‹ Monumens du musée Chiaramonti, décrits et expliquésChapitre 22 sur 55 · P L A N C H E VIII · texte numérisé non relu

P L A N C H E VIII

JtJNOX ET ThÉTIS *.

Cette sculpture ne semble pas être un fragment de quelque sarcophage , mais un bas-relief qui aura servi d’ornement à quelque édifice. S’il paraît être termine du côté de la figure assise , on ne peut s’assurer s’il se prolongeait davantage de l’autre côté. Le lieu oü il était placé , les figures réunies , et les autres sculptures qui pouvaient l’accompagner , auraient pu apporter des lumières propres à eu déterminer le sujet. Mais dans l’état oü il est , autant il a de prix par sa composition et par son lie tireuse exécution , autant il est difficile d’en donner l’interprétation. Au mérite de la sculpture sc joint celui de la conservation , puisque toutes scs parties , quoique de haut relief, n’ont pas beaucoup souffert des injures du temps , qui détruit tout ()n voit ici deux figures de femmes , l’une en pied et l’autre assise. On reconnaît facilement Julien dans la première à l’air majestueux de 6es traits, à son habillement noble de matrone, & la mitel la très- élevée qui orne sa tète. Celte Déesse , qui tient d’une manière impérieuse sa main gauche appuyée sur scs flancs , prend avec un air d’amitié ,

* Ce bas-relief a nos palmes deui ouccs de hauteur, et trois de longueur. Il est de marbre grec. Les bras de la figure de Juuon sont modernes; la tète et Irbras droit de Thétis également. Elles sont d'un haut relief très-bien conserve dans toutes les parties.

de la gauche , le bras de la' figure qui est devant elle. Cette seconde figure est assise sur un rocher, elle a le pied posé sur uu marche-pied comme c’est l’usage pour les Déesses (i). Elle est couverte d’un pepkira très-grand qu’elle relève de dessus son visage avec les deux mains , et elle montre par celte attitude scs bras qui sont nuds en entier.

11 nous semble que les anciens poêles nous ont parlé beaucoup plus des disputes de Junon, que de scs entretiens de confiance. On connaît dans les fables ses disputes avec Callisto , décrites si vive-

(i) Le marche-pied est appelé par les Grecs i>.T O-xodlOf ou VTtofia^pa y et selon Homère Sprjvvç % par les Latins sup- /ledaneum. Winckeltnann, Mon. inéd. f tome II , page a >, 71 , i5a, l’attribue aux Divinités, ou à ceux qui leur appartiennent ; quoique lui-même accorde quelques exceptions k celte règle, cependant dans ce cas-ci ou ne peut peuaer différemment. Ou trouvera le marche-pied sous les pieds de quelque! mortels qui n’ont pas une origine céleste, et c’est quand le lieu où se passe l’action exige qu’il y soit comme meuble domestique ; mais de le voir au bas d’une roche nous fait croire qu’on ue l’a mis que pour indiquer la qualité de 1% personne représentée , et c'est le motif pour lequel nous ne craignons pas de le regarder dans ce morceau comme un attribut de divinité. Si cependant on le voit presque généralement dans les basreliefs des tombeaux des Grecs sous les pieds des figures des mortels, comme on peut s’en assurer dans Pacciaudi, 3/on. Pelop. , tome I, page ito -, tome II, page aa3, a3.{ , a35, 337, 273; dans Biagi , 3/on. Grâce, ex Mus. Pian.', Mon. Pîecroi. , pl. XVII, XVIII, il faut réfléchir qu’alors les morts étaieut regardés comme passés dans une condition supérieure, et qu'on les assimilait aux Dieux.

ment par les poètes (i); mais l’air de tranquillité qu'elle a dans ce bas-relief est oppose k ses actes de fureur que nous raconte Ovide. U était possible d'imagiuer que ce marbre nous représentait l’instant où Junon, descendue de l’Olympe, traversa les ondes pour trouver la vieille Thélis , afin de lui avouer ses torts en voyant Callisto elle-même métamorphosée en ourse et placée, au Ciel (a) ; mais la contenance timide de la figure assise , ne peut convenir à Thétis donnant des conseils à Junon.

Nous nous rappelâmes alors les entretiens qu’eut Junon avec Pallas , et avec Vénus, rapportés par Homère et par d’autres poètes ; et quoique nous trouvions plusieurs exemples et de Pallas désarmée (5) et de Vénus vêtue (4)» nous ne pouvons pas cependant reconnaître une de ces Déesses dans cette femme.

Nous avous étc pendant quelque temps dans le

(i) Ovid., Mêlant. , liv. Il , v.

(a) Ovid. , I. c.j v. 5o8 :

Jnlumuit JunO pvstquam inter sidéra pelle X Fulsit , et tut canam descendit in aequvra Tethim Oceanumquc senem , quorum rercrentia movet Sacpe Deos.

(!>) Bellori , Adtniranda , pi. 3? , 58 , 3q , où sont le* bas-reliefs du forum Palladium , dan* lesquels Pallas est souvent représentée «ans armes.

(4) Il y a un grand nombre de- sculpture» et de médailles sur lesquelles on trouve Venu* vêtue ; on peut le* voir dans Montfaucon , Ant. Expi. , t. I, p. I, pl. CH, n. 6; pl. CIV, n. 3.

doute si ce n'éuit pas l’entretien qui eut lieu entre Vénus, Junou et Pallas pour la persuader de porter Jason à être l’amant de Médée: selon Apollonius de Rhodes (i), Junon fut la seule qui parla , et ce pourrait être un motif qui ait engagé l’artiste ii ne pas introduire l’autre Déesse , ou Lieu ce serait un effet du ravage du temps qui aura détruit une portion du bas-relief. Mais comme le poète nous décrit Venus surprise par les deux Déesses, au moment où elle ajustait ses cheveux , ce trait de la fable ne peut convenir à notre morceau, et cette attitude d’une personne intimidée serait encore moins convenable pour une Déesse que deux de ses pareilles viennent supplier. Cela est d’autant plus probable , que dans la fresque d’Herculanum, où' l’on voit le même fait représente , l’attitude de Vénus se compose avec une singulière noblesse (2).

Mais en observant qu’une figure assise de cette façon peut ressembler beaucoup 1* une des nouvelles épouses que l’on voit sur les anciens monumens , nous avons cru devoir nous déterminer à la prendre pour Juuon présidant à quelque mariage céleste ; et comme nous ne nous rappelions pas qu’il y en eut de célébré avec un concours plus nombreux des Dieux , que les noces de Thc-

(1) Apollonius de Rhodes, liv. III, v. 34 et suiv. , et v. 47 au 5o.

(a; Voyez Ant. d'Iferc Peintures, tome II, pl. XI , page 6-.

Musée Chiaram. , Vol. L

lis, nous pensons que U figure en pied esl Junon qui l’engage à épouser Pélce (i).

Nous pouvons ciler un grand nombre de raonuraens inléressans, lanl de sculpture que de peinture, antiques, qui nous offrent le tableau de ces noces où l’épouse est constamment et entièrement semblable à celle que nous voyons ici. Dans le basrelief qu’a public Winckeluiann (a), ou les Dieux

(l) Les mythologue» distinguent dent Thtfti» , que les écrivains nous rappellent souvent très-confusément. Lea noms de ccs deux divinités sont suffisamment distingué! dans le latin par la différence avec laquelle on les écrit. L'ancienne Thélis est appelée Teihys , et la jeune épouse de Pelée Thélis. Nous nommerons la première Tethys et la seconde Thélis. Tethvs était fille du Ciel et de la Terre , épouse de l'Océan, et elle passait aussi pour la mère des Dieux. Tliéti» est supposée par quelques-uns fille de Chiron , mais suivant Homère elle est fille de Nérée et de Doris fille de Téthys. Cette Thétis aptes avoir charmé par aa beauté Jupiter, Neptune , et Apollon, fut destinée aux noces d'un mortel. Priée l'aima envain pendant long-temps, car elle se métamorphosait de mille manières pour fuir ses ernbrassemeu» , mais enfin avant suivi les conseils de Thémis , il la surprit et devint son époux. Tous les Dieux assistèrent à leurs ndees , devenues célèbres par les chants des portes grecs, par Hésiode , et parmi les latins, par Catulle. Fulgcnce nous donne la signification allégorique du cette fable, cli. MI du liv. III, page (19, et dit que comme ‘xrf.oç en grec signifie lutum , et que Thélis esl l'eau , leur union indique que l'homme est engendré du limon et de l'eau. Il ajoute encore que le concours des Dieux à ccs noces fait également allusion k la génération de l'homme à laquelle tous les Dieux eurent part , parce que les anciens attribuaient k chacun d'eux le soin de conserver quelque partie du corps humain.

(a) Wintkelmanu , Mon. inéd. , tome I, num. III*

donnent des présens aux époux , Thétis est parfaitement semblable a la nôirc. L’épouse clans la célèbre peinture dite Aldobrandiuc, où Winckclniann retrouve avec raison le même sujet, ne diffère pas de la nôtre (t). On doit remarquer dans cette statue que le pied est chaussé d'un soulier , et non d'une semelle simple. Ce soulier doit être celui qui se faisait de couleur jaune ( luteus ) consacre k l'Hymen , dont parle Catulle dans ces vers célèbres qui commencent ainsi Collis o Hcliconii (a).

Mais pour patlcr des monurnens que l'on sait avec certitude appartenir il Thétis, nous dirons que sur le bas-relief Capitolin , où sont représentés tout autour la naissance clics actions d’Achille (5), Thétis est enveloppée d'un grand manteau , dans l’instant oit elle confie son fils au centaure Chiron , et elle paraît vêtue absolument de même que dans notre statue; il n’y a de différence que par l’attitude. Homère en parlant d’elle dit toujours quelle

(i) Boitati, in Append. Veter. Musiv. e P ici- ad Bellor. Pict. Crjrpt. Hom.t pi. XVIII , n. i , page io*J, décrit très-au-iong celte figure, toujours cependant d'après les rits romains, il dit que son péplum est couleur de lait, quand elle est vêtue d'uu manteau blanc, et Winckel. t 1. c. , tome II, page 6 o, i5a.

(a) If tu: vent', niveo çertns

Luteum f*ede soccum:

Catull. , LXII , v. io, page

(3) Foggini , Mus. L\tp. , tome IV, pl. XVII , num. 4>

est couverte d’un ample ptplum (i), de sorte que nous devons regarder ce vilement comme une distinction qui lui est particulière.

Nous ne nous rappelons pas qu'aucun poète nous indique Junon employée dans les n6ces de Thétis , et même nous la voyons représentée k une place distincte sur les lias-reliefs on l’artiste a exécute l’action de Pelée surprenant La Déesse des ondes (a). Junon y est assise comme une souveraine j elle a la tète voilée , et s’appuye de la droite sur son sceptre , tandis que toutes les autres divinités semblent seulement spectatrices de cet événement. Winckclmann , selon le témoignage que lui fournit Phocius , dit que Junon fit présent k Pelée d’une chlamvdc pour ses noces (3). On peut également supposer que Junon veut hâter celte union, pour se débarasser d’une rivale aimée par Jupiter depuis long-temps. Car il n'abandonna Thétis qu’après que Promclhée l’eut averti que , selon l’oracle , il devait naître d’elle un fils qui serait plus fort que son père , ce qui fit craindre à Jupiter

(i) Homère, //. XVIII f y. 585.

Pourquoi , Thétis vint à nous enveloppée d’un grand voile superbe.

Et quelques vers après il dit:

Pour cela , Thétis , vêtue d'un long et ample manteau, viens chez nous, ô Déesse.,

(a) Winckclmann, Mon. inéd. , t. I, n. no. Ce n’est pa> sur ce bas-relief seul , mais sur beaucoup drautres semblables que l’on voit Junon avec un maintien majestueux présider à celle surprise de Thétis , voulant montrer sa volonté pour que ces nices fussent accomplies.

(3) Le même , I. c. , tome II , page i55.

d'étre par lui encofc une fois chassé de l’Olympe (i). Junon, comme reiue et comme épouse de ce Dieu , pouvait partager ses craintes à cet égard, et par cette raison presser les noces de Pelée , qui étant un mortel , ne pouvait donner naissance qu’à des mortels quoique époux d’une immortelle , et alors les Dieux de l'Olympe étaient affranchis de tout danger qui pftt les menacer.

Nous avons proposé cette conjecture assez vraisemblable sur les convenances de cette fable, par la comparaison que nous en avons faite avec d’autres monumens. Les lecteurs jugeront si nos idées sont justes , mais ils ne pourront pas ne pas reconnaître dans cet intéressant bas-relief une Junon Pronuba avec une jeune épouse supérieure à des mortelles.

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