aux habitants de la France par le duc de Brunswick, commandant des armées combinées de TAutriche et de la Prusse. Il les sommait d'être assez lâches pour ne pas défendre le sol de la Révolution, et leur commandait de se remettre à discrétion aux mains de la royauté et de la coalition. (Yoir Pièces justificatives^ n^ 17.) L'indignation du peuple fut terrible et augmentée encore par le retard que le roi mit à communiquer officiellement cette pièce à l'Assemblée ; ce qu'il ne fit que le 3 août, quand déjà Pétion avait, dans l'Assemblée, accusé Louis XVI de conspirer contre le peuple et avait demandé l'abolition de la royauté.
Plus que toute autre chose, ce manifeste hâta la chute du trône. Sur quarante-huit sections de Paris, quarante-sept avaient voté la déchéance ; et la réponse à la communication du manifeste de Brunswick fut la production à l'Assemblée nationale de la demande des sections (3 août). L'examen en fut ajourné au 10 août. Mais dans Tintervalle le soulèvement populaire s'était organisé ; il se porta aux Tuileries le matin du 10 août, et, vers les huit heures, le roi avec sa famille dut se rendre dans la salle de l'Assemblée nationale et se mettre sous sa protection. Quelques heures après, l'Assemblée, sur le rapport de Vergniaud, décrète la convocation d'une Convention et la «suspension proyi- »soire de Louis XVI, jusqu'à ce que la Convention »ait prononcé sur les mesures qu'elle croira devoir «adopter pour assurer la souveraineté du peuple et
»le règne de la liberté et de Tégalité ». — En même temps l'Asâemblée se déclare en séance permanente*.
On le sut vite à Montpellier, si vite que dès le 14 août on se mit à fabriquer des armes -, et, comme les fusils manquaient, on prit les fers et les grilles des édifices nationaux pour en forger des piques dont on arma les citoyens commandés pour la garde. En même temps on concentrait à Montpellier la moitié de toutes les gardes nationales du district, que l'on armait et que l'on équipait comme on pouvait. L'irritation contre le roi était arrivée à ce point que Ion se prit à détruire dans les églises, les lieux publics et à l'extérieur des maisons tout ce qui rappelait la royauté. On enleva la grande inscription de Tare de triomphe du Peyrou*; on supprima la procession du 15 août ; on décida que la statue de Louis XIV serait descendue, l'inscription du piédestal détruite (30 août) , et que les armoiries de la ville seraient abolies.
Mais rien ne pouvait arrêter la révolte du clergé. Pour le fanatisme insermenté, la patrie n'avait pas été déclarée en danger, nos armées n'étaient pas en
^ Du 10 août au 22 septembre, la Séance fut réellement permanente; et lorsque la fatigue forçait l'Assemblée à prendre quelque repos, elle se faisait représenter par quelques-uns de ses membres.
2 Elle y a été replacée en 1815. Le 11 août, à Paris, on avait renversé toutes les statues des rois, même celle de Henri IV.
face de l'étraDger, les citoyens n'étaient pas assez divisés; il fallait les diviser encore. Un diacre d'Agde, Vivarès, se faisait condamner pour avoir répandu une chanson injurieuse contre la Constitution et la Nation (18 août) ;le curé de Pézenas, Prunet, pour avoir prêché contre les décrets de l'Assemblée (19 août) ; Cuminal, chef d'institution à Montpellier, pour distribution de chansons, parodie* et écrits antipatriotiques (19 août), etc. Le 21 du même mois les religieuses de l'Hôpital-Général, refusant de prêter le serment et d'assister aux offices d'un prêtre constitutionnel, quittèrent leur service et furent remplacées par des infirmières civiles*.
Il fallait des armes, et, en exécution du décret du 11 août qui attribuait aux départements , districts et municipalités la police de sûreté générale, on procéda, le 28, à des visites domiciliaires pour constater ce qui était possédé en armes, en munitions, chevaux et moyens de transport. « Quand la patrie »est en danger; avait dit Danton, tout appartient à »la patrie. » La non-déclaration d'armes cachées exposait à être considéré comme suspect, indépen-
1 Oq l'avait saisi, le 20 juillet, distribuant une parodie du cantique de saint-Roch, qu'il invoquait contre la peste de la B évolution.
^ Une dame patriote dirigeait et surveillait ce service, et comme une autre dame lui témoignait sa surprise de la voir à la tôte de cette administration : « Croyez-vous donc, ré- » pondit-elle, qu'il n*y ait que les aristocrates qui soient «capables de diriger de pareils établissements ? » (M, 5., I, pag. 318.)
Les religieuses reprirent le service en février 1797.
dammeut de la confiscation des armes. Le même jour, <t afin de n'être pas placé entre le feu de i»rennemi placé au dehors et celui des royalistes ^placés au dedans », on fit à Paris les visites domiciliaires, qui aboutirent à jeter dans les prisons plus de dix mille individus.
Aux termes du décret du 10 août, il y avait lieu de nommer une nouvelle Assemblée, une Convention^ à l'effet de modifier la Constitution. Le décret électoral du 1 1 conserva le double degré d'élection, mais il supprima la distinction entre les citoyens actifs et non^actifs. Tout Français âgé de 21 ans, n'étant pas en état de domesticité et ayant prêté le serment civique, était électeur; tout citoyen âgé do 25 ans était éligible.
Les assemblées primaires pour la désignation des électeurs du canton de Montpellier commencèrent le 26 août. Après sa victoire du 10, la commune insurrectionnelle de Paris avait dit à la barre de l'Assemblée : « Le peuple de Paris ne reconnaît »d'autres juges des mesures extraordinaires aux- »quelles la nécessité Ta contraint de recourir, que »le peuple français, notre souverain et le vôtre, «réuni dans les assemblées primaires.» A cet appel, les électeurs primaires du canton de Montpellier répondirent par une adresse à l'Assemblée natio uale, et les termes qu'ils employèrent serviront à faire connaître ce qu'étaient devenus les sentiments du peuple envers la royauté : a Nous avons chargé » nos électeurs de nommer des députés supérieurs »à tous les préjugés, à tous les événements. Une
«longue suite de tristes expériences nous font dési- »rer l'abolition de la royauté, et la réflexion vient »à l'appui de ce vœu. Vous aurez encore à juger »sile chef suprême du pouvoir exécutif, dont le » peuple français a ratifié la suspension, a rempli »le serment qu'il a fait d*être fidèle à la Nation. »L'acte constitutionnel l'avait déclaré inviolable, »mais cet acte n'a pu lui donner l'inconcevable «privilège de trahir impunément la Nation. Ose- »rait-il lui-même invoquer un contrat dont il au- »rait le premier violé la sainteté? »
Alors, comme plus tard, le parti hostile à la Révolution employa tous les moyens possibles pour faire écarter les patriotes énergiques. A Nimes et à Montpellier, on répandit le bruit que le député Cambon avait envoyé à son père quarante-cinq livres pesant d'assignats et qu'on avait saisi le paquet, porté par un courrier extraordinaire. Heureusement le bon sens public fit justice de ces absurdes calomnies, et le 2 septembre, les députés nommés à la Convention furent : Cambacérès, Fabre^ Cambon fils, Bonnierd'Alco, Curée, Viennet, Bouyer, Brune t, Pierre Castilhon.
La loi du 18 août (Titre I, art. 9) avait interdit le port de costumes religieux ecclésiastiques en de-
* Le 12 septembre, Cambacérès, président du Tribunal criminel, et Fabre, président de l'Administration du district, vinrent devant le Conseil général de la Commune renouveler le serment de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les défendant.
hors de Texercice des fonctions. Le fanatisme s'empressa de répéter que cette sage disposition était prise en haine de la religion et à TefTet d'en discréditer les ministres; et comme quelques prêtres moins exaltés se montraient aussi blessés par cette défense, Tévêque Pondérons adressa au clergé de son diocèse une lettre où il disait avec toute raison : «Nous devons être distingués du peuple et des au- »tres par la doctrine et non par l'habit, par nos 3)mœurs et non par la forme de nos vêtements. » (Lettre du pape Célestin I"', vers 428). Et d'ailleurs, pour un citoyen dévoué à sa patrie, est-ce un sacrifice que de cesser de porter un certain habit pendant quelques jours *?
La division des esprits à Montpellier, si déplorable qu'elle fût, n'était presque rien en comparaison des divisions et des troubles qui désolaient le reste de la France et qui y venaient de la même source. L'Assemblée législative avait usé ses forces dans une campagne contre la cour, le clergé, la noblesse et l'Europe, afin de conserver ce que la Constituante avait établi. Elle s'était divisée sur les moyens, les uns voulant strictement rester dans la Constitution, les autres appeler à leur secours des moyens plus énergiques. Mais les révoltes intérieures excitées par les prêtres insermentés , les
^ Ils acceptèrent bien T habit laïque avec les articles 12 et 13 du concordat, et, à Paris, sous la Restauration et jusqu'après 1830, le clergé fut obligé de ne porter hors des églises que le costume laïque.
rassemblements des émigrés, les rapports de la cour avec la coalition, tout entraîna la Législative plus loin qu elle ne se le proposait ellemême. L'illégalité appelle l'iliégalité : la cour soulevait l'Europe ; ses adversaires soulevèrent le peuple, et, une fois soulevé, le peuple agit, moins d'après la justice que d'après ce qu'il croit le salut, et trop souvent d'après la vengeance. On en eut la preuve au 20 juin, au 10 août, aux sinistres journées de septembre. Tout d'ailleurs poussa le peuple à des actes de vengeance que son ignorance et son abrutissement ne peuvent même pas rendre moins odieux : au fond et depuis longtemps un vague besoin de représailles contre les derniers règnes et leurs abus, puis Tidée de se débarrasser de l'ennemi intérieur avant de marchera la frontière, tout l'exalta, tout l'aveugla. Il crut les meurtres permis parce qu'ils lui paraissaient essentiels, et le glaive de la vengeance eut le tort coupable de devancer celui des lois*.
Quel fut à Montpellier le retentissement des terribles exécutions qui, à Paris, remplirent les premiers jours de septembre?. • . On y reçut, le 11, la
* Ces horribles massacres ne peuvent être comparés qu'à ceux de la Saint-Barthélémy, avec cette différence qu'en 1792 ils furent dus à une populace exaltée, aveuglée, emportée, se défendant, et que l'autorité, Assemblée et Ministère, voulut les empêcher et fut impuissante ; tandis qu'en 1572 ils furent prémédités, autorisés, commandés et organisés de sang-froid par rautorité royale, qui y prit part à Paris et les ordonna ailleurs.
fameuse circulaire du 3 septembre où le Comité de surveillance disait aux municipalités de France : «c La commune de Paris se hâte d'informer ses «frères de tous les départements qu'une partie des ^conspirateurs féroces détenus dans les prisons a »été mise à mort par le peuple ; actes de justice »qui lui ont paru indispensables pour retenir par 3>la terreur ces légions de traîtres cachés dans ses »murs^ au moment où il allait marcher à l'ennemi. »Et sans doute la nation entière, après la longue «série de trahisons qui l'ont conduite sur les bords »de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si «nécessaire de salut public, et tous les Français «s'écrieront, comme les Parisiens: Nous marchons «à l'ennemi, mais nous ne laisserons pas derrière »nous des brigands pour égorger nos femmes et «nos enfants. » Non-seulement on n'en suivit pas le conseil, mais nous n'avons trouvé nulle trace de sa publication à Montpellier; et seulement, le 17, le Conseil du département fait imprimer et distribuer une lettre du 1" septembre par laquelle le ministre de l'intérieur, Roland, essayait « d'éclairer «le peuple français sur les complots ourdis contre «tous les Français par la cour des Tuileries «.
Le 27, le Directoire du district et la Municipalité firent notifier aux congrégations religieuses de la Ville les dispositions de la loi du 18 août précédent, exigeant leur départ et la reddition de leurs comptes.
Enfin on reçut en même , temps la nouvelle que nos troupes, victorieuses à Valmy, forçaient les Prussiens à reculer (20 septembre) ; que ce même
jour avaient été votées deux lois importantes, Tune remettant aux municipalités la tenue des registres de l'état civil, l'autre établissant le divorce, et qu'enfin l'Assemblée législative avait, le 21, remis ses pouvoirs aux membres réunis de la Convention nationale ; que Tabolition de la royauté avait été aussitôt décrétée et la République proclamée au milieu des applaudissements.
L'indépendance de la France était assurée , la Révolution sauvée; le 30 septembre, Montpellier, réuni sur l'Esplanade, saluait avec transport l'ère nouvelle au cri de :
Vive la République!
Arrivés là, arrêtons-nous un instant , et jetons sur les trois années écoulées un coup d'oeil d'ensemble qui nous permette d'apprécier ce que fut d'abord la Révolution à Montpellier et comment s'y effectua le passage du régime particulier de la Province et de la Ville à celui de la loi commune.
Au début de 1789, nous voyons que les vices de l'ancien gouvernement de la France et de l'ancienne administration du Languedoc avaient frappé tous les esprits et les avaient portés à désirer et même à demander des changements. La haute et
riche magistrature de la Cour des comptes avait donné l'exemple dans ses remontrances et ses arrêtés ; les Etats de Languedoc proposèrent bien quelques modifications, mais tardivement, et bientôt ils essayèrent de lutter contre les réformes. C'est que, si quelques-uns de la noblesse avaient fait t'oIoutiers parade des idées philosophiques modernes et de leur profond mépris pour les préjugés, ils entendaient malgré cela conserver leurs privilèges et leurs distinctions; c'est que , si le clergé avait formulé le vœu de contribuer aux impositions de la Province, il entendait aussi conserver toutes ses autres prérogatives. Mais quand clergé et noblesse virent que les réformes les atteignaient et allaient mettre leurs membres sous le niveau de la loi comme les autres citoyens, il y eut de vives et même de coupables résistances.
Combien fut différente la conduite de ceux que les privilégiés appelaient le peuple! Sans doute plus que tous ils désiraient des réformes. La bourgeoisie active, économe, éclairée, comprenant que le pouvoir faisait moins pour elle à mesure que croissaient ses forces, commençait à penser qu'il lui appartenait de faire ses affaires elle-même, qu'il serait bon de remplacer par la protection de la loi le régime du bon plaisir, par l'égalité les privilèges de Taristocratie, par la liberté de conscience les croyances qu'imposait une église. Le petit commerçant, l'ouvrier, le cultivateur , tout ce monde du travail et de l'épargne voyait aussi très-clairement que a la noblesse et le clergé possédaient à »peu près les deux tiers du territoire et ne payaient
»rien ou presque rien ; que l'autre tiers , possédé »par la bourgeoisie et par lui, payait au roi des im- »pôts, à la noblesse et au clergé une foule de droits «dont la perception était vexatoire d (Thiers), et qu'en somme c'était le peuple qui nourrissait les hautes classes, qui les défendait de son sang, et qu'il n'était compté pour rien. C'étaient là , sans doute, de sérieux motifs pour désirer les réformes.
Mais, qu'on veuille, bien y faire attention ! à mesure que s'avançait cette Révolution qui changeait la face des choses d'une manière si heureuse pour la France, notre ville paraissait devoir perdre quand toutes les autres allaient gagner {voir Pièces justificatives y n»* 7 et 12). En effet, jusqu'alors Montpellier s'était trouvé le centre de l'Administration provinciale : là chaque année s'assemblaient les Etats; là se trouvait la Caisse générale de la Province ; là était le siège d'un grand gouvernement, d'une cour des comptes,aidesetfinancesdontles cent trente officiers jouissaient d'une fortune en proportion avec le prix très-élevé de leurs charges (ci-dessus pag. 10 et 155); là étaient un bureau des finances, une cour présidiale réunissant plus de cinquante magistrats, une juridiction consulaire ( la Bourse commune des marchands, ci-dessus pag. 170, note), à laquelle ressortissait la moitié du Languedoc , une Prévôté et tous ces divers tribunaux d'exception qui compliquaient l'organisation de l'ancien régime. Or, tout cela apportait de l'argent à Montpellier, faisait aller son commerce et entretenait l'aisance de plus d'un. On savait bien le dire à la population et lui répéter que la suppression des Etats de Lan-
guedoc la priverait chaque aonée d'un million ^ ! Sans doute elle regrettait ce qu'elle était menacée de perdre, et elle dut essayer d'en conserver ce qu'elle pourrait ; mais, sous l'influence de la Commission nommée par elle, elle le fit sans émotion, dans Tordre, et par les moyens légaux. Et enfin, quand parurent les nouvelles dispositions qui menaçaient d'enlever à Montpellier tous ces éléments de prospérité, tel était le patriotisme de la population qu'elles y furent bien accueillies, et que devant l'intérêt général les intérêts particuliers furent oubliés.
C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire du peuple de Montpellier.
Tandis que, dans la plupart des départements, des divisions s'élevaient entre les municipalités et le Directoire, à Montpellier l'hai^monie et Tunitéde vues existaient entre ces deux grandes autorités. Il en résulta que, malgré ce que les réformes de la Révolution semblaient d'abord devoir enlever à Montpellier, cette ville voyait s'accroître son bien-
1 Ce chiffre semble exagéré, mais toutefois la tenue des États était fort productive pour une ville. « Les Séances des «États étaient des événements pour les villes où ils siégeaient «et où beaucoup de monde en profitait. L'affluence y était ^considérable ; non-seulement les évêques, les barons et les y députés des villes s'y réunissaient, mais les familles nobles »y accouraient, parce qu'alors les fêtes et toutes sortes de » divertissements s'y succédaient au milieu des affaires ; «c'était l'époque du mouvement, des plaisirs, des dépenses «et de Tostentation . » (Depping.)
être ; tout s'y changeait, excepté son bon sens, son amour de l'orc^re et son attachement aux principes d'indépendance et de liberté.
Avec une pareille population et dans une ville où la grande majorité des hommes éclairés faisait preuve d'un respect absolu de la loi, d'un dévouement sincère aux grands intérêts de la patrie, quels progrès n'eût-on pas accomplis et dans quelle tranquillité, si l'éternel ennemi de nos libertés, le clergé, froissé dans ses intérêts matériels, n'avait pas troublé Tordre, en réveillant l'ancien fanatisme chez ceux, hélas ! toujours trop nombreux, que leur ignorance y laissait encore accessible ?
Et enfin, si, de Moatpellier étendant notre regard sur la France, nous comparons ce qu'elle était avant 89 et ce que nous y voyons en 91 et 92 : — l'égalité des citoyens succédant aux privilèges de l'église avec ses dîmes, ses bénéfices, ses immunités, son intolérance, aux privilèges du château oppresseur avec ses redevances, ses corvées, ses droits de chasse, de péage, de commandement dans les armées, — la liberté de l'industrie succédant aux entraves des corporations avec leurs maîtrises et leurs jurandes, — l'impôt proportionnel remplaçant les exemptions de quelques-uns à côté de l'écrasement de tous les autres, — et «urtout l'unité du territoire, son partage administratif en départements remplaçant cinquante provinces dissemblables, rivales et jalouses, avec leurs coutumes propres et leurs douanes intérieures, — l'unité de territoire permettantl'unitédanslaloi, dans Tordre
judiciaire, dans radministration, dans les finances, dans 1 armée ; — en présence de tant de conquêtes accumulées, nous nous sentirons pris d*une immense admiration pour le pays où de si grandes choses s'accomplirent en si peu de temps (voir Pièces justificatives, n* 11). Mais aussi, en voyant la noblesse et le clergé, poussés par le fanatisme et l'orgueil, —s'unir dans l'égoïste désir de conserver ou de rattraper quelques privilèges, — se lever contre ce progrès, — pousser les populations ^ la révolte, — se coaliser sur les frontières et appeler l'ennemi contre la patrie, — contraindre la France d'user pendant 25 ans ses forces contre l'étranger et de lutter encore aujourd'hui pour reconquérir morceau à morceau ses libertés perdues, alors on se sent le cœur bondir d'indignation et d'aversion contre ces implacables ennemis de nos libertés.
Extrait du Mémoire adressé par le cardinal Dubois au duc d'Orléans , régent , pour le dissuader de réunir les États-généraux.
a Les parlements ne peuvent faire que des remontrances... Et si, leurs remontrances faites, il ne plaît pas au roi de retirer ou de modifier la loi, ils doivent l'enregistrer. Si, au contraire, le parlement la refuse encore, le monarque lui envoie des ordres ultérieurs.
» Alors paraissent de nouvelles remontrances qui sentent la faction. Les parlements ne manquent pas de faire entendre qu'ils représentent les peuples, qu'ils sont les soutiens de l'Etat, les gardiens des lois, les défenseurs de la patrie, avec bien d'autres raisons de cette espèce. A quoi l'autorité répond par un ordre d'enregistrer, ajoutant que les officiers du parlement ne sont que des officiers du roi et non les représentants de la France.
y> Petit à petit le feu s'allume au parlement; les factions s'y forment et s agitent. Alors il est d'usage de tenir un lit de justice, pour conduire au point qu'il faut messieurs du parlement. S'ils s'y soumettent, on est obéi, et c'est tout ce que peut vouloir le plus grand roi du monde ; s'ils résistent encore, ou bien on exile les plus mutins et les chefs des factions, ou bien on exile à Pontoise tout le corps du parlement. Alors on suscite contre lui la noblesse ou le clergé, ses ennemis naturels ; on fait chanter des chansons ; on fait courir des poésies plaisantes et fugitives ; et l'opération, dont nous connaissons bien la marche et les résultats, n'occasionne que des émotions légères, qui n'ont aucun grave inconvénient, et le parlement n'en est pas moins exilé pour avoir été désobéissant.
» On prend alors les jeunes conseillers, qui dominent dans ce corps, par la famine. Le besoin qu'ils ont de vivre dans la capitale, l'habitude des plaisirs, Y usage de leurs maîtresses, leur commandent impérieusement de revenir à leurs foyers, à leurs femmes entretenues, à leurs véritables épouses ; on enregistre donc : on obéit, et on revient. Voilà toute la mécanique de ces circonstances ; il serait dangereux de la changer.
» A présent votre Altesse royale connaît-elle des moyens efficaces pour s'opposer aux entreprises d'une assemblée véritablement nationale qui résisterait à ses désirs ? Le monarque pourrait-il dire à la nation comme au parlement : Vous n'êtes pas la nation ? Pourrait-il dire aux représentants de ses sujets : Vous ne les représentez pas ? Un roi de
France pourrait-il exiler la nation pour se faire obéir, comme il exile ses parlements ? Le roi est assuré de ses troupes contre' le parlement; le serait-il contre la France assemblée?. . . N'oublions jamais que le dernier malheur des rois^ c'est de ne pas jouir de l* obéissance aveugle du soldat ; que compromettre ce genre d'autorité, qui est la seule ressource des rois, c'est s'exposer aux plus grands dangers. C'est là vraiment la partie honteuse des monarques^ qu'il ne faut pas montrer, même dans les plus grands maux de l'Etat. »...
{Moniteur^ Introd., pag. 31.)
Le mémoire mérite d'être lu en son entier.
Les immunités du Clergé et rAdministration des États de Languedoc jugées par la Cour des Comptes.
Au mois d'octobre 1787, Louis XVI avait rendu un édit <t portant prorogation du second vingtième pendant les années 1791 et 1792 », et ce, saus procéder selon les formes légales et sans le faire porter sur les biens du clergé *. La Cour des comptes, alar-
^ L'impôt dit vingtième, établi sur les biens fonds, était la vingtième partie de leur revenu. Les États avaient refusé de le voter en 1750 ; voir, pag. 24, note l, les motifs de ce
mée de voir que par ce moyen un impôt, voté provisoirement, « pourrait se prolonger indéfiniment, de prorogation en prorogation, et marcher d'un pas tranquillevers sa perpétuité» (Remontr., pag. 5), crut devoir adresser au roi des Remontrances, Elle le fit le 26 février 1788 ; et ses remontrances contiennent sur l'administration du Languedoc et les immunités du clergé, des jugements qu'il importe de connaître. Elles furent alors imprimées, mais elles sont devenues très-rares : c'est pourquoi nous en citerons les principaux passages.
oc Très-humbles et très^respectueuses Remontrances de la Cour des Comptes^ Aides et Finances de Montpellier, sur l'Édit du mois d'Octobre dernier, portant prorogation du second vingtième^ pendant les années 1791 et 1792.
Après avoir rappelé « les délires de l'administration passée » et les espérances dues à la promesse royale «de convoquer ces Assemblées nationales qui marqueront leur passage dans tous les siècles par des traces immortelles de grandeur et de prospérité», la Cour ajoute :
refus. — Eq 1789, cet impôt, pour la province de Languedoc,
s'élevait à 3,275,000 liv.
Savoir :
Pour chaque vingtième, 1,475,000, soit.. 2,950,000 Plus pour les 4 sous par livre du premier 295,000 Non valeurs et frais 30,000
Total 3,275,000
Voir: Compte rendu des imp. et dép. 1789; pag. 31 à 33; et Trouvé, Hist. des États de Lang,, I, pag. 474.
«C'est dans ce moment, SIRE, que Votre Majesté nous a fait adresser son Edit du mois d'Octobre dernier, portant prorogation du second vingtième, pendant les années 1791 et 1792.
» Il ne sera donc pas permis d'espérer l'abolition de cet Impôt qui attaque si directement les droits sacrés de la propriété ! C'est donc par la voie des subsides que doit s'opérer le rétablissement de l'Etat ! L'immensité des contributions n'a pu préserver les finances d'un déficit effrayant, il faut encore que de nouvelles contributions remplissent le vuide! » (pag. 3).
. • . . a Votre Majesté ne peut pas avoir le dessein de tourner contre son peuple le zèle passionné qu'EUelui inspire ; le principe le mieux senti de la gloire Nationale ne doit pas devenir l'instrument raisonné de l'oppression. Le cœur des Français est inépuisable, l'or de la France ne l'est pas. La fécondité de la terre, les efforts de Tindustrie, ont leurs limites certaines. Le Boi des Rois, SIRE, Dieu même, a posé les bornes de l'impôt; c'est dans l'étendue réglée des productions du sol et des travaux de l'homme qu'il en a, de sa main éternelle, tracé la mesure et la proportion I Que la politique puise là ses combinaisons ; que les Princes y conforment leurs Edits, puisque les peuples y trouvent le calcul'et la loi de leurs sacrifices » (pag. 4).
Ensuite, après avoir démontré avec une grande énergie ce qu'il y a de fâcheux dans le système des prorogations d'un impôt voté comme temporaire, elle arrive à l'inégalité dans la répartition des impositions :
ail importe beaucoup moins au bien du Royaume que quelques Contribuables, favorisés peut-être, soient ramenés au point fixe de leur quotité, qu'il n'est intéressant que tous les revenus contribuent. Et comment peut-on espérer cette unité de secours, première base de l'égalité, tant que nous verrons subsister des exemptions importantes, tant que des maximes de corps^^ si attentives et si heureuses à se garantir du choc et de la lumière de la discussion, suffiront aux Membres les plus fortunés de l'Etat pour échapper aux charges communes, lorsqu'enfin le nouvel Edit de Votre Majesté semble éviter, par une étonnante circonspection, de prononcer sur les biens du Clergé.
»La Religion, SIRE, est le principal ressort de la civilisation, le frein le plus puissant des peuples. C'est donc avec raison que la politique a donné, dans tous les temps et dans toutes les sociétés, le premier rang aux Ministres des Autels ; mais une primauté d'honneur n'est pas un titre d'utilité personnelle ; ce respect que l'on rend au caractère i?aint d'un ordre de Citoyens ne doit pas entraîner une lésion essentielle de tous les Ordres. Les hommes dévoués au culte tiennent d'en haut leur mission et leur autorité ; ils tiennent de l'Etat leur existence et leur action civile. Placés comme la foule de vos sujets sous la protection de Votre Majesté, à l'ombre des mêmes lois, on ne voit pas qu'il leur soit réservé, en prenant la fleur des avan-
* Voir pag. 26, note 2, la Maxime du clergé en matière d'impositions.!
tâges, de laisser aux autres la partie moins douce des obligations.
» C'est surtout en Languedoc que l'exemption ecclésiastique, si elle étoit tolérée plus longtemps, apporteroit un préjudice notable au général des Propriétaires. Il est peut-être assez difficile de recueillir des connaissances exactes sur les revenus de son Clergé ; le temporel de l'Eglise ne permet pas à la mesure et au calcul d'approcher de trop près d'aucune de ses branches. Mais en suivant les notions communes et les brillans apperçus que nous présentent le nombre et la richesse des grands Bénéfices de Languedoc, on peut, quoique par une foible approximation, évaluer son revenu territorial ecclésiastique au cinquième du produit qui résulte du sol entier de cette province. Que Votre Majesté daigne réfléchir au vuide immense que l'immunité de cette masse de biens doit laisser dans la contribution ; qu'EUe considère que ce vuide, qui fait horreur à l'impôt, ne peut être rempli, si le Propriétaire utile n'est imposé au-delà de sa mesure, et qu'alors l'équilibre de la répartition est rompu.
»Et cependant le Clergé préside au règlement du partage dans cette province* . Placé individu ellemen t au premier rang dans les Communautés principales, il n'ignore pas combien la levée de l'impôt est laborieuse et trempée de larmes ; il voit le fardeau prêt à tout écraser, qui invoque de nouvelles forces et qui demande à reposer sur l'universalité des secours. Ah! sans doute, ils ne le refuseront pas
* Voir ci-dessus, pag. 4 et 80.
cet appiii nécessaire à un Peuple accablé, ces dignes Ministres d'une loi de charité et de support, dont le divin Auteur n'a établi l'égalité morale parmi les hommes que comme la figure de toutes les autres.
»Le vingtième frappe indistinctement sur tous les biens. La Noblesse, SIRE, y est soumise comme le peuple ; quelle raison pourroit avoir le Clergé pour prétendre à un sort différent » (pag. 10 à 13).
«Vous vous tromperiez, SIRE, à juger des forces de vos Sujets de Languedoc par les miracles de leur impuissance. Ces peintures riantes, retracées par la renommée, d'un des plus beaux climats de l'univers, ne donnent pas une idée vraie du sort des Habitans. Un Ciel pur se déploie au-dessus de nos têtes, la stérilité et la misère sont à nos pieds. Il est temps, SIRE, il est temps de ne rien cacher à Votre Majesté. Les scrupules d'une vaine délicatesse ne nous arracheront pas une composition honteuse avec la vérité et avec nos devoirs. Que d'autres, s'entourant de l'appui des causes surnaturelles, se plaisent à rejeter sans cesse les malheurs publics sur le désordre des élémens et des saisons : ce poison d'un air dévorant, ces influences irrégulières, qui sèchent l'industrie et les productions entre les mains de l'agriculture et du commerce, il faut les chercher dans les abus de V Administration provinciale !
»Quel est le vice qui frappe d'abord à l'examen du Corps d'Administration de Languedoc ? Son organisation môme et ses formes constitutives. Corps imparfait, où les Représentants des Ordres
ne les représentent pas ; où la faculté trop employée des procurations * jette dans les Assemblées des individus étrangers à l'habitude et au courant des affaires ; où le droit de voter est commun et l'obligation de contribuer ne Test pas : tous abus d'institution préjudiciables à la chose publique, puisqu'il en résulte évidemment qu'il n'y a ni harmonie dans la Séance, ni égalité de connaissance dans les opinions, ni réunion d'intérêts dans les Délibérans.
»0n croiroit qu'une constitution si foible tacheroitde pallier par la douceur de son règne le sentiment et les effets de sa défectuosité : mais ce n'est pas d'aujourd'hui que l'attrait d'une fausse grandeur est en possession d'entraîner la vanité humaine, et que les illusions brillantes égarent les esprits les plus sages dans la recherche du vrai bien.
»Ce bien, SIRE, considéré relativement au gouvernement des Peuples, ne peut s'opérer avec sûreté que par deux ressorts d'une majesté simple : la justice et Y économie,
* Les évéques pouvaient donner procuration à un grandvicaire pour les remplacer. (Art. 2 du Règlement du 28 décembre 1768.)
Chaque noble pouvait se faire remplacer par un autre noble, pourvu que le délégué fît la preuve d'une noblesse de six générations du côté paternel. (Art. 3 et 8.)
Les consuls des villes qui, en passant dans une ville, manquaient de rendre visite à l'évêque ou au baron, membre des Etats, étaient privés de leur droit d'entrée aux Etats ! (Art. 15.)
» Que ne pouvons-nous reconnoître à ces traits l'Administration de cette Province I
» Des frais d*Etats qui sont montés successivement aune somme dedeux cent trente mille livres, subdivisée ensuite en une infinité de portions difficiles à saisir; une multitude d'emplois, de places dont le salaire passe l'utilité, dont les gains immodérés rendent l'utilité onéreuse; uneprofusion presque annuelle de grâces, de récompenses pécuniaires souvent accumulées sur les mêmes têtes; des entreprises vastes de luxe, de décoration, d'avantage particulier; la confection dispendieuse et peu solide, l'entretien et les réparations fréquentes des constructions et des chemins, éternel aliment d'une foule d'Entrepreneurs : voilà le rapport de tous les yeux et le cri de tout un Peuple.
» A la suite de ce faste indiscret naissent les besoins, et les emprunts se multiplient. Nous laissons à l'écart ceux qui sont levés pour le compte de Votre Majesté; secours fatal qu'ELLE reprochera un jour à la facilité de ses créanciers, qui diminue insensiblement les ressources qu'ELLE trouveroit dans cette Province, et qui les dévore par anticipation. Nous ne devons nous attacher,dans ce moment, qu'aux emprunts que le Corps provincial délibère de son propre mouvement et qu'il applique à son usage. SIRE, vous seriez saisi d'étonnement, peutêtre d'un sentiment plus actif, s'il nous étoit possible d'en remettre ici sous vos yeux la liste exacte et graduelle. Que ne pouvons-nous y joindre encore les emprunts de chaque Diocèse, les emprunts de chaque Ville? Votre Majesté connoîlroit alors
quelle action alarmante les principes de TÂdministration mère impriment par la force de l'exemple jusqu'aux dernières branches de la Municipalité.
» Et quel est l'emploi de ces emprunts, quel en est le fruit ? De nouveaux abus. Un projet d'embellissement détermine l'emprunt, l'emprunt enhardit le génie des entreprises, et ce cercle vicieux se répétant sans cesse, ou plutôt les fléaux marchant de front, les Habitans d'une vaste Province, et surtout la classe si intéressante des Cultivateurs, sont foulés annuellement sous le poids toujours croissant d'une imposition arbitraire qui , dans une période de vingt années^ s'est élevée au-dessus de quatorze millions, et qui ne s'arrêtera sans doute, si Votre Majesté n'avance le bras, qu'au moment où l'édifice, fatigué dans toutes ses parties, s'écroulera sur lui-même.
»Tel est, SIRE, le terme fatal où conduit l'inobservation des Loix » (pag. 16 à 18).
« Ce n'est pas assez que de méconnoître les Loix dans cette Province : l'Administration sait aussi, quand il le faut, en interrompre le cours et les anéantir en les déplaçant, etc. » (pag. 19).
(Imprimé sans indication de lieu.)
Il faudrait citer en leur entier ces remarquables Remontrances. La Cour des comptes ne s'en tint pas là; le 4 novembre 1788, le 22 décembre suivant * et
* Les remontrances du 22 décembre 1788 insistent sur les points suivants :
« 3o La perpétuité de la présidence fixée saas aucun titre
le 9 janvier 1789, elle prit des arrêtés pour repousser les prétentions des Etats qui voulaient élire à eux seuls les députés aux Etats-généraux.
En leur assemblée de janvier 1789^ nos Etats répondirent par une brève adresse au roi, où, ne réfutant aucun des griefs articulés, ils affirmaient leur union et leur zèle pour le service de S. M. et les intérêts de la Province. Elle est en entier dans : Trouvé, Hist. Etats de Lang., I, pag. 290 et 291. En outre, <K les prélats et barons des Etats de Languedoc présentèrent au roi une requête pour combattre les prétentions alléguées contre eux »; on la trouve dans le même ouvrage, pag. 297-299.
Le roi répondit, d'abord, par lettre du 13 février 1789, en félicitant et remerciant les Etats (Trouvé,
sur l'Église primatiale de Narbonne, Timportance des prérogatives attribuées à cette place, d'où résulte la possibilité dangereuse de l'empire d'un seul sur l'opinion de tous.
»5o La comptabilité des Etats, insolite, mystérieuse, qui ne reconnaît d'autre Tribunal qu'une Commission nommée en partie par le Président; de sorte que l'Administration juge et arrête elle-même un compte de deniers qui ne lui appartiennent pas, dont elle a ordonné la perception, dont elle a déterminé l'emploi.
»6o L'inexactitude, l'insuffisance de la contribution des Biens Nobles à l'Impôt des Vingtièmes ; le rejet sur les fonds roturiers de toutes les sommes imposées pour les dépenses publiques.
»8o Les Emprunts multipliés de la Province, et le rejet encore sur les fonds roturiers des intérêts de ces emprunts.»
0. c. , pag. 294) ; ensuite, par un arrêt du Ck>nseil, du 5 avril, prononçant la suppression des Remontrances^ arrêt qui fut a apposé avec une affectation injurieuse sur la porte extérieure du Palais de la Cour » , dit la Cour elle-même dans l'arrêt du 18 avril, par lequel elle répondit à l'arrêt du Conseil du roi.
Quelques jours après, tout prenait fin : et la lutte, et la Cour, et les Etats de Languedoc.
Droits de colombier et de chasse.
« Art. 2. Le droit exclusif des fuies * et colombiers est aboli. » (Décrets del'Ass. nat. des 4, 6, 7, 8 et 11 août 1789.)
La mort fut d'abord prononcée contre ceux qui tendaient des rets pour prendre les pigeons du colombier seigneurial. [Ordonnances du Louvre^ XVIII, préface, pag. xxv.)
Plus tard, on réduisit la peine à une amende de 20 livres ; en cas de récidive , a à la peine du fouet par trois jours » ; et pour la troisième fois, aux galères. (Voir : Guyot, Inst. féod,, VI, pag. 281; et Bonnemère, La France sous Louis XIV, I, pag. 545 à 549.)
« Art. 3. Le droit exclusif de la chasse et des garennes ouvertes est parçillement aboli. . .
1 Fuie : volière où l'on ne nourrit qu'un petit nombre de pigeons domestiques.
(( M. le président sera chargé de demander au »Roi le rappel des galériens et des bannis pour sim- ^ple fait de chasse^ l'élargissement des prisonniers nacLuellement détenus et l'abolition des procédures «existantes à cet égard.» (Mêmes décrets.)
C'est qu'en effet un délit de chasse pouvait conduire au bannissement, aux galères et même plus loin; sur ce point, nos rois avaient épuisé la série des sévérités.
• « La jurisprudence romaine permettait la chasse à tout le monde, dont elle rend cette raison : que les Oiseaux et les Poissons appartiennent à celui qui les prend le premier sur son fonds ou sur celui d'autrui, mais notre droit français est tout contraire à cette maxime, car, en France le droit de chasse est un droit Roïal et personne n'en peut jouir que par la permission du Roi.» (Saugrain, Code des Chasses j 1734, pag. 5 et 6.)
oc Et même l'on pourrait avancer que les Rois ont de droit divin le pouvoir de défendre la chasse, car le Prophète Daniel, parlant au Roi Nabuchodonosor, lui dit : Sire, vous êtes le Roi des Rois^ et le Dieu du Ciel vous a donné royaume et puissance , cœnmandement et gloire. Et en quelque lieu qu'habitent les enfants des hommes , les bêtes des champs et les oiseaux du Ciel, il les a donnés en vos mains et vous a établi Seigneur de toutes choses, n (Daniel , chap. II, V. 37 et 38.) N'y aurait-il pas lieu dédire là-dessus que les Rois ont la Seigneurie de toutes les choses qui, de droit naturel n'appartenant à personne , sont dans les terres de leur obéissance ? » (0. c, pag. 15 et 16 .)
Ce que c'est que savoir interpréter la Bible !
Le roi était donc le maître et seigneur de toute chasse, mais il permettait aux nobles de chasser sur ses terres royales, et, par délégation, sur leurs I^i^opres fiefs. Cependant « ils ne pouvaient chasser à force de chiens et oiseaux dans leurs propres forêts que si elles étaient éloignées d'une lieue des plaisirs du Roi, et aux chevreuils et bétes noires à moins de trois lieues, t (Art. XIV de TOrd. roy. d'août 1669.)
«Faisons défenses aux Marchands, Artisans, Bourgeois et Habitans des Villes, Bourgs, Paroisses, Villages et Hameaux, Paysans et Roturiers, de quelque état et qualité qu'ils soient, non possédant fiefs, Seigneuries et Haute-Justice , de chasser en quelque lieu, sorte et manière , et sur quelque gibier de poil ou de plume que ce puisse être.» (Art. 28 de la même Ordonnance.)
Et les peines étaient rudes : « cent livres d'amende pour la première fois, du double pour la seconde, et pour la troisième d'être attachez trois heures au Carcan du lieu de leur résidence à jour de marché, et bannis durant trois années du ressort de la Maîtrise, sans que, pour quelque cause que ce soit, les Juges puissent remettre ou modérer la peine, à peine d'interdiction. » (Même article.)
Et « si les contrevenans n'avaient de quoi payer les dites amendes, ils étaient pour la première fois et la récidive, battus de verges sous la custode (en secret) ou en public jusqu'à effusion de sang, et s'ils y retournent pour la tierce fois, seront en voyez aux Galères et leurs biens confisquez , et s'ils étaient
obstineCt enlEreignant leur Ban, seront punis du dernier supplice. » (Saugrain, o. c, pag. 201.)
« Art. XXIV. N'entendons toutefois que les peines inflictives du corps soient exécutées sinon sur les Personnes viles et abjectes et non autres.» (Ibid.^ pag, 205.)
« Art. XXV. Avons attribué et attribuons au Dénonciateur des Délinquans, coupables et contrevenans à nos dites Défenses , le tiers des deniers provenant desdites amendes et confiscations.» (Ibid. , pag. 205 et 206.)
Non-seulement il était défendu de chasser, mais il l'était d'avoir des armes ou engins de chasse chez soi, et « afin que le pays ne soit pourtant dégarni d armes, ceux qui en auront ou qui en voudront avoir pour leurs défenses et du Païs, les devront tenir et bailler en garde au plus prochain château de leurs maisons. » (Ibid, , pag. 123 et 125; et aussi Isambert, Rec. des anc, lois françaises^ XII, pag. 49 , 74, etc. )
Il était défendu à tous ouvriers d'en fabriquer (Saugrain, o. c, I, pag. 283 et suiv.), à tous maîtres de forges, ouvriers et forgerons qui y travaillent, de fabriquer, vendre, ni débiter aucune grenaille de fer, ou fonte de fer qui puisse tenir lieu de plomb à tirer, parce que cette grenaille raye les armes et les fait crever ; que le gibier tué avec elle se corrompt beaucoup plus tôt qu'il ne ferait avec du plomb; que s'il s'en trouve quelques grains dans le gibier, ceux qui mangent de ce gibier courent risque de se casser les dents et lorsqu'ils l'avalent de se faire beaucoup mal.»... (Arrêt du 4 septembre
1731, in Saugrain, o. c, I, pag. 321 et 322.) N'esta ce pas le comble de l'ironie î
«c Défendons aussi à toutes Personnes et même à nos Officiers, de mener aucun chien en nos forets, et à tous Paysans et Gens de Villages d'en tenir et avoir, s'ils ne sont attachez ou une jambe rompue.
» Pareilles défenses à toutes Personnes, Artisans, Laboureurs, Ghartiers, Voituriers et autres , de mener, quand ils iront aux champs, aucuns chiens Mâtins ni autres qu'ils n'ayent le jarret coupé, et aux Bergers de tenir perpétuellement leurs Chiens en lesse, sinon quand il sera nécessaire de les lâcher pour la conduite et conservation de leur troupeau. » (Ordonn, du mois d'avril 1669, in Saugain, 0. c„ pag. 436; voir aussi, pag. 218, 233, 268, etc.)
Jusqu'à une lieue autour des capitaineries (chasses royales) , toutes les ouvertures des maisons «seront garnies de grillages jusqu'à une hauteur de douze pieds , et les portes tenues incessamment closes, afin qu'aucun chat ne sorte, le tout sous peine d'amende arbitraire.» (Règlement du 22 septembre 1762.)
d Défense d'enclore aucun terrain de haie vive ou sèche, ou fossé, sans permission, et sans laisser de cinquante en cinquante toises des passages pleins de quatre pieds de largeur. » (Même Règl.)
Malheur aux champs qui se trouvaient sur le passage des chasseurs I Tout était foulé par les piqueurs, les chiens, les chevaux, les carrosses, et il n'y avait pas à se plaindre !
Tels étaient les droits du roi.sur les terres royales et leurs attenances; mais les «Seigneurs Hauts-
Justiciers ou les Seigneurs de flefs ayant Censives et Vassaux avaient les mêmes droits, à l'égard des roturiers, de chasser eux et leurs enfans ou amis dans rétendue de leurs Hautes-Justices ou Fiefs, ainsi que les Seigneurs Ecclésiastiques de la qualité susdite» (Décl. du Roy , du 27 juillet 1701 , art. 3), et, comme toujours, les petits tyrans étaient encore pires que les grands.
C'est la cruelle sévérité de semblables dispositions qui avait permis au jurisconsulte Duret de dire, sous Henri IV : « Les chasses ne sont tant exactement défendues aux autres Nations qu'elles sont en France, les Ordonnances de nos Rois ayant quelquefois fait plus d'état de tuer une bête qu'un homme : Thomicide a facilement grâce , et c'est cas irrémissible de chasser aux Bêtes rousses. » {In Saugrain, o. c , I, pag. 396. )
Les juridictions établies pour connaître, tant au civil qu'au criminel, des faits de chasse, étaient les Maîtrises et les Tables de marbre.
Il y avait en France 16 Grands-Maîtres et un nombre considérable de maîtrises particulières . La maîtrise de Montpellier, qui relevait du grand-maître de Toulouse, comprenait les diocèses de Montpellier, Nimes, Agde, Lodève et Monde. (D' Aigrefeuille, Hist. Montp., I, pag. 633.) Près de chaque parlement se trouvait un tribunal dit la Table de marbre, parce que ses juges prenaient place autour d'une grande table de marbre ; il prononçait en dernier ressort sur tous jugements concernant la chasse et la matière des eaux et forêts. (Saugrain? 0. c, ir, pag. 147, 189, 202, etc.)
Toute cette législation, confirmée et renouvelée par le Règlement général des chasses du 27 septembre 1762, subsista jusqu'en 1789; et si l'historien de Louis XVI (De Falloux) nous montre son héros arrêtant d'autorité son cocher, qui, entendant sonner la mort du cerf, voulait couper au plus court tout au travers d'un champ de blé , il est forcé de nous laisser voir à côté de lui ses deux frères, les comtes de Provence et d'Artois, fidèles à des traditions toutes différentes.
Et après toutes ces vexations , quand vint l'heure de l'affranchissement, il est difficile de comprendre comment les représailles ne furent pas plus terribles cent fois qu'elles l'ont été de la part d'un peuple qu'on avait laissé sans culture, ne connaître que la force grossière qui détruit. En vérité, il n'y a que le peuple qui puisse être calomnié !
Dépenses de la Maison du Roi.
Le .total des dépenses du royaume était de 253,954,000 liv., sur lesquelles :
Maison militaire du Roi 7,861 ,000 iiv.
Maison domestique du Roi 25,700,000
Maison de Monsieur et du Comte d'Artois 8,040,000
Pensions de cour 28,000,000
Secours aux Jésuites 800,000
En tout 70,221,000
(Neckor; Compte rendu, pag. IfO et suîv.)
Pour faire connaître en détail le service de la maison du roi, il faudrait un volume, comme il en a fallu un à Piganiol de la Force [Introd. à la descrip. de la France, tom. 1 , 1752) ; et pour donner un aperçu des abus sur ce point, nous emprunterons à cet auteur l'exposé du service le moins chargé, celui de la Chambre du roi.
a Le grand chambellan ;
4 premiers gentilshommes de la chambre ayant chacun 6 des 24 pages que le Roi entretient ; 26 gentilshommes ordinaires de la chambre ; 4 premiers valets de chambre servant par quartiers ; 16 huissiers de la chambre servant par quartiers -, 32 valets de chambre ; ils devaient être gentilshommes, et les roturiers n'y étaient admis que par faveur spéciale (témoin Molière !) ; 8 lecteurs de la chambre ; 12 porte-manteaux du Roi ;
1 porte-manteau ordinaire ;
2 porte-arquebûses ;
1 porte-mail ordinaire ;
8 barbiers, valets de chambre ;
1 barbier ordinaire ;
1 chirurgien, opérateur pour les dents ;
8 tapissiers ;
3 horlogeurs; 3 renoueurs;
1 opérateur pour la pierre ;
6 garçons ordinaires de la chambre ;
2 porte-chaises d'affaires;
1 porte-table;
1 frotteur ordinaire ;
9 porte-meubles;
1 capitaine des mulets ;
1 grand-maître de la garde-robe ;
2 maîtres de la garde-robe ;
4 premiers valets de garde-robe ; 1 6 valets de garde-robe ; 1 porte-malle ; 4 garçons ordinaires de la garde- robe;
3 tailleurs chaussetiers ;
1 empeseur ordinaire;
2 lavandiers du linge du corps ;
4 officiers de fourrière ; Peintres, vitriers, sculpteurs ; L'équipage des levrettes de la chambre ; La musique de la chambre ;
Le médecin ordinaire du Roi ; Le premier médecin du Roi ;
8 médecins servant par quartiers ; Le premier chirurgien du Roi ; Le chirurgien ordinaire du Roi ; 8 chirurgiens servant par quartiers ; 4 apothicaires chefs; 4 aides-apothicaires, etc. »
(Piganiol de la Force, o. c, pag. 290 à 310.
Voir en particulier dans ce curieux ouvrage les chapitres : Du lever du Roi, pag. 297 ; Du dîner du Roi, pag. 278 et suiv., etc.)
Manifestation au sujet du renvoi et du rappel
de Necker.
« Déiy>ération de V Assemblée des Trois Ordres de la Ville de Montpellier, des 24 et iS juillet 4789.
«Cejoiird'hui, 21* juillet 1789, les Citoyens de la ville de Montpellier, de tout rang et de tout état, assemblés sans distinction d'Ordres à l'Hôtel-de- Ville, pour délibérer sur les affaires publiques ;
]» Considérant que les noialheurs inouis auxquels la France vient d'être exposée ont jeté partout la consternation, et sembloient présager sa ruine certaine ;
» Qu'au moment où le Souverain avoit réuni à l'ombre du Trône et dans sa propre demeure les Etats-généraux, non pour gêner en aucune manière, comme il l'annonce lui-même, la liberté de leurs délibérations, mais pour leur conserver le caractère le plus cher à son cœur, celui de conseil et d'ami ; tandis que les Représentants de la Nation sacrifioient leur repos et leur vie pour asseoir les fondements de la prospérité publique, une cabale odieuse, après avoir fomenté vainement la division dans les Ordres, est enfin parvenue à déployer l'appareil formidable de la guerre et à faire verser des flots de sang dans la capitale ;
D Que le signal de ces affreux désastres a été l'éloignement inopiné des Ministres incorruptibles
qui avoient depuis longtemps la confiance de la Nation ;
»Que les ennemis du bien public n'ont pas craint d'abuser de la bonté du meilleur et du plus chéri des Rois, d'égarer sa sagesse et de rendre même suspecte sa parole royale , en préparant sous ses yeux et en son nom la subversion totale de la Monarchie ;
>Qu après avoir fermé les avenues du Trône et étouffé jusqu'à ses pieds le cri puissant de la vérité, ils n'ont rien oublié pour rendre féroce un peuple naturellement doux et sensible ;
»Qu'au milieu de ces orages, la France n'a dû son salut qu'à la protection immédiate du Ciel, qui a soutenu constamment le courage héroïque des Représentants de la Nation, et qui, par un accord admirable, a fait que les citoyens sont devenus soldats, et les soldats se sont montrés citoyens ;
»Que les siècles futurs ne verront point sans admiration un généreux Etranger, se dévouant aux intérêts d'une Nation devenue la sienne, lutter avec quelques ministres fidèles, contre les efforts d'une conjuration redoutable, succomber enfin sous les traits de la calomnie, et porter avec nos regrets, chez un autre peuple, le spectacle affligeant de la vertu persécutée ;
»Que la postérité ne verroit pas avec moins d'étonnement que laustère probité de ce Ministre ayant été Tunique cause de sa disgrâce, nous donnions à TE urope un exemple scandaleux d'ingratitude en laissant froidement triompher les oppresseurs ;
»Par toutes ces considérations, l'assemblée a unanimement délibéré :
» 1** D'adhérer pleinement à tous les arrêtés de l'Assemblée nationale, notamment à ceux des 17, 20, 23 juin, 13 et 15 juillet;
» 2® De remercier Sa. Majesté et 1' Assemblée nationale des sages mesures qui ont été prisés pour pacifier les troubles et ramener la tranquillité publique ;
«3® De solliciter avec les plus vives instances le rappel de M. Necker, de M. de Montmorin et des AUTRES ministres quo la France regrette, et la destitution avec ignominie de ceux qui ont osé leur succéder, au mépris de Popinion publique ;
» 4® De tenir pour coupable de leze-majesté et de LEZE-PATRiE Ics perfides agents de l'autorité arbitraire, et les généraux barbares qui Tout servie ; comme aussi les personnes de tout rang qui ont coopéré à Téloignement de ces vertueux ministres, et aux troubles qui en ont été la suite funeste ; les vouant à l'exécration delà génération présente et à celle de la postérité ; les regardant désormais comme dégradés de tous titres, honneurs et prérogatives, déchus de la qualité de citoyens et de Français et indignes de pouvoir posséder en aucun temps aucune charge civile ou militaire ;
5) 5® De désavouer avec horreur les détestables Conseillers qui oseroient proposer ou favoriser, sous quelque déguisement que ce puisse être, l'infâme projet d'une banqueroute générale ou partielle ;
» 6** De reconnoître comme les vrais amis de la Nation ces alliés fidèles, ces militaires citoyens
qui ont constamment refusé de lever contre elle des bras armés pour sa défense ;
» 7** D'inscrire en caractères ineffaçables dans les fastes de la Nation les noms des Citoyens généreux et magnanimes qui ont péri ou bravé la mort pour le soutien des droits de la Patrie et de recommander leurs familles à la Nation ;
» 8** Enfin, de supplier très-humblement T Assemblée NATIONALE d'admettre la seconde Députation de la Sénéchaussée de Montpellier, pour que cette Sénéchaussée soit suffisamment représentée, eu égard à sa population et à sa contribution, l'un des membres honorables de cette Députation ayant déjà partagé les dangers et le courage inébranlable de l'Assemblée (Joseph Cambon).
a Et à l'instant tous les délibérants ont juré sur rhonneur, idole des Français, de conserver une fidélité inviolable au Roi et à la branche régnante^ des Bourbons ; de maintenir la Constitution telle qu'elle sera réglée par les Assemblées nationales, et de veiller à l'observation de tous leurs Décrets dûment revêtus de la sanction du Souverain.
» De plus, il a été arrêté que l'original de la présente délibération sera déposé en lieu sûr ; qu'il en sera adressé une expédition en forme à l'AssEMBLÉE nationale, comme un hommage de notre admiration et de notre reconnaissance, et qu'il en sera envoyé des copies imprimées à toutes les Villes principales et partout ailleurs que besoin sera, l'Assemblée autorisant MM. Cambon, bourgeois; l'abbé Barrié, curé de Grabels; Allut, bourgeois ; le chevalier De Mongalm; Martin de
Choisi, écuyer; Bérard, avocat; Rabâud de Po- MiER, bourgeois; Rabinel, procureur; Marc-Antoiae Bazille , négociant; Pesquet, conseillermaître des Comptes; Granier père, négociant; LucHAiRE, négociant; Bertrand, procureur; Farel, négociant; Granier, avocat et Gaussbn, bourgeois, à signer l'expédition.
»Et le vingt-deux, avant les signatures, une voii de consolation s'est fait entendre dans l'Assemblée en annonçant l'accomplissement de nos vœux et le rappel si désiré des ministres vertueux que nous réclamions.
«Cette heureuse nouvelle a été reçue avec des cris d'allégresse ; et tous les délibérants dans les transports et les émotions vives qu'ils éprouvent, persistant dans tous les principes consignés dans l'aiTété ci-dessus, se font un devoir de n'y ajouter que l'expression des nouveaux sentiments de reconnaissance que leur inspire la conduite magnanime de leur bon et Auguste Monarque, les remercîments les plus sincères pour ceux qui l'ont secondé et notanmient pour i' Assemblée nationale, qui ne cesse de mériter notre amour et notre vénération.
»Et de suite toute l'Assemblée s'est rendue avec empressement dans l'Eglise cathédrale, où, aux pieds des Autels, elle a fait chanter un Te Deum en actions de grâces pour l'heureuse Révolution qui assure le bonheur de la France.
. » Cette Délibération est signée par un très-grand nombre de Citoyens de tom les Ordres indistinctement.T^
La Cour des comptes, aides et finances, voulut elle-même s associer à cette grande manifestation, et le 23 juillet elle prit l'arrêté suivant *:
«La Cour, instruite des grands événements qui viennent de couronner le zèle et les efforts patriotiques des Augustes Représentants de la Nation, empressée de se livrer aux mouvements d'une joie civique, après avoir partagé avec tous les Citoyens les temps d'inquiétude et de douleur;
^Considérant que Sa Majesté vient de donner à son Peuple un témoignage précieux de sa justice et de son amour paternel, en rappelant auprès de sa Personne un Ministre dont la voix publique avoit marqué la place et qui avoit emporté dans sa retraite, avec des regrets universels*, le bonheur ôt le repos de la France,
»Que ce nouveau bienfait du meilleur des Bois doit exciter dans tous les cœurs françois une reconnaissance d'autant plus vive que Sa Majesté, obsédée par des conseils pernicieux, trouvoit plus d'obstacles à la vérité, et que l'action sourde des ennemis de l'Etat avertit sans cesse la Nation du besoin qu'elle aura d'un Ministre qui soit à la fois le frein des cabales, l'appui de la Monarchie et le Conseil du Monarque,
»Qu'on doit attendre de Sa Majesté^ rendue à la bonté naturelle de son cœur, qu'après avoir pris des mesures si sages et si bienfaisantes pour ramener dans le Royaume la confiance et la paix, elle com-
* Je dois la connaissance des trois documents qui suivent â Tobligeante communication de M. Adolphe Ricard.
blerales vœux de son Peuple par le rappel des autres Ministres également chers à la Patrie et par l'usage qu'ils ont fait de leur pouvoir et par les circonstances honorables qui ont accompagné leur disgrâce :
»A arrêté de présenter au Roi ses très-humbles remercîments, et à cet effet, etc.»
Le 4 août elle adressa, par ses Commissaires, une lettre à Necker, où il était dit:
«Monsieur, La Compagnie nous a chargés d être auprès do vous les interprètes de ses sentiments.
»Elle avoit prévu les calamités qui dévoient suivre votre retraite ; elle a senti tout ce que l'Etat perdoit en vous. Elle éprouve aujourd'hui avec autant de vivacité la joie de votre retour...
«Puisse l'événement qui fait notre joie apprendre enfin aux ennemis de l'Etat quel respect est dû à des vertus consacrées par les suffrages du Souverain et du Peuple.»
Enfin, le 5 août, elle envoya à l'Assemblée nationale une adresse dont voici les principaux passages :
«Nosseigneurs, I^es Cours Souveraines de la Capitale ont eu Tavantage de vous porter ellesmêmes l'hommage de leur reconnoissance et de leur vénération.
«Privée de cet honneur par la distance où elle se trouve, mais pénétrée des mêmes sentiments, la Coar des Comptes, Aides et Finances de Montpellier s'empresse de vous en offrir la plus vive expression.
. . • ]> Des Ministres justement regrettés ont été rappelés à votre voix par le souverain détrompé ; les acclamations d'un peuple satisfait ont succédé au bruit des Armes ; les barrières qui entouroient le Trône ont cédé à de douces communications, il ne nous reste qu'à publier votre gloire...
» Jusqu'à cette époque, les Assemblées Nationales n'ont laissé que des regrets ou n'ont donné que des espérances. Il étoit réservé à celle que vous composez de produire de grands efforts et de réunir tous les suffrages.... i>
Réception faite anx Députés de Montpellier.
Le Moniteur mentionne ainsi qu'il suit l'accueil fait aux députés de Montpellier :
Un sieur Brichard, capitaine du bataillon des Cordeliers, étant venu à Montpellier, y avait été accueilli avec enthousiasme, a les citoyens profitent avec empressement de l'occasion de rendre à sa personne les honneurs qu'ils auraient été charmés de rendre au corps entier de la Garde nationale de Paris. Ils affilient à la leur le sieur Brichard, lequel propose une étroite union entre Montpellier et la Capitale. La proposition est acceptée; MM. D'Estor, colonel-général de la Garde nationale, Bazile, major d'une légion delà dite garde, Cambon, officier
de la cavalerie et suppléant à rÂssemblée nationale, sont nommés députés à cet effet vers la commune de Paris. A leur arrivée se joignent à eux, MM. Jack, officier de la cavalerie de Montpellier, député de cette ville à l'Assemblée nationale, et Durand, major des volontaires de cette ville. L'affiliation fut promptement consommée au gré des deux villes.»
Le 20 décembre, les députés de Montpellier furent invités par le district des Gordeliers à assister à ses séances, à la revue de son bataillon et à un dîner où Dugazon, ci-devant officier, chants^ des couplets de sa composition.
Le Moniteur cite le suivant :
c Sur Tair : J'aime mieux boire,
<c Citoyens d'un beau pays, Le lien qui nous tient unis, C'est la liberté française.
Ah I je ne me sens pas d*aise De voir le Midi, le Nord,
D'accord. (Ms.)
Un peuple libre est bien fort.
A la santé de la Patrie,
Je vous en prie. (bis.) i
(Moniteur du 22 décembre 1789, pag. 495.)
Lettre d*Albisson à Mercier (6 avril 4790]
<c Un des grands moyens de propager Tesprit public et de nourrir le courage des vrais citoyens, c'est surtout de frapper leurs esprits par de grands exemples de civisme et d'attachement à la Constitution, et il est peu de villes qui puissent en montrer de plus propres à faire impression que la ville de Montpellier.
» L'heureuse révolution qui vient de changer la face de l'empire français lui enlève une foule d'établissements qui fournissoient à ses habitants une infinité de moyens et de ressources ; et elle l'a hâtée par ses vœux et par son exemple ; et elle a été des premières à la bénir et à la seconder. Je répéterai ici ce qui en a été dit ailleurs : c'est la vérité, et il y auroit puérilité à chercher une autre manière de la dire.
» C'est de son sein que sont partis les premiers élans de la liberté languedocienne. C'est à sa voix que se sont ralliées toutes les autres Villes et Communautés du Languedoc. C'est dans son enceinte que leurs antiques droits ont été solennellement revendiqués. Elle a été, dès les premiers jours de 1789, le centre des efforts réunis de tous les citoyens de cette grande Province, le foyer de leur activité et le théâtre de leurs succès.