CHAPITRE VUI
Le peuple de Langueduc n'a reçu que très- Lard i'asai^o de la langue française. Un mélange de cette langue et de Tancien idiome vulgaire, dont la proportion va touj ours en décroissant , forme ce qu'on appelle aujourd'hui le patois. Mais ce langage vulgaire ou ce patois a subi
diverses modifications dans les différentes époques de
son existence.
Vraisemblablemeul quelques mots languedociens , surtout dans ies noms de lieux , nous ont été transmis par les Volces Ârécomiques, qui occupaient le pays, et, par conséqueiiL , ces mots auraieot une origine celtique; mais ils sont certainement en très-petit nombre. Après avoir traversé tant de peuples et tani de langages différents , et, comme je le dirai ailleurs, quoiqu'on ne voie aucun rapport, aucune affinité entre ces mots et ceux du vocabulaire des langues qui ont le plus fourni à la compoiûtion de l'idiome languedocien, tels que le grec et le latin, Titalien, Tespagnol et ses dialectes, ou, eofiQ, avec ceux qui furent apportés par les hordes venues du nord et du levant, les Goths, les Vandales > les Sarrasins , ces mots ou plutôt les obstacles qui empêchent de remonter à leur source gauloise ne constituent pas moins des doutes réels.
La langue grecque a laissé dans Tidiome languedocien des traces plus reconnaissables. Cette langue fut apportée chez les Volces, au moyen des communications établies entre ces peuples et les colonies phocéennes, qui fondèrent Marseille et autres villes de la céte narbuuiiaise , environ six siècles a\ aiit l'ère chrétienne. Ainsi, on ne peut douter que les mots Aïsséta, petite hàche, Gaïf boiteux, Daïd, faucher, Câou-magnas , grande chaleur, Esqutnsà, déchirer, istériyâgna^ araignée, ou toile d'araignée, et tant d'autres, ne viennent des mots grecs qui ont la môme signiiication : A%lvi/\9 Twhçf Wu, Kaû(M(, Miyoc, Sx^C(x>» Vanç, A'f>fl^vi), etc. Je ne sais, toutefois, si Ton peut adopter, sans res-
LA^iGAGE. 75
iriction, Topinion émise à cet égard par M. Théodore Poitevin : « Je pourrais revendiquer , dit-il , pour le
languodocieu , cette ressemblance qu'on avait trouvée entre le grec et ie français > et je ne craindrais pas d'avancer qu'il n'y a presque pas de mot dans cette • dernière langue, parmi ceux qu'on fait dériver du grec, qui n'y soit arrive par l'iatermédiaire du latin ou du languedocien * . »
Mais c'est la langue latine surtout que le langue* docien reconnaît comme sa véritable mère; quoique les Romains, en s'établissant vainqueurs dans la Gaule narbonnaise, et en faisant adopter à nos aïeux non» seulement leurs usages et leurs mœurs, mais encore leur propre langage, aient donné aux Gaulois méridionaux le nom do Trilingues ou Triglottes, parce qu'ils se servaient de trois idiomes différents , le celtique , le grec et le latin , celui-ci étouffa peu à peu les deux autres. Plus d'un siècle avant J.-C, cette langue était entièrement répandue dans la Narbonnaise; et, vers la fin du cinquième siècle de Tère chrétienne, on ne parlait plus ni la langue celtique ni la langue hellénique. C'est k l'idiome des Romains que le dialecte de Montpellier doit ses terminaisons favorites en a, qui lui donnent à la fois de la grâce^ de la douceur et de Téelat* On voit, en effet, que les mots ^dt^a^ Bêstia, Cmdêla, Câhra, Galîna, Moustcla , Môîa, Mûsa, Rêsa, etc., ne sont que les substantifs de la première déclinaison latine ,
1 Yojet , dans les Mémoires de la Société arcbéologiiitte de HoatpelUer, lom. I, pag. SO, mon travail sur les origines grecques du roman languedocien. Voyei aussi l'Annuaire du dé|>arteraent dé THérault des années IStt et 1845.
avec peu ou point d'altération. On retrouve cette ana-* logie dans les noms des lieux terminés en an : ainsi , par exemple, comme on disait autrefois Corneliani villa, Serviani fundus, etc., pour désigner des maisons de campagne^ des métairies et leurs propriétaires» nous disons aujourd'hui Comeilhan, Sermon, etc.; de même la terminaison argues ^ do nos cooirauiies voisines, Vérargues, Quintillargues , etc., ne serait que l'anagramme du latin ager, champ : Veri ager, Quintiliani ager* Cependant cette dernière analogie est contestée.
L'usage de la langue romane parait dater du commencement de la monarchie française; mais, comme robserve M. Kaynouard, il est très-vraisemblable que, dans le midi de la France, ce langage était déjà épuré.
On sait que Tidiome dont se servirent les peuples qui habitaient de l'autre côté de la Loire , employant le mot «2'out ou d'<mei7 , fut appelé Langue d'oui y Langue cïoucil ou française, composûo do celtique, de francique, de roman surtout, et qui est devenue depuis la langue générale de TJËurope. Les peuples , au contraire , de deçà la Loire, disaient œ au lieu de oui, ce qui fit donner à leur idiome , comme à une de leurs provinces, le nom de Languedoc \ cette langue , purifiée ou modifiée , comme on voudra , est la même que la langue des Troubadours , la langue provençale , la véritable langue romane. Le séjour de la tour de France à Paris dut mettre en honneur , dans cette capitale et les pays voisins, la langue dont elle faisait usage , et qui était un mélange de latin , ou plutôt de roman et de tudesque ; tandis que les Provençaux chantèrent toujours, dans leur idiome » leurs amours.
leurs fabliaux et leurs cbaasons. Oa voit par là qae la ]aDgae qa^on appelait rustiqae ou vulgaire est nonseulement plus ancienne quels laogue française, mais encore que celle-ci lui doit une de ses sources principales.
Je doute qu'une recherche pénible et minutieuse At
découvrir , dans le vocabulaire languedocien , beaucoup de mots dus aux Goths et aux Sarrasins , qui ont successivement habité nos oontrées méridionales. Âstruc soupçonne qu'il y peut exister quelques termes de médecine qui ont passé des livres des Arabes dans le langage vulgaire.
Quoi qu'il en soit , la langue romane devint celle des pays du sud ; et environ vers le XII« siècle , on la parlait également dans le Roussillon , la Catalogne , VAragon» ritaiie^ mais il est toujours à croire que les diflérents peuples qui s'en servirent la divisèrent en autant de dialectes que de pays où on l'avait adoptée, et que les dialectes qu on parlait en Italie et en Espagne ne formèrent pas parfaitement le même langage que celui dont on usait dans la Septimanie.
L'idiome roman , en usage dans la Scptimanie , ou le Languedoc, dut aussi se diviser endiiiérculs dialectes» comme autant de branches provenant du même tronc , et c'est ce que nous voyons encore aujourd'hui.
Le Petit Thalamus de la ville de Montpellier, que nous citerons souvent , contient une chronique qui embrasse des faits historiques depuis 4088 jusqu'en 1574; elle est écrite en langue vulgaire jusque vers l'an 1446 : une chronique française reprend les annales de la cité en 4âûâi. Quoique ce livre ne paraisse avoir
été transcrit , pour la plus ancienne partie, que vers le XlVe siècle^, il nous donne une idée sullïsante de la langue romane, usitée dans les siècles antérieurs.
Van 4088, hs Creêtiâns prexeran Bartahm*
Em 4489t m Aost faron faiz hs miracles de Nottra Dona de Taulas.
Lan 420i, lo Rey d Aragon près per molher Madana Maria de RÊonipUr en JuU^.
On lit dans un acte de 4360 :
Nos fem asaber que coma nos per lo minesteri de Dieu noslre Senhor, haian bana pa$Zy eoneordia et tranquH^ Itïol am lae mitersUats, ffilas et kee de la Languedoc » etc.
Un cahier de doléances de H24| présenté aux conimissaires du roi Charles Vli^ pour présider aux États de ce pays , commence ainsi :
A lausort honor etgloria de Dieu, et honor, et proffiet del Rey nostre sobeyran Senhor , et per demonstrar la veraya amor, revereneia, fideUtat, et eubjeetio de ku Gens dêls treye Eitatx del présent pays de Lengadoch, etc.
On a dà reconnaître dans ce petit nombre d exemples, pris dans chaque siècle, les variations sensibles, les altérations, les mélanges que cette langue a éprouvés. L'analogie avec les autres idiomes du midi de TEurope, entés sur le môme tronc , n*est pas moins reconnaissable. Mais les altérations sont encore plus marquées dès que la langue française pénètre dans le pays. De sorte qu'on trouve des pièces écrites en langue vulgaire
1 Diaprés mes recherches , il aurait été commencé en I93â» V. introduction du i'eiii Ihaluiuus, publié par la Soc. arch. de Montpellier, p. xlvi.
vers le commencement du XV* siècle, et même dans ie XlYe, comme on vient de le voir, dans lesquelles ou rencontre des mots parement français. Ce qui est arrivé par degrés dans les siècles précédents, se fait encore plus sentir tloj)Liis moins (Vvm siècle : le patois roman doit à de nouvelles affinités introduites, par les personnes habituées à parler français , dans ses toarnareset dans ses façons de s^exprimer, nne partie do génie de la langue française. Notre patois se purifie en se modifiant; et ce langage, qui nous parait aujourd'hai beaucoup plus donx que celui d*au(refois , et qui , par ce mélange de français, sonne mieux à nos oreilles accoutumées à entendre parler la langue nationale , n est guère plus en usage que parmi le peuple ^ Les termes même les plus ordinaires, tels que ceux de péra , mira, frèra , sûr, chrétiens, bêou-frèra, etc. , qui sont presque devenus français, a la terminaison près, dilferent essenliellement des noms originaires dont se sert encore le vulgaire et l'habitant des campagnes : païré, matréf fraïré , sôréy crestians , couytial [cognatufi), etc., qui portent encore, pour ainsi dire , les empreintes du moule latin.
Aussi , on peut prédire qu'il se formera, quoique tard, par suite de cette alliance du languedocien et du fran-
< Jka dire de 1.^. Roasseaa, les daines de Montpellier, il y a cent ans , n^eniendalent pas le français , et ne faisaient nsagc que
du patois. Mais c'est encore là une de ces exagérations dont abusait si facilement le pliilosoplie Génevois : témoin sa lettre écrite de Montpellier le 4 No\T'nibre 1737, V. J.^J. Roussetut à Montpellier ; par M. Grasset aînr , dans le<» Mémoires de PAcadéinic des sciences et lettres de celte ville , tom. 1er , pp. 553 et 581.
çais , un patois à pea près semblable à ceux dont le peuple fait usaye daas les autres provinces de l'Empire.
En effet, si l'on réfléchit sur les progrès que la langue française a faits récemment dans nos campagnes, surtout depuis la création d'une école primaire dans chaque commune, on se convaincra facilement qu'il n'est pas probable que la génération agricole qui nous suivra , même en conservant long-temps encore son idiome séculaire, ne sache s'exprimer couramment en français.
Telle est eu abrégé T histoire du patois languedocien depuis ses origines les plus reculées jusqu'à son passage à travers la langue française. Il nous reste à l'examiner dans sa compositiori plus intime, et à reudre raison de ses variations successives, pour mieuxUe saisir dans son état actuel. C'est ce que je ferai ici, en reproduisant, avec quelques modifications, les observations que je présentais, en 4643, à la Société archéologique de Montpellier.
Quelque altéré que soit Tidiome roman-languedocien,
il n'offre pas moins une chaîne continue que le paysan, comme le citoyen, saisirait encoie sans peine, depuis le dernier chaînon qu'il tient aujourd'hui jusqu^au premier anneau fixé au 1X»« siècle. Le théâtre de Fontainebleau applaudissait, en 1754, un opéra languedocien* que nos Méridionaux goûteraient peut-être de nos jours. Dans le XYUme siècle, Molière faisait parler une Languedocienne comme elles parlent toutes à peu près au
< Jktphniê et Akimadure, pastorale qui n'est pas, comme od le dit dans la corrcispondance de Grimm, t. I, p. 248, VOjtérade
Fronlhjnanf lequel est plus ancien et dont j'ai un exeiiiplaiic sous les yeux.
XlXone. Les actes eu langue vulgaire, da XVIae au XYIi»» siècle» déposés dans nos archives, sont eatendus presque à régal de Tidiome vivant par les Languedociens, qui arrivent ainsi sans peine, pour peu qu lis soient aidés du latin , à la langue romane du serment de Louis-le^ Germanique, de 842, laquelle en est, sinon immédiate* ment, du moins directement sortie.
On doit donc espérer de trouver dans le languedocien et le provençal, idiomes romans qui se sont développés le plus tôt , un plus grand nombre d'éléments de leurs origines , je veux dire des langues latine et grecque ; et cela doit être dans ces contrées qui devinrent de si bonne heure grecques et romaines , et dont la langue reçut si peu d'éléments étrangers.
Le génie des langues grecque et latine est tellement inné dans Tidiome languedocien, que Tidentité de ces trois langues , quelle quVn soit la source, n^en saurait être contestée; et c'est ce (lui assure une vie durable à cet idiome, même à coté de la simultanéité de la langue française, et indépendamment des efforts de celle-ci pour immoler sa sœur aînée : car, s*il est vrai que la prononciation, la prosodie, la grammaire, le génie enfin des deux langues sont le plus souvent contraires entre eux, puisque Tune est restée fidèle aux traditions maloi nelles, et que Tautre s'en est écartée plus qu'aucune autre langue néo-latine, il n'est pas moins vrai qu'elles sont sorties du même sein et formées des mêmes éléments.
Nous avons vu leurs rapprochements et leur inliuiité, suivons leur divergence.
Une attention tant soit peu sérieuse révèle d'abord
82 LANUAGÊ.
entre le génie des langues du Nord et le génie des langues du Midi, une différence caractéristique , que Ton sent de reste, et qui consiste dans remploi et l'usage des voyelles d'une part, et dans ceux des consonnes de Tautre :aa Nord, les consonnes, Les articulations, rabsence de Taccent, le momUim9\ au Midi, les voyelles, les sons, l'accent, le chant.
Ainsi, on sait de combien d embarras, produits par les consonnes et les articulations, sont chargés les idiomes germaniques, pèresextip^tiodela langue française. L'an* glaisa taotdeconsumies, que le temps lui manque pour les articuler ; ce qui a fait dire plaisamment à Yoitaire, que VAnglai9 gagnait deux heures par jour sur mm en mangeani ia moitié des mots. Le français , plus méridional, a moins de consonnes; mais il en a beaucoup encore, au point qu*ii fait comme l'Anglais : il en supprime le plus qu'il peut dans la conversation. De là, les orthographes septentrionales en tout contraires aux lois de la prononciation. Tel est le génie qui a présidé à la formation des langues du Nord.
Les langues du Midi, au contraire, fidèles aux brillantes consounances, aux modulations suaves et variées des langues d'Athènes et de Home, prononcent, en les adoucissant, toutes les consonnes, d'ailleurs peu nombreuses, et en font comme les liaisons harmonieuses de la mélodie des voyelles. Les voyelles graves ou aiguës, les sons moelleux ou éclatants, les voix tendres ou énergiques, flûtées ou retentissantes , car elles n'ont pas toujours le môme volume do vocalisatioQ ; ces dilTérents sons combinés, liés et assouplis en systèmes tels que la rauque aspiration et la sourde nasalité n'y soient que
très-rarement admises : voilà les ëioments qif < mploya le génie constitutif des langaes méhdionalesde la France et des péninsules d'Espagne et d^Italie.
Que fait le français de la voyelle latine? Il Fassourdit. Par exemple, la première, la plus brillante, la plus sonore, a , s'éclipse dans tous les substantifs latins qu^elie termine : rosa^ rose; lana, laine ^ etc. Il en résulte dans la langue de notre patrie , si belle à tant d'autres titres, que tous ces mots ont une consonne de plus et une voyelle de moins ^. Ailleurs, Va est remplacé par des voyelles moins sonores ; ainsi : les finales en é ont été substituées aux terminaisons latines en <is : pietas t fitii ^ etc. I^e languedocien, à Montpellier, toute proportion gardée , respecte les voyelles grecques et latines -, il dit presque comme ou disait ^ Rome ; lana^ rosa , piéiaL
Telle est la véritable ligne de démarcation placée, par
les génies mêmes des deux langages , entre la langue française et la langue romane. La langue française est née le jour oû Ve muet a été produit. Peut-être qu'avec • plus d'attention à cette démarcation si prononcée, nous
n'eussions pas confondu, et nous ne confondrions pas encore journeliemeat la langue et la littérature romanes
* Dans le mot lose lie rom , Vf muet qui reniplace Va ne se prononce point; en sorte que , de deux consonnes et autant de voyelles dans le latin et le lanfîuedocicn , il ne reste au fiançai» qu'une voyi llp iiour deux consonnes. Les verbes fournissent encore une nombreuse série de ces modilicationâ au préjudice de& voyelles : ainsi , de v«ntr< , nous avons fait venir; c*est'à-dire que chaque consonne qui , en latin, s'appuie sur une TOyelle, de même que dans PinfinUîf UDguedocien veni, D*a plus cet avantage en français,
84 LANOAOB.
nv<^c les infornit s essais de la poésie française; nous n'eussions pas donné h notre langue et à notre littérature française, depuis le XIl« siècle ei même antérieure** ment , quand ses premiers monuments apparaissent , le nom de romanes , f{ui ne leur convient pas plus qu'à la langue des Rutebeuf et des Joinville, des Rabelais , des Montaigne et des Amyot , voire aux rimes pioardes féminines» rappelées par notre La Fontaine ;
Biaux chircs leups , n'écoutez mic Mère tCQCbcot chen ûcui qui crie
Le génie de la langue d'oc ayant ainsi gardé nonseulement le vocabulaire sonore, mais aussi les formes des langues d*où elle dérive immédiatement , on ne
saurait s'étonner si des savants ont cru pouvoir, à Taide des dialectes néo-romains, arriver à la véritable prononciation du grec et du latin.
Le grec y dans tous nos établissements scientifiques
* On ne peut qu'applaudir i ridée qut a créé des chaires de langue romane dans notre Midi. Cette langue , dans ses divers dialectes , . ést certainement la clé de quantité de découvertes intéressantes de linguistique, de critique grammaticale et Huéraire.
Mais ce serait, ce me semble, manquer le but si Ton entendait que la chaire romane, à Texcluslon de la chaire de littérature française, traitât des poèmes des trouvères, par exemple, et des commencements do la langue franraisc , i an e qu'on a dit ([iie ces anciens poèmes ont été écrits eu lansui; run.anc du nord, du centre, etc. Un abus de nom qui constate l'oriq;ine commune , sans doute, ne peut pas néanmoins rapprorher des langages do nafuK contraire : s'il en élait aulrenionl , il faudrait égalrmrnt créer des chaires de langue et de ii (tôrature romanes dans le Nord , plutôt que des chaires d'anglais et d'allemand l
LAN6AGB. 85
et littéraires, à 1 oubli cette fois de l'énoncialion française» empruQtd identiquement la prononciation de l'enfant de Languedoc qui commence à bégayer la langue locale. Par exemple , les diphthongues aï, eï, oï, ne sont jamais diphthongues doubles en français; car notre langue n'a point de sons pour les rendre. Cette double émission* de voix simultanée est étrangère au génie du français, et, dans la prononciation scolastique du grec ancien , il est obligé d'avoir recours à une prononciation qui n'est pas la sienne. Ainsi , quand le Français prononce la première s^Wahe d^aissô {hausser, isser ), contrairement à ses propres lois, aï, le Languedocien conserve ^ la fois le sens et la prononciation du mot grec, aissai aisios^ heureux, aisé, en languedocien, cXsai ; da/ié , parf. moy. âeâea, pour deàaia, couper , faucher; laai^ued., daïa; raï, facilement, langued. , raï. De mêmec^weira, aoriste d'égueïrô, exciter, réveiller , pousser par des invectives ; en languedocien , agueïra ; quios , boiteux ; en languedocien , goï, etc.
On pourrait certainement pousser cet examen beaucoup plus loin à régard du grec et surtout du latin. On verraiti ce que du reste tout le monde sait en général, que le languedocien, ainsi que les autres idiomes méridionaux sortis du luenie tronc, diflùre essentiellement, et pour la prononciation et pour la tournure des phrases, de la prononciation et des constructions de ia langue française ; et que le génie de ces idiomes présente une très-grande affinité avec la construction latine. Ainsi, tandis que la langue française, en devenant langue savante, en abandonnant les lisières de sa mère, ne prononce plus les mots comme elle,
les altère dans leur orthographe, surtout dans leurs désinences, et leur accent tonique et prosodique; de son côté, la langue d^oc» répugnant à ces altérations, reste plus fidèle au sein dont elle est sortie. Trouver la prononciation des langues anciennes d'après les idiomes néo-latins, ne parait donc pas un problème plus difficile à résoudre que celui des étymologies de ces idiomes.
Ceci m'amène à dire quelques mots de cet accent tonique et prosodique qui sépare si distinctement et si caractéristiquement de la langue française les idiomes
uéo-ronians.
Pour bien parler français ^ dit Tancienne maxime rappelée par TAbbé d^Olivet, il ne faut point avoir
d'accent; c'est-à-dire qu'il ne faut faire sentir le chant, l'accent tonique d'aucun idiome local, ancien ou moderne. C'est le contraire dans les idiomes méridionaux; Vaccent tonique rend la voyelle qui le porte plus ou moins ouverte, plus haute ou plus basse, sans influer d'ailleurs ur la mesure du temps donné à la prononciation, eifet qui se retrouve identiquement dans le génie des langues grecque et latine. Ceci ne pourrait être démontré que par la notation laubicale; mais d'ailleurs le fait est si évident, si connu, que tous les Français du Nord conviennent que les habitants du Midi chantent en parlant. Or, cette mélodie d*où peut-elle venir, sinon de la variété ([uo i opaud dans le discours l'accent tonique, variété si grande dans les langues anciennes, qu^au rapport de Denys d'Halicarnasse, il y avait, entre l'accent grave et Taccent aigu, l'intervalle d'une quinte.
La prosodie frauçaise pourrait se réduire à ce seul principe : toutes tes syllabes dun mot sont brèves, excepté la dernière qui est longue. Il est bien entenda que si le mot est terminé par un c muet, la longue tombe sur la péuuitièmequi est, en effet, la dernière, Ve maet ne se prononçant pas. Cette règle ne souffre point d'exception; car il ne faudrait pas appeler abusivement longues et brèves le petit nombre de nos voyelles plus ou moins hautes, plus ou moins basses.
« L'Abbé d'Olivet, à qui notre prosodie a d'ailleurs tant d'obligations, dit Domergue, s^est conformé, en îa marquant, au système prosodique dos Latins, et son erreur est devenue commune à tous les prosodistes qui ont écrit après lui. Nous n'avons de susceptibles de brièveté et d'allongement que les sons t, u, ou, et les syllabes où ces sons dominent. Les sons a, o s'élèvent ou s'abaissent... Un son qui s'élève n'est plus d^ns la même ligne que celui qui s'abaisse, au lieu que la même ligne vous présente les sons brefs et les longs. »
Ainsi, pour parler la langue des prosodistes, nous n*avons, en français, dans les polysyllabes, que des *
iambes, aimer y des anapestes, c('lèhre\\ et autres pieds composés de tel nombre de brèves qu'on voudra, suivies d'une longue; mais nous n'avons point démets formés, soit d'un spondée, d'un trochée, d'un dactyle,
soit de tel auiie pied où la syllabe longue précède les brèves.
Au contraire, dans le languedocien, les spondées, les trochées, les dactyles même s'y rencontrent plus
ou moins sensibles, plus ou moins fréquents.
88 LAK6ACE.
Un savant * , dans lo projet d'un grand travail sur la langue provençale, a fait déjà pressentir le principe que nous énonçons, sans lai donner toutefois la même extension qu'on peut revendiquer pour ie roman-languedocien. « Chaque mot crimposé de plus d'une syllabe, dit-il, porte, dans notre langue, comme dans toutes les autres néo-latines, un accent tonique (protadique) qui se fait sentir sur la dernière ou Favantdernière voyelle, et rarement sur l'antépénultième. »
Je prends quelques exemples au hasard : vent, inânitif du verbe venir, forme un iambe; vêni, ^ personne de rimpératif, est un spondée; afma, infinitif du verbe aimer, est un spondée; aïma, à Tindicatif présent ou à Timpératif, est un trochée. Célébra, infir nitif de eéUbrer, anapeste; célébra, à Tindioatif, amphib raque; dans célébrava, la quantité n'est pas autre que la mesure du même mot latin ceiebrabat.
Ce petit nombre d*6xemples peut suffire pour justifier Tespoir de ceux qui croient pouvoir, à Faide des idiomes méridionaux , arriver à la véritable prononciation des langues classiques; et peut-^tre aussi, pour encourage les tentatives qu'on voudrait faire en appliqaant à la versification romane-languedocienne le rhythme poétique du grec et du latin; et je ne doute point que les essais, dans ce nouveau genre de poésie, ne fassent plus heureox et mieux accueillis que les mètres baroques de Jodelle, de Pasquier, de Buttet, de Baïf, de Passerai, de Desporles, deliapiu, de Scévole de iSainte-Marthe, etc»
^ M. Hoiinortt, Projet â^imdUakMn.proiîMitçaUfran^, p. 44.
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Ll cela ne se voit-il pas en principe dans les langues des péamâulcs italienne et espagnole: la première avec ses vers endeeaiillaln , êdruedoU^ eadenH; la secoude avec ses vers eigudoê, lUmoê, esdrûxuloi?
Nouveau lien qui rcuiiiL les laiii^ues liilcs du latin, et qui donne à nos méridionaux cette facilité^ sinon le désir d'étudier les idiomes et les littératures d'Italie , d*Espagne et de Portugal. Avec la langue latine et sa Uingue roiaane , le Languedocien ne trouve, en effet, de nouveau dans Ti ta Lien, l'espagnol et le portugais, que quelques désinencd!s( et quelques prépositions.
J'ai indiqué un petit nombre de principes qui ont servi à la iormation du languedocien; je me bâte de dire qu'ils découlent tous d'un autre principe naturel aux peuples barbares, eadonnant à ce nom le sens que les anciens y attachaient : c'est l'habitude de syncoper et de tronquer les mots. Voltaire le remarquait ; et Denina le disait aussi en ces termes^ : « Les mots scythiques , en passant chez les Grecs, tant asiatiques qu'européens , de monosyllabes sont devenus polysyllabes-, ces mômes mots, en repassant du sud au nord , sont très-souvent redevenus monosyllabes ou dissyllabes, les uns par contraction, les autres par suppression ou retranchement. »
Citons seulement deux ou trois exemples : tabula ^ table; languedocien de Montpellier, Idotito; — mmm^ vin; languedocien, t>t; — arriehartai^ grimper en se traînant difficilement ; languedocien, arri, exclamation dont les paysans se servent pour faire avancer les bétes
1 Tom. I, pag. 50.
qui labourent, etc.; — hlueknêtteka, parf. ôibltuàneuô^
éclairer avec une lampe; languedocien, aluca, éclairer, allumer.
Si , à la syncope et à Tapocope^ c'es(*'è-dire à la suppression de lettres ou de syllabes à la fin des mots ,
on joint surtout la métagramme et la métathèse , ou la mutation et la transposition des lettres dans le corps des mots ^ , on aura toutes les lois en vertu desquelles nos dialectes méridionaux se sont formés; et cela peut
se vérifier^ soit que Torigine soit latine , soit qu'elle soit grecque.
Or, la maternité de la langue latine n'a presque plus besoin d'être explorée pour le languedocien : il ne s^agtt
que de relier les observations éparses dans les livres. Les formations grecques sont moins communes , moins abondantes.
Le dialecte de Montpellier parait avoir conservé la tradition romane dans un état de pureté plus parfait encore que les antres dialectes du Midi.
On a remarqué également que les roots grecs ou Ia« tins, en passant à travers ic crible du génie particulier de cet idiome roman, semblent s'y être maintenus dans une sorte d'innocence primitive. Les voyelles surtout^ ces richesses natives de la langue, y sont restées fidèles à leur origine. Pendant que Marseille , Nimes, Toulouse et même Béziers, Agde, Pézeuas, altéraient les désinences des langues créatrices , alors même que ce dialecte était entouré d*autres dialectes qui modifiaient , parexcuiple, laeno, le dialecte de Montpellier, constant
« Rarement Paphérèie et la lirostbéie.
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lâhoagb* 94
dans son afféciion poar cette lettre si chère aux langues d^Athènes et de Rome, disait et dit toujours, soit avec les Grecs 9 soit avec les Latins , pina^ peine ^» et non pinOy comme on dit presque parfont aillears*.
C'est cet a grec et latin qui donne au langage romau de Montpellier une partie de sa grâce , de sa mollesse, de sa de$involtura, de sa brillante alfinité av«c Titalien,
* UAbbé de SaiiVAgei.
* Va final, $îgne ctractéristique én féminfii dans la langue latine et dans cellei qui en sont dérivées directement , à cause des dilTérentes inflexions qu'on donne à sa prononciation dans divers endroits > a été remplacé par les lettres que t*on a cm propres à reproduire cette prononciation. Dans la montagne et dans une grande partie du Languedoc, où la langue s^cst mieui conservée , on a maintenu Va roman et latin, et Ton a écrit mma, ama, cavala ; sur la rive gauche de la Durance , où Ton prononce cet a extrêmement ouvert, on Ta remplacé par un o , muso, omo, cuvaIo; sur la rive fi[ posée de la même rivière, où il a un son plus obscur, on lui a «ubsiîiué ou , musou, awiOM, cavalou, Quviuncs auteurs modernes i>(' j-'uit servis de IV muet français , • f Mit liii : vu(sp, ânie ^ cavale. M. Béronic, dans son Dictionnaire du Bas-Limousin , porte cet abus encore plus loin , car 11 écrit presque toujours le singulier par un 0 et le pluriel par un a, viando, viandtu,,.. M. de Sauvages, qui a adopté aussi l^o final au lieu de Va, condamne lui-même son orthographe in mille endroits, lorsquMl donne quelque étymologie. Il écrite par exemple, peino^ la mala peino VêMtouféf et il fait obsenrer que ce mot vient du grec petfia , faim $ mais, sMI vient de petfio, pourquoi écrire psino?
Il est Inutile de faire observer que les troubadours n*ont Jamais employé l*o pour Ta, pas plus que le« auteurs de tous nos anciens Statuts et Fors des provinces méridionales , et une bonne partie des écrivains modernes, tels queFavre, Rigaud, les deux Aubanel , Tandon, Martin, Charles de Belleval , Peyrottcs, etc.
Le premier ouvrage imprimé où Ton ait employé Vo pour l'a final, est le dénombrement des bailliagcb, qu'on trouve à la
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9St LA1I6A6B.
et qai a disparu de la plupart des dialectes de nos voisins K
On ne sera donc pas surpris de voir dans les mois dérivés l'a figurer comme le son par excellence, et de le trouver multiplié non-seulement dans la formation des substantifs et dans leurs désinences, mais encore dans la composition et la terminaison d^nne infinité de verbes empruntés, soit au latin , soit au grec.
On peut dire que cette voyelle a absorbé i aHecLion
salle du poème d'Antoniiis Arena , iotltolé Meysra entreprifa , ece., 1585 ; le second est le Don-don infernal de la Bellftudlère , imprimé à AU en isas ; le troisième, les Ohros ét rimos du m6me auteur, 1595 , qui est le premier livre imprimé A Marseille, Depuis cette époque^ les aaleurs qui ont écrit sur la rive gauche de la Durance ont en général employé Vo, et ceui de la rive droite Va ou IV. ( M. Honnorat, îœ. cit. , pag. 47. }
1 L'étude et la connaissance des nombreux dialectes néo-romans oiftenî lant de difûcuîtés et veulent tant de documents divers, quMI faut bien pardonner plusieurs uiadvertain^es ù ceux qui ont voulu traiter de ces dialectes , en parlant de celui qui leur était propre et familier. Voici ce que dit l'Abbé de Sauvages à Tégard de Vo final dans les substaiiii l< féminins. « Tous les substantifs féminins se terminaient antii lois dans nos provinces en o ; cet usage a changé depuis environ un siècle dons une partie dn Bas-Languedoc, où l'on a fait ces mêmes subslantiis en a. On s'est rapproché en cela de la terminaison que ces noms ont en latin et dans la langue romane; terminaison qui s'est perpétuée dans l'idiome auvergnat, n Si l'Âblié de Sauvages eût seulement ouvert le -Petl t Thalamus de Montpellier» manuscrit du commencement du XlVna siècle, ou le cailler de doléances des États de Languedoc de 14S4 » il aurait ru que tona les substantifs féminins de la première déclinaison latine s*f terminent en a, gleysa, nuna^ terra ^ et il n*eftt pas, à la fin du xyilln« siècle» laissé exister dans son livre cette erreur de linguistique.
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du languedocien, les autres sons u ayant pas eu , il s*en faut , le même privilège : ainsi , c'est ïa plus ou moins renforéé, plus ou moins adouci , qui représente en général Ve muet français. Les voyelles o, ne jouissent aucunement de cet avantage, et Ye lui-même pourrait en être exclu ; car, si Ton veut y prendre garde» on s^apercevra facilement , alors même qne Tusage permet aux poètes languedociens de faire fonctionner cette lettre à la tin des vers, à la manière de Ve muet, qu'il conserve toujours à peu près le son qu'il a partout mlleurs, celui de Ve italien ou espagnol. On n'^ peut pas dire autant de Va.
Par suite de cet amour pour les sons brillants et douxy le Languedocien a uneantipathie prononcée contre certaines consonnances finales , dures ou sourdes, entre autres celles où iJ entre des nasales. Comme ces sons articulés se perdent, pour ainsi dire, dans la concavité du nez, le Languedocien les rejette absolument* Ildit t>i pour vinum , vin ; savau pour savon ; de môme doués , débris, éclats , par méta thèse du grec clones.
L'esprit ou laspiration grecque, rare même chez les anciens, a été retenu plus rarement encore par le Languedocien. Dans aura (queue) le r se prononçait chez les Grecs avec une certaine aspiration ; le Languedocien, pour la rendre par un équivalent, dit, avec une transposition fort ordinaire, cottar (partie de la queue] : c^est ainsi qu'en français de ochos, on a fait coche.
^ Gela n^empécbe pas que cet voyellet finales ne pulsieiit devenir longues on brères : ainsi, i est bref dans eapilonj, eapiUlne; long dans dousi', onlr.
9i. LANGAGK.
Indépendamment de la syncope et des autres ûgures de retranchement» on remarquera , dans les origines grecques du languedocien, comme dans les mots français tirés Uu grec , et comme dans les mots latins empruntés à la même langue, in k la place du c^, du des dentales ; Tm à la place de la labiale b , etc. , à la manière des mutations et des associations des lettres grecques : ainsi, faîré nenna (en français, en parlant d'un enfant, /atre dodo ) de demnion , petit lit, couchette ; bascainô , emmasea , ensorceler ; le 6 , muette labiale , pour le p , muette du même ordre ; saperdês, voc. saperday rusé, sabrenas.
Par une conséquence de ce système, le vh adouci est représenté parc, s par dsonis\ et cette décomposition doit s^étendre aux autres lettres doubles des Grecs , si l'on veut rendre raison de plusieurs mots languedociens dérivés de cette langue.
De même le g est souvent traduit par jb« Et cela est naturel aux peuples nouveaux autant qu'aux enfants ; car les enfants et les personnes qui ont de la difficulté à articuler le g , se servent du z ou de ïs en remplacement. C'est le contraire de la langue latine , du reste bien moins douce que le grec ; voilà pourquoi de luxo elle a fait lugeo.
Les a, les oti, pour lesquels le Languedocien a . aussi une si grande affection, ont amené son génie à un résultat remarquable : c'est que, dans les mots qu'il doit au grec , ce n'est pas toujours le nominatif dont il fait usage. Il se sert souvent aussi des cas obliques : du génitif coceou, graine, baie, etc., il a fait eoueou; du
génitif rigous , ^raud froid , rigueur , il a fait rigous » plar. de riç(m : Ut» rigous duna bikt»
Si les cas obliqaesdes Grecs doivenl être pris en considération pour expliquer les origines des substantifs languedociens y à plus forte raison ^ dans les verbes, ces parties par excellence du discours , faut-il s'attendre à ne pas trouver dans Tinfinitif grec le véritable mot cr(5ateur de riofinilif languedocien. On a vu la prédilection de cet idiome pour l'a : elle est ici prononcée d'une manière si sensible , qu'on ne peut pas même dire que les infinitifs venus du grec soient terminés en a, .seulement par analogie, eomme la plupart de ceux qui viennent des verbes la tins en are. Les verbes grecs ont rinfinitif en ein, c'est-à-dire terminé par une nasale essentiellement antipathique au Languedocien. Que fait le génie de la laai^uc? Il choisit les temps et le mode terminés en a sa voyelle favorite. £n grec , ce sont , outre le parfait actif , le parfait moyen et l'aoriste premier de rindicatif actif. Ce dernier temps lui-même , ilui correspouil au passé défini du fran^'ais, étant beaucoup plus fréquent dans le discours grec que le parfait actif et le parfait moyen, sert de patron » pour ce motif» k la formation du plus grand nombre de mots de cette catégorie.
D'autre part , le languedocien , pas plus que les autres idiomes modernes , n'altère le commencement des
verbes , comme cela a lieu , au contraire , dans le latin , et surtout dans le grec. Les i^euples d'origine hellénique plaçaient devant Taoriste, entre autres temps» un augment soit syllabique , soit temporel ; c^est-à-dire que ,
dauà le premier cas , ils ajoutaient devant le radical du
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verbe la syllabe e , et que ^ dans le second , ils changeaient la voyelle initiale a oa e du verbe en leur longue
Il semblerait donc que les mots languedociens, venus linmédiatemcnt do la forme de l'aoriste grec, devraient avoir aussi conservé Tindication de Taugment.
Toutefois aucun ne Ta gardée; nous n'en serons pas surpris , si nous combinons les faits historiques avec les élémeots grammaticaux.
Les peuples de Phocée nous ont légué le grec vivant dans notre langue vulgaire : ces Asiatiques parlaient le grec d*Ionie. Or , on sait qu^un des caractères du dialecte ionien est de supprimer lesaugments, soit syllabiques, soit temporels. Les Grecs de la côte méditerranéenne usèrent encore plus facilement de cette faculté dans leur langage familier.
On a dù pressentir, par les citations à Tappui de ces principes , qu'il doit y avoir peu de mots composés dans nos expressions languedociennes venues du grec. Les mots composés appartiennent aux langues savantes et souples ; le latin même n'est pas fort heureux dans ces sortes de composition. Le Languedocien éprouve un embarras plus grand encore quand il veut avoir des expressions composées ou combinées. J*en citerai deux ou trois exemples. Le premier est un mot qui a fait fortune ; notre languedocien n^y est plus revenu : je veux parler de l'expression pieaM , composée de deux mots grecs pê chaire , aliquatenùs ou interdùm miserere , ayez un peu pitié, ayez quelque pitié; — ra^a pinada , de rata S femelle du rat, et du latin pennola,
< Gothique , diaprés H. Mary-Lafon.
ailée : voilà donc un mot composé^ dont la moitié appartient à une langue , et l'autre moitié à une autre.
En Yoici un exemple plus remarquable :
Lorsque les Grecs voulaient nier, ils disaient : mê panié pantôs, ou mê pantapûii\ les Latins , nuUa re$ ; les Gallo-Romaîns , pas, particule explétive venant de passus^. En composant une négation gréco-néo-latine de tous ces mots tant soit peu altérés, le Languedocien dit encore pati pata pa» rès, presque rien.
Si, après nous avoir suivi dans ces détails sur les aflinités les plus remarquables entre le langaedocien, et particulièrement le dialecte de Montpellier et les lan-gues anciennes de Rome et d'Âtliènes, on était tenté de nous reprociier le retiret que nous éprouvons en voyant un idiome toujours menacé d'être déshérité de ses droits , nous nous consolerions avec la pensée que la richesse des voyelles , le nombre des sons doux à la fois et brillants, Tabscnce de lettres (jui n'amolliraient pas assez la prononciation , la rareté des aspirations y le retranchement deTaugment» toutes conditions de l'harmonie du languedocien , n'ont pu sauver le dialecte d'ionie plus harmonieux encore.
Comparé aux langues méridionales modernes, le patois de Montpellier , avons-nous dit, est doué d'une grâce et cruue expicssiuii qui tiennent à la fois de rénergie de la langue espagnole et de la douceur de la langue italienne. Il n'a pas Tafiéterie ni Taccortise de celle-ci, mais il est au moins aussi riche qu^elle; car il a aussi ses augmentatifs et ses diminutifs. Les
1 lUTnoiiardy tom. 1 , pag. 481.
98 LANOAGE.
romances languedociennes valent, assure-t-on, les aria italiens. 11 est vrai que ce langage , extrêmement flexible y se prèle avec saccès à toutes les formes de la mélodie; et, s^il a emprunté quelques termes à Titalien et à l'espagnol, il en a une foule qui n'ont d'équivalent ni dans Tespagnol, ni dans l'italien, ni dans le français , ni dans les autres langues. Tels sont les mots suivants, dont je ne devrais pas hasarder la traduction : alixâ ( lisser, unir, caresser, cajoler ); amaïrit (qui ne peut quitter le giron de sa mère); eavalisea ( sorte d'exclamation qui exprime le déplaisir, rhumeur); s'estourouïâ (se câliner, s'épanouir au soleil, etc.); sésouréiâ (se chauiler au soleil); bréziîâ (brésiller); mouréjd ( montrer le nez ); le célèbre mot pieairef dont il a déjà été question.
Nous avons plusieurs recueils de poésies écrites en patois de Montpellier. Nous citerons notamment : las Fouïès d^dou Sàgé dé Mounpéiéf de David Sage, natif de cette ville. — Les Noè'ls de l'Abbé PI omet. — Les œuvres de l'Abbé Favre, dont une partie a été souvent réimprimée depuis sa mort; ce sont: hu Siégé dé Cadaraûssa^ lou Sermoun dé Moussu Sistri , hu Trésor dé Substantioun (vaudeville), l'Opéra d'Aouhaïs (autre vaudeville), une traduction burlesque de rodyssée et des quatre premiers chants de TÊnéide, quelques poésies fugitives. La plupart des autres manuscrits laissés par ce poGte si gai et si fécond sont déposés à la bibliothèque du Musée-Fabre de Montpellier : ils contiennent des vers inédits^. — - Les
* L*Abb6 Favre versifiait aussi en français; on a quelques poSmes de lui , écrits agréablement en eeite langue* Nous nom permet-^