‹ Monumens littéraires de l'Inde, ou, Mélanges de littérature sanscriteChapitre 9 sur 24 · FÊTES · texte numérisé non relu

FÊTES

toute part font tomber sur lui une pluie dont il rit de se voir inondé : ainsi les nuages fondent sur rOcéan. A son tour Crichna fait rejaillir sur elles les flots d'une onde légère : ainsi la rosée du ciel descend sur la plante fleurie. L'une feint de glisser, pour se faire soutenir par son divin époux; une autre fiiit, pour qu'il la poursuive ; quelques unes , formant sur la mer des courses et des joutes, conduisent des barques dont la forme est différente , et qui représentent des hérons, des paons, des poissons et des serpens. Le dieu cependant, n'oubliant pas les plaisirs de ses compagnons, appelle à ses fêtes ces nymphes merveilleuses qui font l'ornement de la cour de Couvera ' et de celle du grand Indra. Les divines Apsaras , par leurs chants et leurs danses , par leurs gestes expressif et le son de leurs divers instruments, charment les jeunes Yâdavas '. Leurs parfums, leurs guirlandes,

* Couvera est le dieu des richesses. Il est représenté comme difforme , ainsi que le Plutus des Grées. Il est lépreux et a une tache jaune sur Tœil. Il a trois jamhes, et n'a que huit dents; son nom même désigne un être monstrueux. Il possède un char, nommé Pouchpaka , qui le transporte où il veut , et s'agrandit suivant son désir.

' On reconnaît dans cette description les modernes bayadères attachées aux temples des dieux, comme les Apsaras étaient attachées à la cour d'Indra.

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leui'S robes élégantes , leurs sourires gracieux, leurs doux regards, leurs mouyemens passionnés, tout en elles séduit, enchante les sens. Puis, au gré de leurs désirs, Crichna présente aux Yâdayas ou des palais somptueux ou de frais bosquets. Des tables chargées des mets les plus exquis, des boissons les plus agréables , s'élèvent de tout côté. Ils se promènent sous de longs portiques, dans de vastes salons, dans d'immenses galeries où l'art et la nature étalent toutes leurs merveilles. On se croirait transporté au séjour de Couvera, sur le mont Kélàsa % ou dans le palais des dieux, sur le mont Mérou.

On y voit représentés des parcs délicieux, peuplés de cerfe et d'oiseaux : ici des arcs de triomphe où brillent les pierres précieuses, Témeraude, le cristal, la pierre lazuli, l'or le plus pur, les métaux les plus éclatans; ailleurs des oiseaux magnifiques ou de superbes éléphans. Leurs oreilles étaient ravies tout a l'heure , leurs yeux sont maintenant éblouis.

' Le Kélâsa est une partie du mont Mérou dans la chaîne de THimàlaya. Le Mérou est le séjour des dieux ; on le divise par étages : le premier, vers le nord , est le Swarga , paradis d'Indra ; le second , vers Pest , est le Kélâsa , séjour de Couvera ; le troisième , vers le midi , est le Vékountha , paradis de Vicbnou ; sur la cime est le Satya-Loka , habitation des saints.

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Bientôt après , la mer est couverte de leurs vaisseaux élégamment décorés. Le séjour de Varouna ' retentit des éclats de leur joie. Des villes volantes^ chargées de Gsndharhas (musiciens célestes), descendent sur les ondes; les heureux enfans d'Yadou y abordent galment^ et dans ces habitations mobiles et délicieuses , la terre , et le ciel, et la mer semblent s'accorder pour leurs plaisirs. Le divin Viswakarmâ, employant les ressources que lui of&ent les arts , y a tout réuni : on y trouve des jardins, des maisons^ des arbres, des étangs, des chars. Les bois résonnent des accens doux et variés de célestes coiilas^. Les paons déploient toutes les richesses de leur beau plumage. Les oiseaux viennent s'arrêter sur les pavillons, et les abeilles, en bourdonnant, s'y attachent en forme de grappes. Un vent doux et voluptueux répand au loin les parfums des fleurs de toutes les saisons, qui s'empressent d'éclore.

Ainsi, à plusieurs lieues au loin, la mer retentissait du bruit de la musique, des chants et de la danse. Mais la plus belle de ces villes flot-

» Yarouna est le dîeu des eaux, et le génie qui préside à Touest. On le représente un nœud de corde à la main.

' Le cokila est un oiseau dont le chant est estimé des Indiens , comme chez nous celui du rossignol. C'est une espèce de coucou.

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tantes , c'était celle où Crichna se trouvait avec toute sa cour. Immense et magnifique y elle offrait des habitations séparées pour les femmes^ qui , ornées d'or et de pierreries , parées de fleurs , parfumées d'essences, étaient servies par des génies ailés.

Les Apsaras sont introduites devan t Balaràma. Couvert de la poussière de sandal et richement habillé, la tête appesantie par les fumées du câdamhariy les yeux enflammés , les bras pendans , le corps mal assuré , il cède au sommeil , penché sur le sein de Révatî. Ainsi brille la lune à travers le voile des nuages qui la couvrent. Les mouvemens de sa tête vacillante agitent les deuxbrillans qui ornent ses oreilles. De temps en temps, du coin de l'œil, ^ il regarde sa bienaimée et sourit à ses charmes. Les Apsaras prennent ses ordres, et aussitôt, au son des instrumens, les unes chantent, les autres dansent.

Quelques unes, par leur pantomime, représentent la naissance, les progrès, le succès des amours de Balaràma lui-même et de Révatî; d'autres, prenant le langage % le costume et les ma-

' Les différens peuples de Tlnde ont des dialectes particuliers , que l'on voit , comme nos patois , employés dans les comédies ; ce qui en rend la lecture difficile. Je saisis cette occasion de réparer une omission involontaire que j'ai faite dans le Tableau de la littérature sanscrite. Je n'y ai point parlé du travail précieux

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nières des divers pays , et se formant en chœur, célèbrent d^s des hymnes, et figurent par leurs gestes les aventures et les exploits de Crichna et de son frère Balarâma^ ou l'histoire de leurs nobles épouses. Elles chantaient, puis frappant leurs mains en mesure , entrelaçant leurs bras , elles offraient à Fœil les groupes les plus gracieux. Balarâma est ravi, et prenant Révatîpar la main , il imite leurs pas et leurs mouvemeas; Crichna le voit, et lui-même avec Roukminî vient se mêler à leurs jeux , suivi de sa cour, accompagné de sa brillante famille , et tous ensemble, ils exécute^t une danse à caractère, un ballet d'un genre noble et sérieux ' . La joie des Yâdavas se communique au monde entier : à la vue du bonheur de Crichna, la terre tressaille de plaisir. Le divin Nârada descend du ciel pour prendre part à leurs ébats. Ses cheveux sont relevés en nœud sur le haut de sa tête : dans sa main il tient son luth , et c'est lui qui conduit la fête, placé sur le devant du bâtiment. Ensuite

publié récemment sur un de ces dialectes, appelé le Pdli, par M. Ë. Burnouf , qui , comme ipoi , disciple de M. de Chézy, a su profiter des excellentes leçons de ce professeur, de manière à faire avancer la science.

' On joue encore de ces pantomimes, qui portent le nom dy dtrd : pour jouir de ce spectacle , on se rassemble la nuit pendant certains mois de Tannée.

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s'arançant au milieu de la société ^ il se met à jouer le rôle de bouffon. D compose sa figure, arrange son extérieur et contrefait tour à tour toutes les persomites de cette noble réunion : tantôt c'est Balaràma ou son épouse, tantôt Crichna lui-même, ou bien les Apsaras, dont il répète les gestes , imite les sourires et rappelle les mouvemens passionnés. Echo burlesque des paroles qu'il entend, il rend le ton, l'accent de la voix. Tour à tour il est grave ou plaisant; les éclats de son rire bruyans ou son sérieux affecté ; ses manières grotesques appellent et propagent la joie. Cependant, par l'ordre de Crichna, on distribuait aux dames des pierreries , des robes magnifiques, des colliers de perles ou de bois de santdna *, et des bouquets où étaient réunies les fleurs de toutes les saisons.

M^is d'autres jeux allaient commencer. Crichna prend par la main l'ingénieux Nârada , et le conduit sur le bord de son vaisseau ; puis il com^ mande à l'Océan de calmer ses flots, de les rendre purs et transparens, de leur ôter leur amertume, et surtout d'éloigner les monstres marins. Il fait aussi disposer çà et là des buffets où, dans des coupes d'or, sont versées d'avance des boissons rafraîchissantes : c'est le lait de l'asclépias, ou

' Le santâna est un des arbres dont les poètes ornent le séjour céleste.

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la sève du palmier; ce sont les baies de la sali- Caire férmentées avec du sucre, ou les feuilles de Fillipé infusées dans une eau qu'elles parfument. Puis il dit à Balarâma : « Séparons-nous en deux partis. Sois à la tête de l'un avec mes enfans; avec tes fils je commanderai l'autre. Qu'un combat sur les eaux s'établisse entre nous , et que les femmes elles-mêmes y prennent part. » Il dit ^ et pousse à la mer Ardjouna et Sâtrâdjitî. Celleci commence l'attaque : Crichna en secret lui a donné le mot; et Nârada en un instant se trouve tout inondé. Aussitôt Balarâma s'élance dans les flots avec Révati, suivi des fils de Crichna. Ses enfans, Nisâtha et Qulmouka ', se rangent de l'autre côté , et les nobles Yâdavas se divisent en deux partis, distingués par de brillantes bannières. Les combattans ont pour arme une espèce de pompe ' maniable et légère : ils s'approchent, s'évitent, se menacent de loin, s'attaquent à l'improviste ; et l'eau , contenue dans le

' Les deux fils de Balarâma ont des noms terribles : l'un signifie un chat'kuant , l'autre un brandon.

^ Il est assez difficile de déterminer cet instrument. Le texte porte djalayantra, machine à mouvoir l'eau. Dans le Siddhanta- Siromani de Bhâscara , il est question d'un djalayantra , auquel il compare le cercle que parcourent les astres à l'équateur. C'est ^ns doute une machine circulaire en forme de chapelet , et qui sert à puiser de l'eau ; mais ce n'est pas celle dont on parle dans la description de ces jeux.

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sein du tube , est laiicëe par l'assaillant sur l'adversaire inattentif. Des cris de joie , des chants de triomphe > de bruyantes fanfares résonnent sur l'Océan. La voix des Apsaras célèbre la gloire des vainqueurs, et se marie doucement aux accens mâles et vigoureux des Yâdavas emportés par le plaisir et échauffés par les liqueurs. Les femmes n'ont pas moins d'ardeur que les hommes : elles luttent avec eux de souplesse et de dextérité , et la mer, ainsi couverte de mille beautés superbes, ressemble à un ciel chargé de nuages, à travers lesquels mille lunes viendraient tout d'un coup à briller. '

Mais la conque marine de Crichna a donné le signal, et les jeux ont cessé. Chacun a quitté le séjour de Varouna; et bientôt après on passe dans la salle du banquet. Suivant leur rang et leur âge, les Yâdavas se placent à une table

' Ces jeux rappellent ceux qui ont encore lieu dans les sérails d'Orient , où Ton se jette de même , avec les mains ou une seringue , une poussière rouge appelée phalgou , dont on est comme mondé. Cette fête dure pendant quinze jours avant la pleine lune du mois phalgouna, au printemps- On m'a raconté qu'à Tarascon il existe une coutume qui a quelque rapport avec cette espèce de jeu. Le jour de la fêté patronale , à la procession, on traîne un chariot chargé d'un grand baquet d'eau bénite ( car, dans le Midi, on mêle un peu le sacré et le profane) : des hommes , montés sur ce chariot , jettent cette eau de toute manière sur les curieux qui sont dans les rues et aux fenêtres ; et le plaisir est de voir une personne ainsi copieusement mouillée.

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