PLANCHE XXVI
Venus Anadtomème *.
Nous ne prétendons pas nous ériger en profes* seurs de l'art , mais nous nous plaisons à observer , avec le secours de ceux qui l'exercent , quelle perfection les anciens mettaient dans l'invention et le travail de leurs productions ; et nous cherchons à détruire quelques taches , que des esprits extrêmement dilËctiltueux ont voulu imprimer sur les ou « vrages de ces illustres artistes, car quelques«-uDS ont reproché aux anciens le manque d'expression , et ont soutenu que les sculptures grecques étaient froides et inanimées. Le Laocoon, le (Radiateur Borghése, et tant d'autres statues^ qui ont reçu la* vie, pour ainsi dire, de leurs auteurs, suffisent pour convaincre de la fausseté de ces idées , et nous voulons ajouter une nouveUe preuve à cette vérité, en faisant examiner la channante statue que nous offrons dans cette gravure. Elle représente Yénus Anadyom&ne (i), sortant de la mer, faisant se-
* Cette statue est haute^de six palmes et trois onces. Elle est en marbre grechetto dur. La tête , antique ^ mais rapportée ^ est de marbre grec. Les bras sont modernes , ainsi que quelque partie des plis. Elle a appartenu à M. Carlo Albacciniy sculpteur ^ qui l'a restaurée.
(i) C'est-à-dire sortant du sein des eaux.
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cher ses cheveux , et par son mouyement gracîeiix de tout le corps ^ elle paraît plutôt uneperscone vivante , qu'un marbre sans sentiment Ainsi , dès le moment de sa naissance, la mère des Amours et de la Volupté conunence à se faire connaître, en réunissant la beauté , les grâces et les attraits. Oa trouve parmi les bronzes du Musée d'Herculanum une figure de Vénus , absolument en tout sembla* ble à notre marbre ( i ) , et si la tète de notre statue n'est pas celle qu'elle avait primitivement , elle a dû appartenir à une figure toute pareille , car elle convient beaucoup à tout le mouvement qu'a le corps, et à l'action des bras. L'élégant écrivain des vies de tous les peintres anciens , en prenant Pline pour son guide (a), a décrit d'une manière poétique le tableau d'Apelles que l'on conservait à Coos , et qui représentait Vénus Anadyomëne ; il dit: « Elle retire des ondes ses beaux che'' ceux blonds , et tandis que ses mains d albâtre en expriment Veau , on dirait quii tombe d*un nuage dor une pluie de perles brillantes. » Dans notre statue on peut admirer, indépendamment des grâces et des attraits répandus sur son visage, la vérité qui régne dans les formes de tout son corps, et une morbidesse si gracieuse , qu'il semble voir palpiter les chairs sous ces apparences vraiment di-
(i ) Anllq. d'Hercal. , tome VI , des Bronzes II, pi. XVII^ num« I.
(a) Carlo Dati , Vite de' pittori antichi. Vie d*Apelles> eh. XXX; page 69.
vines. Sa main droite élevée laisse tout à découvert le corps de ce côté, et le développe avec 'une agréable mollesse ; et le bras gauche , qui ne s'élève que depuis le coude , se replie si délicatement sur ce côté , qu'il donne une certaine élasticité à la chair, et une variété séduisante à tout le corps. La draperie, qui enveloppe la partie inférieure du corps , placée un peu plus bas que les hanches, est nouée d'une façon très-naturelle, et retombe en formant des plis riches , sous lesquels néanmoins on entrevoit le nu, parce qu'ils suivent exactement le mouvement et les contours des membres , sans en diminuer la grâce légère. On doit remar* quer avec quel art le sculpteur a donné une douce inclinaison à la tête , et a fait reporter en avant les bras , afin que l'eau qu'elle exprime de sa chevelure ne retombe pas sur son corps ou sur son vêtement. Ceci nous prouve que les artistes anciens ont su donner à leurs figures de l'expression dans l'attitude et dé la souplesse au corps, quand le sujet et l'action les rendaient nécessaires^ mais jamais par pure fantaisie , ou par des motifs vains qui pouvaient être contraires à la vérité et à la beauté qu'ils voulaient exprimer.
Nous craignons que l'admiration qu'excite en nous cette belle statue ne nous fasse paraître trop portés à lui trouver des beautés. Mais réfléchissant que le célèbre tableau d'Apelles à Coos représentait la Déesse de la mer entièrement nue, conomie on la voit dans tant de jolies gravures (i),
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(i) La beauté de Yénus Anadyomène peinte par Âpel-
et daos quelque petit bronze grecj et sachant d'ailleurs que le même peintre en peignit une autre
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it$, fut, pour ainsi dire y iospirëe par Hëtiode ^ qui la décrit dans la Théogonie j v. igo e soiv., sortant de récame de la mer, et lui ayant fait mettre le pied sar la terre^ il dit que Therbe croissait sous sts pieds d^icats. Pline Ta indique ainsi dans le liv. XXXY de YHist. fuu./c. X,, tome V; p. an , 1. 9* Venerem exeuntem e mari divus Aitgustus dicavit'in delubro patris Caesaris, quae Anadjrtymene voaUur , versihus Graecîs tali opere , dum laudar tur , vieto j sed illustrato. Hardouin et Carlo Dati ne purent décider si les vers grecs^ cités par Pline, sont ceux qui nous sont restés dans TAnthologie grecque , liv. IV, cb. XII f nnm« 26 et suiv. , et sont d* Antipater Sidonius , ou d'Arcbias , ou de Démocrite , on de Julien , on de Léonidas de Tarente. La première épigramme devait certainement être très-célèbre, puisque nous en avons une version dans Ausone :
In Venerem. Anadjromenen , CVI* Emersam pelagi nuper genitalihus undis
Cjrpria Apellei cerne laboris opus ; Ut complexa manu madidos salis aequore crines
Humidulis spumas stringit utraque comis.
Auson. , Épigr., page 6^.
Comme aussi celles de l' Anlbologie grecque , 1. c« ^ n. 27 et 5o sont très-élégantes -, en voici la version -
Archii in eadem , XXVII.
Jpsam ex ponto nutritio Apelles
Venerem nudam vidit enatam.
Et talem formant irrigatam aquae spuma
Siccantem teneris manAus adhuc capiUuni.
Leonidae Tarentini in eandem, XXX.
Videns Apelles pulcritudinem desidetatUissimam Non pictam , sed vivant efformavit.
Bene enim summis manibus exprimît comam ^^
ai9 qui surpassa la première en beauté (i), quii ne
(i) Gajlna a donne un bronze d'un excellent travail * ponr une image de Ye'nus Anadyomene^ et on peut la voir dans le tome XXX des Mémoires de l' Académie des Ins^ criptions et belles lettres y page 44^ ^^ Tédit. in-4.^ Bene vero oculorum serenus elucet amor ^ Et mamma puhertatis mmcia imitatur malum cydonîum.
Les poètes latins n'ont pas cesse de vanter ce miracle de la peinture , et en ont souvent parié :
Vt VémiS anificis labor est ^ et gloria Coi Aequoreo madidas , quae premit imhre comas. Ovid. f liv. IV y de Ponto , Éleg. I ^ v. 29*
Le même poëte dahs nn autre passage ^ Properce ; Corneille Sevère et d'autres ont décrit cet ouvrage qui donna une réputation à Côos, et la rendit très-fameuse:
Si Venererà Cous numquam, possuisset Apelles ; Mersa suh aequoreis illa lateret aquis.
Ovid. ^ Art. Am.y liv. III, v. 4o'-
Par ce motif les antiquaires ont cherché a retrouver cette image célèbre parmi les restes des antiquités, et ont cru l'avoir reconnue dans la figure de Vénus toute nue que l'on voit gravée sur diverses pierres dures, dont on trouvera quelques-unes dans Mafifei, Gemme antiche figurate ^ tome III y pK 5, et dans quelqu'autre publiée par Win* ckelmann dans les pierres gravées de Stosch du n. 546 au 55 1. Cet auteur savant a cependant confondu les Vénus qui s'ornent les cheveux avec celles qui se les font sécher en sortant des eaux de la mer. C'est le sentiment 4e Pline au même liv. XXXV , ch. X , page aoQ^ L i3, qu' Apelles a pris son modèle de la Vénus d'après Campaspe aimée par Alexandre le Grand , qui lui fit don de cette maîtresse. Mais Athénée, liv. XIII, p. Sgi , A, assure qu'elle fut copiée d'après Phriné, et Clément d'Alexandrie^ ad GentiL, à 35, veut que toutes les V4: nus aj«at été exécutées d'après d'anciens artistes.
la tiernÛDa pas cependaoi, n'ayant porle toute si perfection que sur ia partie supérieure de sa figure, et laissant le reste sans être fini (i): dous pensons que notre marbre nous a conservé une copie de ce second tableau, et que le sculpteur grec en voila' la partie inférieure , ne voulant pas risquer la comparaison avec le talent d'un artiste de si grand mérite , imitant aussi l'exemple des peio* très qui n'avaient pas voulu achever le tableau, et mêler leur travail à un ouvrage aussi sublime. Le bronze- d'Herculanum qui se rapporte à l'art grec, la qualité du marbre de notre statue, qui est grec aussi, appuyent notre opinion } et aujourd'hui le sentiment le plus général est que les marbres
(i) Pline nous a fait connai tre ce second tableau d'Apelles; il dit ^ liv. XXXV ^ ch. X, tomeV^ page aia , 1.4* Apelles incoaverat aliam Venerem Cois, superaturus etiam suam illam priortm. InvidU mors percLCta parte : nec qd, succederei operi ad praescripta Uneamenta inventas est. La conjecture que nous proposons n'est pas détruite parce qu'on voit une Venus habillée sortant de la mer, puisque tout le monde sait que l'on représente les divinite's da sexe et marines vêtues depuis la ceinture jusqu'en lus; on en trouve de frëquens exemples dans les anciens monumens. Nous citerons cependant k ce sujet quelque bas-relief qui offre Vénus naissant du sein de la mer et qui est couverte à moitié. C'est un bas-relief du Musée Capitolin, tome IV, pL LXII, et dans les Volumes soivans de notre Musée nous en publierons un autre plus particulier. On pourra aussi observer que cette maniere de se couvrir était un symbole de toutes les divinités cér lestes ; comme, nous l'avons vu à Jupiter.
ânti({ues nous reproduisent tes plus beaux che&d'œuvre de la peinture et de la sculpture grecque; de sorte que notre conjecture paraît toujours plus proche de la vérité. Cette statue a en t>utre des formes si élégantes dans le nu , qu'elle mérite d'être étudiée par tous ceux qui cultivent les beaux arts; ils trouveront eh elle un urodèle parfait de la Déesse de la beauté , et ils ne peuvent trop chercher à imiter la vérité simple de la manière de draper , de laquelle les artistes modernes s'éloignent très* souvent des maîtres anciens , parce qu'ils se livrent il de faux principes.