TEMPLE DE VISOUACARMA A ELLORA
Parmi les excavations d’Ellora, celle que l’on appelle la Maison de Visouacarmâ est une des plus intéressantes, non pas précisément pour l’étendue des proportions , mais pour l’élégance et la nouveauté des formes. C’est là que l’on trouve une métamorphose remarquable de l’art indien ; à côté de ces dimensions carrées , de ces plafonds allongés , on admire une galerie en partie circulaire , une voûte qui ne s’élance pas en ogive , mais qui s’arrondit en arc: singularité qui témoigne du progrès de l’art, lequel abandonne l’exécution désormais banale des lignes droites pour s’aventurer dans les difficultés plus savantes de la ligne courbe. Où les Indiens ont-ils trouvé le modèle de cette forme aussi majestueuse qu’élégante? où ont-ils puisé cette idée nouvelle, qui semble si éloignée de leurs premières créations? En vérité, je répugne toujours à regarder les Indiens comme des imitateurs serviles d’un art étranger. Les magnifiques arcades de leurs bananiers sacrés n’étaientelles pas là pour inspirer leur imagination ? et d’ailleurs , ne peut-on pas supposer avec assez de vraisemblance que leurs artistes , profitant des dispositions d’un terrain où la nature avait creusé des grottes profondes , y reçurent de cette nature elle-même un modèle qu’ils ont agrandi et perfectionné? J’ajouterai, pour ceux qui éprouvent à la vue des monuments indiens un simple étonnement , mais non de l’estime et de l’admiration , que ces travaux me semblent annoncer une espèce d’enfance de l’art , et qu'il y a certainement moins de science dans l’ouvrier qui pénètre au sein de la roche, déblaie son terrain, taille la pierre sur place, l’allonge en colonnes, l’ouvre en péristyle, l’arrondit en voûte, que dans celui qui, de pièces détachées, compose un grand ensemble , et surtout de blocs taillés avec intelligence forme une chaîne qui s’élève et se courbe en arc jusqu’au moment où la clef ferme la voûte et la consolide. Mais si ce raisonnement diminue le mérite de l’architecte indien , je crois qu’il est pour quelque chose en faveur de l antiquité de son œuvre. Plus les procédés sont simples, plus l’art doit être ancien. Je passe à la description du monument, et je reviendrai sur la question d’antiquité.
C’est sans doute à la configuration du terrain sur lequel l’artiste avait à travailler, et non à son dessein prémédité , que l’on doit la variété de plan qui se remarque dans les divers monuments d’Ellora. La maison de Visouacarmâ est précédée d’une grande cour carrée ( voyez lere planche de plans des temples à Ellora , le n° 2 de la fig. 3), dans laquelle on entre par une large entaille ( I ) faite dans le roc. Cette cour a 14 mètres 93 centimètres. Yis-à-vis est la façade du temple, morceau admirable d’effet et de travail. Au-dessous de cette façade est un véranda , espèce de cloître , qui se prolonge en retour à droite et à gauche (3) , large de 2 mètres 50 centimètres, haut de 3 mètres 04 centimètres, et soutenu sur douze piliers carrés et deux pilastres. Dans la cour, à droite, on a pratiqué une belle citerne. Sur les deux parties latérales du véranda s’ouvrent plusieurs salles obscures (4), qui pouvaient servir à des chapelles dépourvues de tout ornement. Au-dessus s’élève un étage , auquel il semble qu’on doit arriver par un escalier couvert , placé à gauche de l’entrée. Cet étage , à droite et à gauche, se composait d’appartements aujourd’hui dégradés, et qui étaient ornés de sculptures. Ces appartements avaient des portes qui donnaient sur une galerie , laquelle forme un enfoncement sur cette façade dont nous parlions tout à l’heure. Dans cette galerie se tenaient des musiciens , qui , par le son de leurs instruments , appelaient les dévots du dehors, ou portaient l’émotion dans l’àme de ceux qui remplissaient le temple. Au centre de cette galerie extérieure, qui avait 4 mètres 26 centimètres, est une ouverture coupée par deux piliers, par laquelle on entre dans une galerie intérieure d’où l’on avait toute la vue du temple.
On pénètre au rez-de-chaussée du temple par trois portes (5), dont la principale a 1 mètre 25 centimètres de large sur 2 mètres 50 centimètres de hauteur. On passe entre deux piliers carrés, sur lesquels est portée la galerie intérieure dont nous venons de parler, et de là 5 à la faveur du demi-jour qui vient par l’ouverture de cette galerie, on saisit l’ensemble du monument. A droite et à gauche se dessine un péristyle étroit (8) formé de trente piliers octogones ; la hauteur de ces bas côtés à voûte plate est de 5 mètres , et la largeur depuis les piliers jusqu’aux parois latérales est de 2 mètres 36 centimètres. M. Malet compte pour la longueur du temple, depuis 1 entrée jusqu’au fond , 24 mètres 07 centimètres , et pour sa largeur, d’une paroi à l’autre , 13 mètres. M. Sykes donne en longueur 24 mètres 37 centimètres, et en largeur 12 mètres 79 centimètres. L’excavation totale a, dit-il, depuis l’entrée extérieure 50 mètres 58 centimètres : ce qui formerait une différence en plus de 1 1 mètres 60 centimètres sur l’évaluation donnée par M. Malet dans les Recherches asiatiques (*). L’élévation
{*) Cette différence provient, peut-être , de ce que M. Sykes a compris dans son calcul l’épaisseur de la roche taillée en entrant.
de la nef (6), du sol au centre de la voûte , est de 10 mètres 17 centimètres. On peut comparer cette voûte à la coque renversée d’un vaisseau, dont les côtes saillantes ou les membres viendraient s’appuyer sur un entablement supporté par les trente piliers latéraux (*).
Au fond , s’élève à une hauteur de 7 mètres 3 1 centimètres une masse cylindrique que couronne un globe aplati , lequel est surmonté d’une réunion de petits prismes quadrangulaires. Cette masse est le dahgopa , construction symbolique qui se retrouve dans tous les temples bouddhistes. Au centre d’une espèce de niche, adossée au dahgopa, apparaît la statue colossale du dieu (7) auquel est consacré ce temple. C'est en vain que les brahmanes, aujourd’hui maîtres de ces lieux , ont mis cet édifice sous l’invocation de Visouacarmâ: cette statue est évidemment celle de Bouddha, assis les jambes pendantes; la coiffure, les oreilles, l’air du visage, la position des mains , tout annonce une divinité ennemie du brahmanisme , qui , par ignorance ou par amour-propre , s’obstine à ne pas reconnaître son erreur. Et cependant la vue des autres ornements et des sculptures devrait servir à désabuser les sectateurs du culte qui se dit orthodoxe ; rien n’y rappelle les légendes mythologiques des Pourânas , et en considérant tous ces groupes d’hommes et de femmes , en contemplant toutes ces nudités gracieuses, on dirait plutôt un temple consacré au culte de la simple nature. L’architrave qui règne sur les piliers des deux côtés du temple est remplie de petites figures qui, d’après le témoignage de M. Sykes, sont des deux sexes. Au-dessus, une frise plus large est divisée en autant de compartiments qu’il y a de piliers; les bas-reliefs qu’ils renferment semblent faire allusion à l’histoire de Bouddha. Plus haut encore , et sur des socles isolés , sont projetées des statues assises, alternativement des deux sexes, et le dos appuyé à l’endroit où vient aboutir chacune des côtes qui divisent la voûte.
Au-dessus de la niche qui encadre la statue de Bouddha voltigent quatre groupes d’hommes et de femmes. A la droite et à la gauche se tiennent les deux gardiens que l’on place à coté de toutes les statues des dieux indiens; on remarque qu’ils ont le cordon ordonné par la loi indienne. Le dieu n’a point cette marque distinctive ; de sa main droite il tient le petit doigt de sa main gauche: circonstance qui fait dire aux brahmanes, toujours conteurs, que le dieu Visouacarmâ, qui travailla une nuit de six mois à ces monuments d’Lllora, surpris par le jour, s’est fait une blessure dont il cherche à adoucir la douleur. Auprès de Bouddha sont plusieurs compartiments où l’on a représenté divers monstres.
Les deux piliers carrés de l’intérieur ont des chapiteaux sculptés, et les sculptures remplissent presque la moitié de leur hauteur. Les piliers octogones , aux deux tiers de leur élévation , présentent deux anneaux entre lesquels on aperçoit de légères sculptures. La richesse des ornements et l’élégance du ciseau ont surtout été réservées pour la façade.
Là se développe une large frise sur laquelle sont sculptés des groupes d hommes et de femmes. Par-dessous, dominée par un plafond divisé en compartiments carrés , s’enfonce la galerie destinée à l’orchestre. Sur le mur du fond s’étale un véritable luxe de sculpture, impossible à décrire, depuis l’arabesque jusqu’à la figure de caractère, depuis le grotesque jusqu’au symbole sacré, depuis le colosse jusqu’à la statuette. Sur l’appui extérieur de cette galerie s’étend une autre frise coupée en compartiments carrés , lesquels sont ornés alternativement d’arabesques et de groupes humains des deux sexes. Enfin , au pourtour de la cour, règne une architrave sur laquelle sont représentés des quadrupèdes de diverses espèces.
Le défaut de régularité qui se remarque dans les ornements du mur de la galerie me ferait assez croire que cette partie a été retouchée ou exécutée à différentes époques. Ce temple, consacré d’abord à Bouddha, a dû être ensuite occupé par les Sivistes, qui y ont sculpté à gauche leur obscène symbole , et à droite leurs pygmées difformes célébrant l’union charnelle de leur dieu et de leur déesse , union représentée sans voile. Mais on y chercherait vainement ces croix que donne la gravure des Recherches asiatiques , et que reproduit Langlès , tirant de cette circonstance des conséquences qui tombent d’ elles-mêmes. Ce monument n’est pas plus chrétien qu’il n’est musulman ; les nombreuses figures qui le décorent sont tout aussi contraires au génie mahométan , que les nudités qu’il présente partout le sont à l'art chrétien. Il peut bien, comme les basiliques du temps de Constantin, comme l’église de Saint-Ambroise à Milan et la cathédrale de Salerne, comme les mosquées de Jérusalem, de Damas, de Cordoue, etc. , être précédé d’une cour entourée de galeries : mais
O Deux autres excavations situées, la première à Kénéri, dans l’île de Salcette, et la seconde à Ekvérâ, dans les Bhour- Ghâttes, offrent aussi des exemples de monuments dont la partie supérieure a été taillée intérieurement en forme de voûte.