‹ Monumens littéraires de l'Inde, ou, Mélanges de littérature sanscriteChapitre 7 sur 24 · TROISIÈME LECTURE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LECTURE

Tous aussitôt, furieux et menaçans, montent sur leurs chars ; ils prennent leurs armes ; entourés de leurs soldats, ils poursuivent le ravisseur et tiennent leur arc tendu. Les chefe des Yâdavas les voient arriver : ils s'arrêtent , et leurs flèches sont aussi prêtes à partir. La lutte s'engage, et du haut des éléphans, des chevaux et des chars, les combattans lancent une grêle de traits : ainsi la pluie, du sein des . nuages, tombe sur les montagnes. Roukminî, en voyant l'air obscurci de ces flèches qui sifflaient à travers les rangs de ses défenseurs, regardait modestement son époux, et dans ses yeux régnait la crainte. Grichna lui dit en souriant : (( O mabien-aimée , tu n'as rien à redouter. Nos ennemis ne sauraient résister aux héros qui te protègent. » Et en effet, Gada % Balarâma

' Grichna , dans sa jeunesse , avait été élevé parmi les bergers. ' Gada est un des irèrea de Grichna. Son nom peut signifier un héros armé d'une massue. Ce même mot veut dire parleur.

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et leurs compagnons^ irrités de cette attaque^ renversaient éléphans^ chars et chevaux. On voyait par milliers tomber à terre les guerriers qui les montaient; leurs têtes roulaient, tout ornées de boucles d'oreilles, de diadèmes, de riches turbans. La terre était jonchée de bras et d'épées, de massues, d'arcs, de mains, de jambes, de pieds, de têtes de chevaux, de mulets, d'ânes, de chameaux, d'éléphans. Les enfans d'Yadou, poursuivant leur victoire, mirent en fuite ou taillèrent en pièces les troupes des princes réunis contre eux; et ces rois, se voyant abandonnés de leurs soldats , furent obligés d'imiter l'exemple que leur donr nait Djaràsandha, de quitter le champ de bataille. Seul, Sisoupâla, furieux de se voir enlever sa fiancée, persistait, malgré leurs avis, dans la résolution de vaincre ou de mourir.

L'esprit égaré, le visage desséché par la chaleur, il cherchait le trépas. « Héros trop généreux, lui criait-on, renoncez à ce projet insensé. » Djaràsandha lui-même lui rappelait ces principes de haute philosophie que son désespoir lui faisait oublier. « Sur la terre, lui disait-il, les maux et les biens sont également passagers. Comme ces figures de bois que sur un théâtre mobile fait mouvoir un fil invisible.

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rhomme est aussi poussé par la main d'un maître souverain qui le conduit à son gré dans les. voies du bonheur ou de l'adversité. Dix-sept fois j'ai cédé devant Grichna : mais vingt fois victorieux , il peut dans une seule affaire expier ses victoires. Pourquoi m'aflOiger de ces défaites? pourquoi me livrer à l'abattement? Le temps marche^ et amène le moment marqué par le destin où le monde change de £ace. Ainsi malgré notre courage et nos forces ^ nous avons été vaincus par ces Yàdavas que conduit Grichna et que favorise une fortune légère et trompeuse. Ils triomphent aujourd'hui, parce que leur tour est venu j le nôtre viendra aussi, quand il en sera temps, et la victoire se tournera de notre côté. »

Ainsi conseillé par ses amis, le roi de Tchédi les suivit et retourna dans sa capitale , comme tous les autres que le fer des Yâdavas n'avait pas atteints. Mais Roukml, toujours ennemi de Grichna, et furieux de voir sa sœur unie à ce héros par le rit rdkchasique, revint avec une armée puissante pour l'attaquer une seconde fois. En présence de tous les princes assemblés , couvert de ses armes et levant son arc terrible , il avait juré dans sa colère de ne revoir Goundina, qu'après avoir tué le ravisseur et délivré

Roukminl. Puis montant sur son char, il avait dit à récuyer qui le conduisait : « Où tu verras Crichna, c'est là qu'il faut pousser tes chevaux ; c'est lui seul que je veux combattre. Aujour^ d'hui mes flèches aiguës puniront l'orgueil de cet insolent berger qui a porté ses violences jusque sur ma sœur. »

L'insensé, dans sa folle présomption^ ne pensait pas que le ciel pouvait l'avoir condamné. Son char était lancé ^ seul et loin des autres : « Grichna^ criait-U^ arrête ^ cesse de fuir! » Et de son arc, tendu avec vigueur, trois flèches sont parties pour aller frapper Grichna. « O le plus vil des Yâdavas, répétaitril , arrête! Tel que le lâche corbeau qui enlève l'offrande du sacrifice , tu viens ravir ma sœur. Où emmènes-tu ta proie? Perfide guerrier, je vais aujourd'hui confondre ton audace. Jouis d'un triomphe qui sera mortel pour toi ; ou bien , avant que , firappé de mes flèches , tu ne dormes de ton dernier sommeil , rends-moi celle que tu déshonores. »

Grichna sourit tranquillement à ce discours : il bande son arc , et bientôt six flèches ont frappé Roukmi , huit ont atteint ses chevaux, deux son écuyer, trois ont percé sa bannière. Roukmi arme encore son arc , et répond à Grichna en

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lui envoyant cinq flèches. Celui-ci lui brisé successivement entre les mains deux arcs^ et sa massue^ sa javeline (j}attisd), son trident (sotUa), son bouclier^ son épée^ un fer dont la pointe est aiguë (sakti), un autre dont le bout est recourbé (tomara). Toutes les armes qu'il prend sont de suite mises en pièces par Crichna. Alors Roukmi , outre de colère , descend 4^ son char^ un poignard à la main^ et marche vers son ennemi : le malheureux! c'est comme le papillon qui vole vers le feu qui doit le dévorer. Il approche; Crichna lance une dernière flèche qui brise également le poignard de son adversaire^ et il tire son glaive dont il va le percer. En ce moment Roukminî^ qui voit la mort suspendue sur la tète de son frère, eflfrayée, hors d'ellemême, tombe aux pieds de son époux; elle lui dit d'un air tendre et suppliant : « Héros tout puissant, ô toi qui règnes sur tes passions comme sur le monde, souverain des Dévas , aurais-tu le courage de donner la mort à mon frère? Non, tu es trop grand, tu es trop généreux. » Et en même temps tremblante, éperdue, le visage pâle, la bouche muette, faible et prosternée, traînant dans la poussière le collier d'or dont son sein est orné, elle arrête les pas de Crichna, qui la regarde avec bonté et commande à son ressenti-

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ment. Mais Roukmî doit être puni : son rival lui fait un lien de sa propre ceinture^ il lui coupe et la chevelure et la barbe y et s'il épargne ses jours, il l'humilie et le dégrade. *

Cependant les Yâdavas achevaient la victoire , et abattaient à leurs pieds leurs insolens ennemis , comme l'éléphant foule sous ses pas un plant de lotus. Ils reviennent auprès de Crichna; et dans l'état honteux où il est tombé y ils ont peine à reconnaître Roukml. Balarâma surtout ne peut le voir sans compassion; il le détache. c( O Crichna , dit-il à son frère , je ne saurais approuver votre vengeance : elle me parait excessive. L'homme de cœur préfère la mort au traitement ignominieux que vient de subir notre ennemi. »

Balarâma s'est expliqué avec franchise devant Crichna. Il prend un autre ton avec Roukmini'. «Ne nous accusez pas, lui dit-il, du

' Cette espèce de dégradation est une chose remarquable, et nous rappelle l'usage de nos anciens rois chevelus. C'est une injure de ce genre qui causa la mort du Nabab Séraj-Oûddoula : il avait fait couper les cheveux d'un homme et verser sur sa tête de l'urine d'âne. Cet homme, devenu fakir, depuis ce temps, habitait une cabane où vint se réfugier le Nabab , après sa défaite en 1757. Se rappelant son ancien af&ont, le fakir avertit les ennemis du Nabab , qui bientôt après perdit la vie.

' Le discours de Balarâma , pour consoler Roukminî , est sin-

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malheur de votre frère. Soyez plus généreuse , et daignez vous rappeler qu'un homme est toujours le premier auteur du bien ou du mal qui lui arrive. Le parent même, assez malheureux pour avoir immolé son parent qui méritait la mort, ne peut être coupable * . Pourquoi serait-il puni du crime de celui qu'il a été obligé de frapper? Le devoir du guerrier {kchatrijrd) est pénible , mais il lui a été imposé par le Créateur. Son frère même , ô rigueur de l'obéissance ! il doit avoir le triste courage de l'immoler, s'il le faut.. Malheureux mortels que nous sommes, nous nous consumons en vains désirs : nous nous perdons en courant après des trônes, des terres, des richesses, des honneurs, après une frivole réputation d'esprit et de grandeur. Apprenons à regarder le monde sous un autre aspect. Vous y trouverez vous-même, ô Roukmini, un sujet de consolation : le triomphe d'un ennemi vous afflige, celui d'un ami vous réjouit : erreur, illusion que tous ces sentimens !

gnlier parsesraisonnemens métaphysiques. Je n'ai pas cru devoir Tomettre, quoiqu'il me paraisse déplacé dans la bouche d'un guerrier.

' Les principes développés en cet endroit se retrouvent dans le discours que Crichna adresse à Ardjouna , en le voyant gémir sur la nécessité de combattre sesparens. (Voyez Bhagwat-Gàa , liv. I.)

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Les hommes ne songent pas que tout ce qui nous entoure n'est qu'un tableau magique (mâjrd) où se joue le grand esprit. Celui qui a ré^échi sur la nature de l'âme et du corps, est indifférent à ces distinctions d'ami >et d'ennemi : il ne voit partout qu'un seul et même esprit animant tous les êtres. Ainsi que l'onde qui réfléchit les 'feux des astres et l'azur du ciel, nous sommes, à notre insu , comme les miroirs de cette âme universelle. Un corps doué de commencement et^de fin, formé des élémens, orné de sens, d'organes et de facultés, mais dépourvu d'intelligence : voilà ce qui constitue l'être qui existe dans le grand esprit. Simple qu'est cet esprit, on ne peut pas dire qu'il s'unit à une substance divisible ou qu'il s'en sépare. Comme le soleil, dont la lumière n'est sensible que par le moyen de Fœil et de l'objet qu'elle éclaire , le grand esprit ne se manifeste que par l'intermédiaire des corps. Le corps nait, croît et périt, l'âme ne change point. Ainsi l'astre des nuits oflre des phases différentes, mais n'est point altéré luimême. Pour l'âme, la mort est la nouvelle lune. Nous jouissons de l'existence, plongés dans la même ignorance de nous-mêmes que l'homme endormi auquel un songe imposteur présente et la conscience apparente et la douceur momen-

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tanée du plaisir. Ainsi ce sentiment de douleur naît de notre aveuglement^ qui nous ferme les yeux sur la nature du grand esprit. Que la vérité vienne aujourd'hui dessiller les vôtres , belle et vertueuse Roukmini , et vous serez à Fépreave du chagrin. »

Ainsi Balaràma cherchait à consoler la sœur de Roukml. ËUe écoutait ses avis, et sentait, avec la sagesse , la paix qui peu à peu entrait dans son âme. Roukmi, à qui ses ennemis venaient d'enlever sa gloire et de laisser la yàe , seul et se représentant son ignominie , honteux de ses prétentions insensées, n'osa plus retourner à Coundina. H se rappelait trop bien le serment qu'il avait fait; il s'était condamné lui-même, puisqu'il n'avait pu vaincre Crichna, nirsumener sa sœur. Poussé par le désespoir, il alla chercher un autre séjour, et devint le fondateur d'une grande ville , nommée Bhodjacata. '

Crichna, victorieux, voulut donner quelque solennité à son mariage avec la fille du roi Bhlchmaka. H la conduisit à Dwàrakà, siège de sa gloire et de sa puissance. Les en£ms d'Yadou s'empressèrent de célébrer le bonheur de leur héros, de leur défenseur. La joie régnait dans la ville et dans les maisons particulières. Une

'' Aujoard'hni Bhojpur.

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troupe d'hommes et de femmes , le front rayomiant d'allégresse^ les cheveux ornes de pierres précieuses, vinrent en grand appareil présenter aux deux époux un vêtement riche et magnifique. De tout côté on voyait des bannières royales, des arcs de triomphe enrichis de pierres brillantes et entourés de guirlandes. A chaque porte, parée comme pour un jour de fête , on avait disposé des vases où l'on brûlait et l'encens et le parfum de l'aloès. Les rues , lavées avec soin, étaient couvertes des éléphans des princes amis , invités à cette cérémonie , et çà et là des troupes de bayadères donnaient plus d'éclat à la pompe de ces réjouissances. Pour féliciter Crichna et prendre part à la joie publique, on voyait arriver les enfans de Gourou % de Sandjaya ', de Kékejra ^, de Vidarbha *, d'Yadou , de Countl ^. Le bruit de l'enlèvement

' Gourou était le nom d'un ancien prince qui régnait dans le nord-ouest de l'Inde aux environs de Dehli. Il est l'ancêtre commun des deux branches de princes qui, dans le Mahâhkârata ^ se disputent le tr^e.

* Sandjaya était un prince de cette cour. C'est lui qui raconte le chant fameux, appelé Bhagwat'Gita, Son nom signifie vic' torieuûB.

' Kékeya est un prince de la race d'Yadou.

* Vidarbha était le nom de l'aïeul de Bhichmaka.

' Gountî était la femme de Pandou et la mère de cinq princes , dont Crichna fut le protecteur.

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de Roukmini se répandit au loin , portant la surprise chez les princes et la tristesse de l'envie chez les filles de rois. Pour les nobles habitans de Dwàrakâ^ ils s'abandonnaient aux transports de la joie la plus vive, en voyant que Crichna trouvait dans l'amour de Roukmini le bonheur que la divine Lakchmî * fait goûter à l'immortel Vichnou.

' Lakchmî est la femme de Vichnou , comme Pârwatî est celle de Siva : c'est la déesse de la prospérité. Elle était , comme Vénus , sortie de la mer, et avait par ses charmes subjugué tous les dieux. On l'appelle encore Sri , qui yeut dire richesse : de ce mot semble être dérivé le nom de la déesse Gérés. Le mot Lakchmi indique l'existence de ces signes qui présagent le bonheur.

FETES DE DWARAKA.

(TIRi DU HARIVANSA.)

Je ne donnerai qu'une analyse de ce morceau , parce que , si je voulais en présenter tous les détails, je m'exposerais à des répétitions. J'ai pensé que quelques lecteurs pourraient être curieux de savoir comment on s'amusait dans ces temps reculés, de quoi se composaient les fêtes de ces anciens mortels. Ce sont des bagatelles ; mais elles révèlent quelquefois l'état d'une civilisation plus ou moins perfectionnée : et puisque j'ai annoncé que mon but , dans ces traductions , était de faire connaître les mœurs et les usages des Indiens, je ne dois pas oublier que les amusemens d'un peuple tiennent une grande place dans le tableau de sa vie morale et politique.

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