‹ Monumens littéraires de l'Inde, ou, Mélanges de littérature sanscriteChapitre 10 sur 24 · I 34 FÊTES · texte numérisé non relu

I 34 FÊTES

chargée de mets choiôs et de liqueurs déticienses. Sur de larges plats les cheh d'office ont servi des viandes de toute espèce : ce sont des quarti^ers de mouton rôti, entourés de beurre et assaisonnés de poivre et dç sdi , ou des tranches de jeune buffle grillées, et {dacées sur une couche de beurre avec quelques grains de sel et quelques gouttes d'un acide tiré du twiarin; ce sont des pièces de chevreuil et d'autres gilners, marinées dans une saumure où séjournèrent long-temps des grenades, et des mangues, et d'autres fruits, dont l'arôme a pénétré toutes les chairs ; ou bien des oiseaux rôtis avec soin et arrosés d'une sauce composée de beurre , de jus de mangue , d'huile et de sel. Pour stimuler l'appétit et la soif, on a di^K)sé en entremets des grenades, des citrons, des radis, des feuilles de bétel, de Xassafœûda^ du gingembre et de l'andropogon *. Les liqueurs les plus variées remplissent les coupes. Leur faim est apaisée, et les tables se couvrent alors de mets plus légers : on sert des fruits naturels et confits, du firomage, des crèmes, des sorbets (soûpa). Tous les cœurs sont épanouis : la voix des femmes commence des chants joyeux que les hommes répètent avec

' Cinq friMtft acides ^ le jujube , la grenade y l'oseille » le spondias et le citron , forment une saumure ^ appelée /^no/cAoni/a.

' C'est l'andropogon , surnommé schœnanthus^ ou jonc odorant.

DE DWARAKA,. v l35

transport; le geste s'amme et l'esprit est plus^vif. Mais Cricbnâ les ayertit que la nuit est venue, qu'il est temps de songer au concert. Nàrada prend son luth sur lequel, avec tant de science , il parcourt les six modes ; Crichna lui-même et ses enfans tiennent les cymbales; les Apsaras, les tambourins^t les autres instrumens de musique. Pour terminer dignement la fête , la ^racieuàe {Uimbba a la taille élégante et svèlte, Ourvad aux grands yeux , Hémâ, Misrakésl , TUottamà et Ménakà % les plus belles de ce& nymphes divines , tachent de mettre dans leurs chants, dans leurs danses, dans leurs gestes, tout ce qu'il y a de plus aimable , de plus tou^ chant, de plus enchanteur. Crichna, pour reconnaître le cèle des Apsaras, peint lui-mâme leur âtmt de la couleur rouge du sandal , leur donne le bétel d'honneur*, et leur permet en-x

' Ce sont les noms de plusieurs Apsaras. Rambhâ signifie so^ note ; Ourvasi exprime la victoire de la beauté ; Hémâ , la couleur bk>nde de la ckevelure, ou Tédat des parures en or. Misrakésî doit son nom à sa chevelure chargée de fleurs ou d'autres ornemens; Tilottamâ, aux signes que Ton distingue sur sa peau; et Ménakâ , par son nom , semble dire qu'aucune beauté n'est comparable à tiUe.

** Une marque d'honneur, qu'on accorde à un hôtis, est de lui frotter le front avec de la poudre rouge de sandal qu'on apporte sur un plat de cuivre ou d'argent. Ensuite on lui présente \epàna, ou le bétel.

l36 FÊTES DE BWAHAKA..

suite de retourner au séjour céleste d'où elles étaient descendues pour lui complaire.

Après leur départ^ les enfans d'Yadou furent invités par Crichna à savourer paisiblement les douceurs du bétel ^ substance merveilleuse et digne des habitans célestes , qui exalte Fesprit en charmant les sens^ qui chasse les mauvais songes et procure à Fàme Tivresse du bonheur; doux et parfait mélange ^ où à la feuille du tSmboula ( bétel ) , à la noix de Varéca y à une légère dose de chaux ^ on joint les cinq aromates dignes de la bouche des rois , le clou de girofle , la muscade^ le camphre^ le bois d'aloès et le parfum du caccola.

Enfin , pour dernier prodige de cette journée si féconde en merveilles^ le mont Rêvata se couvre des touffes d'un jasmin admirable , dont les fleurs , éclatantes de blancheur^ brillent aux yeux des Yâdavas étonnés comme autant de flambeaux lumineux. On dirait une cascade de glace étincelante^ ou plutôt un rayon de la splendeur céleste.

C'est ainsi que les compagnons de Crichna^ après avoir connu les travaux^ jouissaient des plaisirs de la paix. Ainsi s'écoulait dans une alternative de maux et de biens la noble carrière de ces héros.

MORT DE ROURMI.

(tiriê du HARIVAKSÀ.)

La scène suivante ne doit pas être omise dans un tableau de mœurs. Elle n'est pas à l'avantage du caractère des anciens princes indiens; mais ces héros ne sont pas plus parfaits que ceux d'Homère. S'il est vrai que Palamède , pendant le siège de Troie , introduisit les jeux parmi les Grecs , il dut y introduire aussi les vices dont nous allons décrire les tristes effets , c'est-à-dire la cupidité , l'astuce et la violence.

DE ROUKMI.

RoukmI^ successeur de Bhichmaka^ son père^ roi de Vidarbhâ, avait une fille, nomme'e Soubhàngi % dont la réputation de beauté s'était répandue sur toute la terre. Parmi les princes assemblés pour disputer sa main , le beau Pradyoumna ' avait fixé son choix. De cette union sortit Anirouddha % qui se distingua par ses exploits et son habileté à tirer de l'arc , aussi-bien que par son instruction et ses profondes connaissances dans les Védas et les livres moraux. Quand le temps de l'adolescence fut passé pour Anirouddha, Roui mi, son aïeul, songea à lui donner comme épouse une de ses petites-filles, nommée Roukmavatî. Toujours

' Le nom de Soubhângi désigne Téclat de la beauté. Celui de Roukmavatî a le même sens que Roukminî.

* C'est le fils de Crichna et de Roukmini. En lui revivait l'amour, appelé Càma par les Indiens. Autrefois réduit en cendres par un regard de Siva, il était revenu au monde dans la personne de Pradyoumna : ce mot signifie noB/e et puissant

^ Anirouddha veut dire un héros qui ne trouve pas d'obstacle.

l42 3IORT

attaché à Roukmini^ sa sœur, et rempli d'estime pour Pradyoumna, son neveu et son gendre, le roi de Vidarbhâ avait renoncé à cette ancienne inimitié qai Tanimait contre Crichna. Des liens de famille unissaient de plus en plus ceux qui dans leur jeunesse avaient été rivaux de gloire et d'ambition. Crichna, Roukxnini et leurs enfans ; Balarâma et les autres cbe& Yàdavas s'étaient rendus à Vidarbhâ pour assister aux fêtes du mariage. Roukmi, de son côté, y avait invité et ses parens et les rois ses amis. On avait choisi un jour propice, une consteUation de bon augure pour accomplir cette union, et l'hymen d'Anirouddha et de Roukmavatî fut célébré par les transports de joie des habitans de Vidarbhâ et des en£aus d'Yadou. Ceux-ci avaient été accueillis avec les plus grands honneurs , et traités comme les immortels. On disrtinguait parmi les princes étrangers le roi d' Asmaka, le noble Venoudâri % Akcha, Sroutarwan % Tchânoûra, Cratha, Ausouman, Djayatséna^

' Ce Yéuoudâri , plus haut , est dit roi de Casmîra. * On peut lire aussi Souiarwan.

^ Parmi les noms de ces différens princes , ceux de Sroutarwan et d'Ansouman désignent la renommée et la gloire ; Tchânoûra et Cratha , la terreur et le mal que Ton cause à ses ennemis. Djayatséna signifie chef d'une armée victorieuse. Pour le mol Akcha^ il est difficile d'en rendre compte ; car il signifie dé à jouer, char,

DE ROUKMI. 143

souverain de Calinga ' ; le roi de Pândya % et celui de Riehika. Ils étaient tous des contrées méridionales^ et conservaient encore quelque ressentiment des défaites que leur avait fait éprouver la valeur de Balaràma. Après s'être ^Qtendus^ ils dirent en secret à Boukml : « Il nous serait agréable de jouer. Vous êtes habile aux échecs y tandis que Balarâma y est et fort maladroit et fort ardent. Il faut qu'il paie cher son inexpérience. Commencez , nous parierons pour vous^ et nos triomphes au jeu nous vengeront du héros armé du soc homicide. » Pour leur complaire , Roukmi fait préparer une salle magnifique , décorée de colonnes d'or et ornée de fleui^. Les princes^ parfumés d'essence de sandal^ le sourire sur les lèvres, une couronne sur le front, occupent des sièges tout brillans d'or, et triomphent déjà ^1 espérance. On invite Balarâma; audacieux et entreprenant, il accepte sans balancer, et vient tenter la fortune. U ne soupçonne pas la perfidie de ses rivaux, qui étalent sur la table des monceaux

roue, U désigne peut-être un prince habile au jeu ou à diriger un char ; on peut encore le traduire par le mot latin oeulatus.

' C'est le nom donné à. plusieurs provinces , entre autres à un pays de la côte de Coromandel, près de Madras.

' Pàndya , province du sud , aujourd'hui Coimbetore.

ï44 MORT

d'or^ de perles et de pierres précieuses^ Alors commence un jeu qui n'est pas un amusement^ mais la mort même du plaisir; un jeu qui doit amener la dispute , le combat, la vengeance et la ruine des insensés. Balaràma parie contre Roukml dix mille nichkas ' et plus , tout en or« Mais en vain il dispute la victoire, il perd une première, une seconde partie; il s'obstine, et les millions sont par lui exposés à une chance qui doit encore tourner à son désavantage.

« Gagné! » s'écrie bientôt Roukmiavecun air de triomphe et en tressaillant de joie. Puis l'imprudent ajoute avec un souris moqueur : u L'invincible Balaràma a été vaincu au jeu. » Le roi de Calinga, en entendant ces mots, se met à rire; et dans les mouvemens de la joie qui se peint sur son visage , ses dents restent à découvert. Balaràma ouvre alors les yeux; il voit dans quel piège il est tombé. Il sent toute l'amertume des paroles du fils de Bhlchmaka. Il allait éclater; mais le sentiment du devoir le retient : la politesse en ce moment arrête son indignation, n rappelle toute sa fermeté. « Je tiens encore, dit-il, pour une somme supérieure aux précédentes. Prince, placez les pièces noires et

• C'est un poids qu'il est difficile d'apprécier, parce qu'il a varié beaucoup.

DE ROUKMI. 145

rouges sur ce brillant échiquier. » Ainsi le fils de Rohini " provoque Roukmi, qui, sans proférer un seul mot, a bientôt renversé les quatre corps de bataille de son adversaire * ; il a gagné Balarâma, et, tout en gardant le silence, il ne peut s'empêcher de rire , mais d'un rire trop expressif. La patience de son rival est épuisée : la colère l'emporte. Balaràma se lève, outré de dépit; il pousse la table soutenue sur un pied d'or massif, et renverse Roukmi, dont l'air et les propos insultans ne font que l'irriter. Il ne voit plus en lui le frère de Roukmini , sa belle-sœur; il ne voit qu'un ennemi qui l'outrage; et de l'échiquier qu'il saisit , il le frappe et lui ôte la vie. D'un autre coup il brise les dents du roi de Calinga; et, dans sa fureur, il pousse des cris,

* Balaràma , frère de Crichna par son père Vasoudéva , avait pour mère Rohini. On raconte que, conçu dans leivin de Déyaki, mère de Crichna , il ayait été transporté dans celui de Rohini , pour être soustrait à la colère de son oncle Gansa , qui avait juré la perte du huitième enfant de sa soeur, que des oracles annonçaient comme devant être son ennemi. Ceux qui regardent les livres indiens comme une falsification de nos ouvrages sacrés , retrouvent dans ce Gansa le personnage du roi Hérode.

' Le jeu d'échecs reproduisait la di.sposition d'une armée indienne , anciennement composée de quatre corps, l'infanterie , la cavalerie , les chars et les éléphans. A la place des éléphans , le jeu moderne met les tours, et les fous au lieu des chars ( Voyez vol. I, Rech. asiat.). L'échiquier s* appelle achtapâda , à cause des huit cases qu'il présente sur chacun de ses côtés.

l46 MORT DE ROUKMF.

terribles comme les rugissemens du lion. Les aotres princes se précipitent vers lui : il tire son poignard^ et les tient en respect. Il embrasse une des colonnesd'or quisoutenaient la salle, l'arrache avec la force de Féléphant, et s'en fait une espèce de massue dont il menace ses ennemis . U sort , inspirant aux complices de Roukml la frayeur que cause le Uon aux timides antélopes^ et il se retire danssestentes^oùils'entourede tous ses guerriers.

U raconta à Crichna les détails de cette malheureuse aventure : Crichna s'abstint de toute réflexion. Mais Roukmini ^ en apprenant la mort de son frère, ne put s'empêcher de déplorer .sa destinée. Elle versa des pleurs, et s'écria : a U est donc mort, ce guerrier qui n'avait point succombé sous la valeur de Crichna ; il est mort , tué par Balaràma au milieu des fêtes et des jeux. Semblable au dieu qui lance le tonnerre, il maniait dans les combats l'arme dupetit*fîlsdeBhrigou , et il a péri d'une manière indigne d'un guerrier. D mou frère, tu étais accoutumé à vaincre, et maintenant les combats ne te reverront plus ! »

Ainsi s'exhalait la douleur de Roukmini. Le coup porté par Balaràma doit avoir des suites : il va réveiller les haines qui commençaient à s'éteindre, et les enfans d'Yadou , prévoyant la tempête , s'empressent de retourner à Dwârakâ.

MORT DE VADJRANABHA.

(extrait du HARIVANSA.)

Le récit qui va suivre montrera comme les Indiens savent traiter l'histoire , et comme on doit espérer de la retrouver presque toujours dans leurs livres. Le fait dont il est ici question est bien simple. Un chef de montagnards , profitant de l'avantage de sa position inaccessible , aspire à dominer sur les peuples de la plaine. Ceux-ci ont recours à la ruse : leurs émissaires secrets pénètrent dans ces montagnes où il semblait que l'oi^ seau seul pût arriver. Ils se lient avec les habitans , et savent même intéresser les femmes à leur cause. Quand le prince ambitieux appelle ses sujets au combat , il trouve que l'ennemi est établi dans ses états y que sa propre fille est devenue l'auxiliaire de ceux qu'il voulait abattre , et qu'il n'a plus d'autre ressource que dans une mort honorable. La simplicité d'un semblable récit ne suffisait pas au poète indien : il a fallu le couvrir de tous les ornemens mythologiques.

i5o Ces paisibles habitans de la plaine , ce sont les Dévas gouvernés par Indra et protégés par le héros Crichna : ces montagnards ambitieux 9 ce sont les Dètyas , ennemis éterneU des Dévas. Ces émissaires cachés ^ qui , par l'attrait des plaisirs , charment la rudesse des montagnards, ce ne sont plus de simples ménestrels ambulans : ce sont les génies de la cour d'Indra , ces cygnes harmonieux qui flattent l'oreille par leu|:'s chants et l'esprit par leur conversation : ce sont les compa* gnons de Crichna , déguisés en comédiens , qui , par les traits séduisans de l'amour et de la volupté , triomphent d'abord de ces eiuemis qu'ils achèveront bientôt sous les coups de leurs armes, bien autrement redoutables. Et cW ainsi qu'une anecdote modeste sert de texte à un petit poëme , à un roman , peu varié pour l'intrigue , mais singulier sous le rapport des moeurs et des usages , que l'auteur, tout en défigurant l'histoire, n'a pu s'empêcher de peindre fidèlement.

DE VADJRANÂBHA.

Page 1