DEUXIÈME LECTURE
.Après la lecture de cette lettre, le héros descendant d' Yadou , prit la main du brahmane et lui répondit en souriant :
« La même pensée m'agitait depuis quelque temps et troublait mon sommeil. Je sais que
et de Câlî, noire. Considérée sous un autre rapport, on l'appelle Ambicâ, mère du monde; Bhayânî, créatrice^ Bhagayati, diçine; Satî, bonne. On la représente assise sur un lion, en yétement jaune ; de là son nom de Gôrî. Enfin un autre de ses noms est Oumâ , qui peut être traduit par brillante ou glorieuse.
' d'est Siva.
* L*eau dans laquelle un brahmane a mis son pied , devient sacrée : on la boit pour se purifier. On recueille aussi la poussière des pieds des brahmanes , qui est avalée avec respect.
^ Un des dogmes indiens est la métempsycose. L'âme passe par plusieurs corps, jusqu'à ce qu'elle soit confondue avec le grand être , Brahma.
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Roukmi s'oppose à mon union avec sa sœur. Il me hait : il faut donc, attaquant des rois injustes ^ les armes à la main^ conquérir cette beauté qui na plus d'espoir qu'en moi, Ehl puis»je m'y refuser? n'est-elle pas la flamme qui allume en mon cœur le feu qui le dévore? >> '
Ainsi s'exprime l'ancien vainqueur de Madhou \ Roukminl lui a désigné le moment où il doit arriver. Il n'a point de temps à perdre. « Dârouka ^ , dit-il à son écuyer, qu'on attelle promptement mon char. » Et celui-ci bientôt amène ce char traîné par quatre chevaux, Sênja ^, Sougrîva, Méghapouchpa et Balâhaka; il se présente devant le héros dans l'attitude du respect, les bras croisés sur la poitrine. Crich^a monte sur son char avec le brahmane, et, en une nuit, de la contrée d'Anartta ^, ses chevaux
' Autre vecsion : « Qu'elle soit la flamme qui allume un cruel incendie ! »
* C'est un Détya , tué autrefois par Vichnou. De là Crîchna y qui est le même que Vichnou , est appelé Mâdhava.
^ Le nom de Dârouka exprime la yitesse avec laquelle ûfend les rangs ennemis.
^ Au lieu de Sénya, d'autres disent Séyya. Sénya signifie g^rrier; Sougrîya, remarquable par son beau cou, Méghapouchpa et Balâhaka marquent la légèreté de ces chevaux ^ que l'on compare aux nuages.
^ Nom de la contrée où était située Dwârakâ , au nord de la
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rapides Font amené au pays de Vidarbhâ.
Cependant le roi Bhichmaka, subjugué par la tendresse qu'il avait pour son fils , se préparait à donner à Sisoupàla la main de Roukmini. Les rues de la ville et les carrefours avaient été nettoyés et arrosés. Les maisons étaient pavoisées de drapeaux et de riches bannières. A chaque porte était élevé un arc triomphal. On avait suspendu de tous côtés des guirlandes de fleurs et des tresses du gazon appelé viradjâ. Toute la population^ hommes et femmes, était répandue dans les rues , et devant chaque maison on brûlait de ce parfum qu'on tire de l'aloéfs (agourou). Après avoir, selon l'usage, honoré les mânes des ancêtres (pitri ) , les dieux et les brahmanes, *on forme des vœux pour le bonheur de la jeune épouse. Brillante de parure et de beauté, fraîche et parfumée d'essences, et couverte d'un voile nouveau qui descend des deux côtés sur ses épaules, Roukmini est aussi ornée de bandelettes sur lesquelles les brahmanes ont écrit des prières (montra) tirées du Sama-VécUiy du RiA-Feda et de YYadjour- Véda \ Le chef des prêtres {pourohita) instruit
côte de Malabar. On croit que c'est le Guzarate. Elle tirait son nom du prince Anartta. Ce mot signifie ennemi de ia danse, • Ce sont là les noms des trois Védas regardés comme les
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daoisïj^thafva-p^éday fait un sacrifice en l'honneur de la constellation qui préside à cette journée, et le roi, qui connaît toutes les règles prescrites par les livres sacrés, présente aux brahmanes des étoffes d'or et d'argent, des graines de sésame (tila) avec du sucre en poudre, et de plus de jeunes vaches déjà mères.
De son côté le souverain de Tchédi, Damaghocha, fit remplir, pour son fils, par des prêtres instruits toutes les cérémonies indiquées pour le matin d'un jour de mariage (^abhjrou-dajrà); et entouré d'une troupe nombreuse de fantassins et de cavaliers, d'éléphans guerriers et de chars ornés d'or et de guirlandes, le jeune prince se dirigea sur Coundina. Bhichmaka vint à sa rencontre, le reçut avec honneur, et le conduisit au palais qu'il lui avait fait préparer. Dans cette même ville s'étaient réunis Sàlv^a, Djarâsandha, Dantavaktra, Vidoûratha ^ , les guerriers du pays de Poundra ' , et
plus anciens. Le quatrième ou VAtkarm est , dit-on , plus moderne.
* n est probable que Yidoûratha est un mot abrégé pour Vidoûraratha^ et signifie un guerrier qui pousse au loin son char dans la mêlée.
* C'est aujourd'hui une partie du Béhar. C'est un nom du royaume de Tchédi , appartenant à Sisoupàla. I^es Indiens , qui
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autres partisans de Sisoupàla y tous ennemis de Crichna et de Balarama , et disposes à soutenir les prétentions du prince de Tchëdi. w Oui , s'écriaient-ils, si les héros enfans d'Yadou osent se présenter pour enlever Roukminî, nous embrasserons la querelle de Sisoupàla, nous Favons juré. » Et tous ces rois arrivaient avec des troupes et une suite considérable de chevaux et d'éléphans. Dans le même temps, apprenant ces préparati& des rois ses ennemis, et voyant que Crichna était parti seul pour soustraire Roukminl au sort qui la menaçait, Balarama prévit bien qu'une lutte sanglante allait s'établir : il rassemble promptement ses guerriers, et brûlant du désir de seconder son frère, il prend le chemin de G)undina, suivi des quatre corps qui composent une armée {tchatouranga-séma), chars, éléphans, infanterie et cavalerie.
Cependant la fille de Bhichmaka, la belle Roukminl, soupirait après l'arrivée de Crichna, et voyant approcher le moment Êital, elle songeait au brahmane confident de ses tristes pensées, w Hélas ! se disaitrelle , la nuit qui vient de s'écouler a détruit tout mon espoir. Malheu-
croyaient aux transmigrations , disaient qu'un ancien géant , ennemi des dieux et nommé Poundra, animait le corps de Sisoupàla.
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reuse ! il ne vient pas celui que mon cœur implorait. Quel sera mon sort? Il n est pas même revenu ce brahmane messager de mes douleurs. Ah! sans doute y cet époux auquel j'aspirais, modèle de toutes les perfections, a vu en moi quelque chose d'indigne de lui; il rejette ma main; il t*efuse de tenter un seul effort en ma Êiveur. Je ne suis point aimée, je n'ai point de protecteur : Crichna m'a dédaignée; et la divine Pârwatî a détourné de moi ses regards bienveillans. »
Pensive et désespérée, Roukmini se taisait; mais, l'âme toute remplie de Crichna, fermant ses yeu± gonflés de larmes, elle compte les instans qui s'écoulent pour amener l'heure fatale; et durant cette pénible attente , au milieu des angoisses de l'incertitude, sa poitrine, ses bras, ses paupières tremblent comme pour attester le sentiment qui l'agite. En ce moment, le brahmane, que Crichna a eu soin d'envoyer devant lui , entre dans le gynécée , et aperçoit la princesse triste et rêveuse. Elle ouvre les yeux, elle le voit marcher la tête haute et le pas assuré. Son bonheur n'est plus incertain , et cependant elle est troublée ; elle tremble encore en interrogeant le brahmane. Il lui apprend que Crichna est arrivé et qu'il a promis dé la délivrer. A cette
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nouvelle la fille de Bhîchmaka est transportée de joie. G)mment exprimer sa reconnaissance au brahmane ? Les paroles lui manquent ; seulement sa tête avec respect s'incline devant lui, I
Le roi de Vidarbhâ est bientôt informé que Crichna^ que Balarâma viennent d'arriver avec le désir de voir le mariage de sa fille. Il se présente devant eux, accompagné de musiciens de toute espèce; et, suivant l'usage, pour honorer ses nobles hôtes, il leur ofire des vases remplis de miel et de lait caillé, avec des vêtemens magnifiques et les autres dons que la politessç commande. Il leur assigne en même temps un logement magnifique ; il donne des ordres pour que leur suite soit reçue convenablement , sans oublier d'accorder aux autres princes tous les honneurs dus à leur valeur, à leur âge, à leur puissance, à leurs lumières.
Les habitans de Coundina entendent dire que Crichna est dans leurs murs; ils accourent sur son passage, et contemplent avec avidité le visage de ce héros. «Oui, s'écrient-ils, il est digne d'être l'époux de Roukminl; ce n'est point pour Bhiclimaka un gendre à dédaigner. Il est connu par son courage et sa prudence : la fortune favorise tous ses projets; il est le maître
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des trois mondes. Qu'il reçoive, qu'il prenne la main de Roukmini ! »
Ainsi parlait le peuple , prévenu pour Crichna. Et cependant la jeune vierge , sortant du gynécée et environnée de soldats, s'avançait vers le temple de Pârwatî. Déjà l'on découvrait la colline où est la demeure sacrée de la déesse.
Roukmini lève les yeux; elle a vu Crichna, elle a reconnu de loin sa démarche noble et gracieuse. Elle renferme sa joie au fond de son cœur, elle se tait, et continue de marcher au milieu de ce groupe de dames et d'amis pressés autour d'elle, de ce cortège de guerriers et de héros armés de traits menacans. Les tambours, les trompes, les cymbales, tous les instrumens retentissent sur son passage. Les bayadères chargées de nombreuses offrandes , les femmes des brahmanes parées et ornées de guirlandes, les chanteurs, les musiciens, les poètes et les panégyristes {soûla , mâgadha) accompagnent la jeune fiancée : on célèbre ses louanges , on fait des vœux pour son bonheur. Elle arrive au temple : ses pieds, ses mains baignées dans une onde limpide, ont la fraîcheur du lotus; sa bouche s'humecte de quelques gouttes d'eau qu'elle rejette ensuite'; et, pure, recueillie,
' C'est la cérémonie de Vdtchamana.
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elle s'approche de l'image de la déesse \ Les femmes des brahmanes , anciennes et respectables, suivant le rit sacre , chantent l'hymne en l'honneur de Pârwatl, qui n'est autre chose que Bhayànî, la nature elle-même, la mère de toute fécondité. Roukminl, prosternée, disait en son cœur : « O déesse, je t'adore ; épouse de Siva, je t'adore, toi et ton fils Ganésa". Fais que Crichna soit mon époux, qu'il triomphe de ses rivaux. » En même temps elle lui offrait des parfiims, des étoffes, des couronnes, des fleurs, mille autres présens et surtout des lampes et des flambeaux. Elle fit en outre, aux vertueuses épouses des brahmanes , les cadeaux qui pouvaient leur convenir, tels que ces fils qui ornent leurs cous, du sel, des gâteaux, du bétel, des , fruits confits. En reconnaissance, ces femmes lui donnèrent les restes des mets offerts en sacrifice % en les accompagnant de souhaits pour
■ Le poète ne dit pas quel était le symbole qui représentait la déesse. Maïs le commentaire nous apprend que c'était l'image du principe passif, de l'agent secondaire du monde, suivant les principes des philosophes indiens, unie à celle du principe actif.
* Ganésa est le dieu de la science. Il a une tête d'éléphant ; le rat lui est consacré.
' On croyait que les restes des mets , offerts en sacrifice et mangés par les brahmanes , effaçaient les péchés.
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sa félicité. Roukminl, les saluant avec respect, accepta leurs présens; et, libre de tout devoir pieux, elle sortit du temple, appuyant sur une de ses compagnes sa main ornée d'un anneau ëtincelant des feux de la pierre précieuse. Belle comme une déesse apparaissant sous la forme d'une mortelle , elle porte au loin dans tous les cœurs l'ivresse de l'amou r : ainsi Vichnou , sous les traits de Mohinî, ravissait autrefois les Asouras ' . Sa taille est gracieuse, sa tête est parée de ses beaux cheveux, dont les tresses ondoyantes voilent quelquefois l'éclat de ses yeuxj une ceinture brillante de pierreries presse doucement son corps; son sein, mûr pour les plaisirs , se soulève légèrement) et ses deux boutons à peine éclos rappellent par leur couleur le vermillon du fruit du bimba '. Elle sourit avec
• Autrefois Vichnou , pour enlever aux Asouras l'eau d'immortalité , se changea en femme.
' Cette description, qui serait indécente dans nos poèmes épiques , n'est pas aussi inconvenante qu'elle le paraît. Ces détails sont loin d'être des mystères pour les yeux des Indiens , dont les femmes ne sont pas voilées comme dans nos climats. Un saint missionnaire , actuellement à Paris, raconte qu'au commencement de sa carrière apostolique , un pareil spectacle le troublait , et qu'il avait demandé à être changé de contrée. Le bimba est une petite cucurbitacée, dont le fruit est rouge {momorcUca monadelpha).
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douceur; sa démarche est celle du cigne^ et chacun de ses mouyemens fait résonner, pour le charme des oreilles, les grelots harmonieux qui ornent ses pieds et sa ceinture. A sa vue, les héros assemblés pour la fête de son hymen sont étonnés, rayis et blessés d'amour. Leur orgueil s'humilie devant elle ; ils rougissent de leur faiblesse et ne peuvent en triompher : les armes leur échappent des mains; ils descendent de leurs éléphans, de leurs chars , de leurs chevaux, se prosternant, dans l'égarement de la passion, devant la beauté qui les éblouit. Elle, cependant, tendait vers'un seul but; elle s'en approche lentement , bientôt elle contemple de près le divin Crichna. Écartant de ses doigts les boucles de cheveux qui voilaient en partie le feu de ses regards, elle les attache tour à tour et sur les princes qu'elle subjugue, et sur le héros qui est son vainqueur. Enfin Crichna la prend, la place sur son char et l'enlève à la vue même de ses ennemis , dont il brave le tchakra impuissant. Derrière lui estGarouda, déployant ses ailes brillantes. Il se retire lentement, escorté des guerriers de Balarluma, comme le chasseur qui vient de ravir aux léopards la proie qu'ils allaient dévorer. Mais bientôt, revenus de ce premier étonnement, Djaràsandha et ses compa-
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gnons sentent renaître tout leur orgueil. Us ne peuvent supporter cet affront qui les humilie. « Malheureux! s'écrient-ils, notre gloire est perdue ! Des bergers ' ont vaincu des guerriers , les biches timides o^t triomphé des lions. »