TEMPLE DE VISOUAGARMA A ELLORA
il faut convenir qu’ici cette disposition est uniquement due au terrain , et que dans les autres monuments d’Ellora ces portiques et ces logements destinés aux prêtres sont jetés sur les bas côtés. S’il y avait quelque part imitation , ce ne serait pas dans l’architecture qui appartient à l’Inde; ce serait plutôt dans la sculpture, qui, pour la finesse et la pureté des formes, sentirait le ciseau grec. Et cependant, en voyant d’un côté la délicatesse fidèle des imitations de tout ce qui existe dans la nature , d’un autre la lourdeur et la bizarrerie dans tout ce qui est du domaine de l’imagination, on ne conçoit pas que le maître étranger, s’il en a existé un, n’ait pas transmis à son disciple ce goût qui le distingue dans l’invention , et qui le conduit si sûrement , quand il sort de la contemplation du positif pour entrer dans l’idéal. Cette réflexion m’amène à reconnaître ici le caractère de l’art indien, habile à reproduire la nature qu’il voit, maladroit tt composer des modèles fournis par la pensée, imitateur exact, malencontreux inventeur.
Tel était le talent de l’artiste indien à l’époque voisine du commencement de l’ère chrétienne. Nous ne pouvons remplacer les dates certaines qui nous manquent que par des conjectures. Il est évident que le temple de Visouacarmâ est bouddhiste ; il est donc postérieur au VIe siècle avant notre ère , comme il doit être antérieur au IXe de cette même ère. Les sujets que traitent les sculptures sont presque tous pris dans la nature et non dans la religion; il me semble qu’il faut en conclure que la religion bouddhiste, au commencement de la construction du temple , n’avait pas encore vieilli , et qu elle était sans traditions; autrement l’artiste , au lieu de ces groupes informes qu’il répète à satiété , aurait fait revivre sous son ciseau les croyances , les légendes , les symboles devenus populaires. Ces saints, ces patriarches qu’enfanta l’imagination des cloîtres bouddhistes, ces personnages symboliques que créa leur philosophie religieuse , est-il à présumer qu’on leur eût préféré ces indécentes images, qui attestent, suivant moi, la jeunesse d’un culte qui n’a pas encore de passé? Par cette raison, je penche à donner comme l’époque des travaux que je viens de décrire , les siècles voisins du commencement de notre ère : époque où l’Inde eut des princes puissants , où l’invasion étrangère put procurer un grand ascendant aux bouddhistes , où les religions , par le moyen des arts , cherchèrent à capter leurs sectateurs ; séduction bien innocente, si, plus tard, elle ne devait pas être suivie de la persécution. C’est, en effet, ce qui arriva aux bouddhistes ; et , chassés d’un temple qu’ils avaient élevé à la gloire de leur dieu-prophète, ils durent apprendre, dans leur exil , que leurs vainqueurs , conservant leurs images , n’en avaient changé que le nom , et avaient seulement à l’extérieur arboré le signe triomphant de leur propre culte.
BIBLIOGRAPHIE
t° Mémoire de Sir Ch. Malet sur les monuments d’Ellora, Recherches asiatiques , t. VIIe.
2° Daniell, Hindoo excavations in the mountain of Ellora near Aurung-Abad in the Decan ; London, 1803, l vol. in-f°, planches coloriées.
3° Langlès , Monuments anciens et modernes de I’Hindoustan, décrits sous le double rapport archéologique et pittoresque, et précédés d’une notice géographique , et d’un discours sur la religion, la législation et les mœurs des Hindous; Paris , 1821, 2 vol. in-P. pi.
4° Sykes, On the caves of Ellora ( Transactions of the Bombay Society, t. IIIe.)
5° Grindlay, Remarks on certain sculptures in the cave temples of ' Ellora ( Transactions of the roy. Asiatic Society, t. 11e, p. 320.)
6° Todd (J.) , Upon Ellora ( Transactions of the roy. Asiat. Soc. , t. IIe, p. 328.)
7" Erskine, Observations of the remains of the Bouddhists in 'India ( Transactions of the Bombay Society ; t. IIIe.)
8° Seely (J. -B.), The wonders ofElora or the narrative of ajourney to thé temples and dwellings excavated out of a mountain oj granité and extending upwards of a mile and a quarler oj Elora in the East-Indies , etc.; London, 1825, l vol. in-8, 10 pl.
9° Heeren , De la politique et du commerce des peuples de l’antiquité , trad. de l’allemand par W. Suckau; Paris, 1830-34, 6 vol. in-8°, pl.
10 Elliofs (Cap. R.) View s in the East, comprising India, Canton, and the Sliores ofthe Red Sea ; with historical and descriptive illustrations ; London, 1833, 2 vol. in-4°, pl.
SPÉOS D’ABOU-SEMBIL (temple consacré a phré)
La Nubie et l’Égypte n’offrent rien de plus imposant que le magnifique spéos d’Abou-Sembil taillé dans les flancs de la montagne de grès qui vient se plonger dans le Nil à la hauteur d'Aboccis. La façade, vraiment monumentale, figure le massif trapéziforme d’un pylône ou d’un naos égyptien : elle a 38 mètres de base sur 28m,50 d’élévation. Sur cette face légèrement inclinée se détachent, sculptées en ronde-bosse dans le rocher, quatre statues colossales, les plus grandes qu’il y ait en Égypte et en Nubie (*) : leur hauteur totale, y compris le pschent, est d’environ 21 mètres. Ces quatre statues, toutes d’un admirable travail, représentent Ramsès le Grand , assis, presque nu , vêtu d’une simple schenlei , le cou orné d’un collier et d’un pectoral, les bras ceints de bracelets, les mains étendues sur les genoux, la tète ornée de sa coiffure civile surmontée du pschent, symbole delà souveraineté sur la haute et la basse Égypte. Ces figures, qui sont empreintes d’un calme et d’une majesté indicibles (**), sont de véritables portraits, et leurs profils surtout ressemblent parfaitement à la forme donnée au visage de ce pharaon sur les monuments de Thèbes et de Memphis. Sur les montants des trônes sont sculptées les images de la mère de Ramsès, de la reine et de plusieurs de ses enfants. La porte du temple est percée entre les deux fauteuils des colosses médiaux (***); au-dessus de la porte, il y a une statue colossale (de 6 mètres de hauteur), représentant de face et en haut-relief Phré, le dieu-soleil, ayant à ses côtés un sceptre à tète de chacal et une petite statue de la Vérité, le tout groupé de manière à présenter anaglyphiquement le pronom mystique du roi, soleil, seigneur de justice ou de vérité. A droite et à gauche de cette grande figure de Phré , on a sculpté en bas-relief Ramsès faisant offrande au dieu d’une image de la Vérité ou de la Justice. Cette façade est terminée par une frise hiéroglyphique, qui indique que ce spéos fut dédié à Ammon et à Phré par Ramsès le Grand. Elle est surmontée d’un cordon qui l’encadre et supporte un cavé orné de cartouches flanqués d’uræus et alternés avec les noms des dieux adorés dans le temple. Enfin, cette façade est couronnée par une rangée de vingt et une statues de cynocéphales, qui ressemblent pour la pose et la figure à ceux qui décoraient les piédestaux de l'obélisque deLouqsor. Ces singes, qui n’ont pas moins de 2m, 50 d’élévation, sont représentés assis, les deux pattes antérieures posées sur les genoux : ils sont sculptés en rondebosse et ne tiennent à la montagne que par leur partie postérieure. Ces cynocéphales, emblèmes de Thoth, ont été choisis plutôt que des uræus, couronnement habituel des édifices égyptiens, sans doute parce qu’Hermès, sous ses deux formes, était le dieu protecteur de tout le pays situé entre la première et la seconde cataracte.
Cette façade, qui offre le type le plus saillant du style égyptien, rivalise avec celles des plus beaux monuments de l’Égypte ; c’est encore la plus remarquable et la plus imposante de Nubie. Vue de près, surtout enfouie comme elle l’est dans les sables, elle perd tout son effet grandiose ; il fallait l'admirer du milieu du Nil, ou bien du pied de l’escalier qui conduisait au spéos sans doute; il fallait juger de son effet quand elle n’était pas encombrée sous le sable qui l’obstrue : de près, elle est écrasée par les masses et les énormes saillies des colosses qüi, placés là pour la décorer, empêchent cependant de la bien comprendre et d’en bien saisir la beauté. En Italie, les cendres du Vésuve recouvrent et préservent les plus intéressants monuments ; en Égypte, ce sont les sables mouvants du désert ou le détritus des montagnes. Les sables qui ensevelissaient le magnifique spéos d’Abou-Sembil ont fait bien des progrès depuis la découverte de Burckhardt et les déblayements de Belzoni ; ils bouchent souvent l'entrée du temple, et l’on est obligé de se frayer à grand’peine un passage pour se glisser en rampant sous la soffite de la porte. Lors de notre séjour, les sables laissaient encore pénétrer assez d'air et de lumière pour que les visiteurs pussent respirer à l’aise et examiner sans flambeaux les immenses et curieuses sculptures qui ornent l’intérieur.
Le bandeau de l’unique porte qui donne entrée dans ce spéos est occupé par un double tableau représentant Ramsès marchant à grands pas ; il tient d’une main une double coudée, et de l’autre un niveau ou compas, insignes caractéristiques de la construction de l’édifice : c’est à ce titre de fondateur qu’il se présente d’un côté devant Ammon-Ra, roi des dieux, suivi de Mauth, régente du monde, et de l’autre devant Phré et la déesse Ouerek, sa compagne.
(*) La figure de ces colosses a 2m,27 de hauteur, et les oreilles ont plus d’un mètre. Depuis les épaulés jusqu’aux coudes, ils ont 4m,86, et la distance entre les épaules est de plus de 8 mètres. — La statue brisée du Memnonium ne devait avoir que 17 à 18 mètres de hauteur. Les colosses de Memnon ont environ 15m,50 de hauteur sans leur piédestal. — L’androsphinx des pyramides de Gizeh a une tête bien plus colossale, mais ne peut entrer en parallèle avec les statues qui nous occupent.
(**) Voy. Champollion le Jeune, Monuments de l'Égypte et de la Nubie, tome I, planche X.
(***) Celui de gauche, qui est brisé, porte gravées sur ses jambes plusieurs inscriptions grecques. L’une d’elles pourrait bien être celle des soldats de Psammétik , la plus ancienne qui existe en langue grecque.
— STYLE ÉGYPTIEN. -
L’intérieur du temple, qui a quelque analogie avec le spéos de Gerf-Husseyn, répond parfaitement au style de la façade; c’est le même artiste ou plutôt la même pensée qui a présidé à leur exécution. Je fus frappé d’admiration en promenant mes regards dans cette enceinte mystérieuse qui 11e recevait de jour que par la porte. Je m’arrêtai à contempler ces huit statues colossales de 7 mètres de haut, taillées dans le roc comme les piliers contre lesquels elles sont adossées. Ces statues sont debout, compernes, et tiennent dans leurs mains croisées sur la poitrine la crosse et le fléau. Elles sont nues jusqu’à la ceinture, qui est fermée par une agrafecartouche, d’où pend une frange ornée d’uræus. Cette ceinture soutient la schentei , pagne étroite, plissée et peinte en jaune, qui descend jusqu’aux genoux. La tête est un peu grosse et couverte d’un lourd et long bonnet, symbole de la domination sur la région supérieure; les yeux sont grands, bien fendus, les sourcils arqués ; les prunelles et les sourcils qu’on a prolongés jusqu’auprès de 1 oreille , sont peints avec du kolil (. stibium ); le nez est légèrement aquilin, et la lèvre inférieure un peu saillante; la bouche relevée et souriante, le menton légèrement arrondi; au total, cette ligure est douce et bienveillante. Ces énormes Atlanlides , gardiens silencieux des mystères de leur religion et des événements de leur temps, impriment au monument un caractère de grandeur et de solennité, et commandent au visiteur le recueillement et le respect. Ces portraits colossaux de Ramsès le Grand semblent soutenir le plafond d’une vaste salle ornée de figures coloriées, représentant des scènes guerrières relatives aux conquêtes de ce pharaon en Afrique et en Asie.
Toutes ces statues, tous ces bas-reliefs avaient été enduits d’une couche de stuc, sur laquelle l’artiste avait achevé son travail de sculpture et qu’on avait ensuite peintes de couleurs riches et variées. Le plafond, encadré d’une bordure tricolore, est orné sur un fond bleu de vautours coiffés de la mitre du pscbent, ayant les ailes déployées, et tenant dans chacune de leurs serres une longue palme. Ces symboles de Neith, la Minerve égyptienne, sont séparés par les cartouches noms et prénoms de Ramsès.
Après avoir bien rassasié ses yeux de cette architecture animée, grave et imposante, on porte son attention sur les bas-reliefs qui vous entourent de tous côtés; ils sont bien moins intéressants sous le rapport de l’art que sous le rapport historique : c’est un tome entier de la vie et des conquêtes de Ramsès-Sésostris.
O11 remarque d’abord, des deux côtés de l’entrée, Ramsès tenant par la chevelure un groupe de captifs africains et asiatiques, qu’il semble vouloir immoler aux deux divinités Ammon-Ra et Phrè. Sous ces deux immenses tableaux, on a représenté par ordre de naissance, à droite, les enfants mâles portant tous à la main l’emblème de la victoire, insigne des princes; à gauche, les filles du pharaon, portant chacune à la main une espèce de sistre orné d’une tète d’Hàthor. Le premier tableau de la paroi gauche représente le siège d’une place. Ramsès sur son char, l’arc tendu , les chevaux lancés au galop, et suivi de ses trois fils aînés, montés aussi sur des chars de guerre, met en fuite une armée assyrienne et assiège la citadelle où se retirent les fugitifs. Le héros, toujours de taille gigantesque, est casqué et paré de tous ses ornements royaux, colliers, brassières et bracelets ; il porte pour tout vêtement une espèce de pagne décorée avec magnificence ; les rênes des chevaux, qui sont richement empanachés et couverts de harnais précieux, sont nouées autour de son corps. Son carquois pend au char, dont les roues élégantes et légères semblent de bronze. Trois guerriers gardent les chars de ses fils, qui, jeunes et pourtant déjà expérimentés dans les batailles, portent tous un bouclier couvert d’une peau de léopard. Du haut du fort, qui est situé sur une montagne et composé de deux étages, on voit tomber les malheureux Assyriens percés de flèches; l’un s’arrache un trait de la tête, l’autre a été atteint audessous de l’œil. Deux hommes, le corps penché en avant, tiennent une espèce d’encensoir qui semble ici un symbole de paix, tandis que d’autres hommes, les bras étendus, demandent merci. Derrière eux, des femmes ayant un bras levé , et portant de l’autre leurs enfants, paraissent implorer la pitié du vainqueur, dont les flèches redoutables les ont déjà percées. Au pied du fort sont d’autres femmes suppliantes ; puis, sous les murs au bas de la montagne, un laboureur fuit, précédé de ses bœufs, qui paraissent partager la frayeur générale.
Dans le deuxième tableau, le roi à pied écrase un chef ennemi qu’il a terrassé, et en perce un autre d’un coup de lance ; ce groupe est d’une grande beauté.
Le troisième tableau représente le triomphe de Ramsès et sa rentrée solennelle à Thèbes , sans doute. Il est debout, calme et fier, sur un char superbe traîné par des chevaux richement caparaçonnés et marchant au pas. Compagnon de ses périls, son lion vient aussi prendre part aux honneurs du triomphe et marche à ses côtés. Devant le char, un officier conduit deux rangées de prisonniers africains, les uns de race nègre (peints en noir) et vêtus de peaux de panthères, les autres de race Barabra (peints en brun rouge foncé), et portant des anneaux aux oreilles, comme font quelques Nubiens d’aujourd hui. Malgré l’incorrection du dessin et le défaut de proportions, on ne peut nier que cette composition ne respire un certain air de noblesse. Sur les deux côtés
— SPÉOS D’ABOU-SEMBIL. -
de la porte du fond, le roi fait hommage de captifs de diverses nations aux dieux de Thèbes et à ceux d’Ib samboul.
La paroi droite est presque entièrement occupée par un immense tableau représentant une bataille, un camp retranché, avec la tente du roi, ses gardes, ses chevaux, les chars, les bagages et tout l’attirail d’une armée. On y remarque les jeux, les punitions des soldats, des chevaux rangés par escadrons et mangeant du fourrage aux râteliers; ceux des chefs sont parqués isolément; les outres d’eau sont plantées sur des piquets, et des soldats sont occupés près du feu à la préparation des aliments ; enfin le lion de Sésostris est couché au milieu du camp. L’humidité a fait disparaître les couleurs de cet immense tableau, plein d’effet et de mouvement. Le petit nombre de tètes qui conservent encore des couleurs sont représentées avec une coiffure tombante et partagée en tresses, comme celle des Ababdehs et des Bychariehs. Ces usages se conservent dans les pays de montagnes et de désert, où l’homme libre et isolé ne connaît que les lois de l’habitude.
Dans le septième tableau, le roi est représenté assis au milieu de quelques-uns des chefs de l’armée égyptienne ; d’autres viennent lui annoncer en s’inclinant que les ennemis attaquent son camp. On prépare son char de guerre, et ses serviteurs attendent ses ordres, et modèrent l’ardeur des chevaux, qui sont ici mieux dessinés que dans les autres bas-reliefs ; malheureusement toutes les tètes manquent. Dans le registre inférieur, des soldats égyptiens bàtonnent deux espions pris, sans doute, aux environs du camp. Plus loin, dans le huitième tableau qui fait suite à celui-ci, on voit l’attaque des ennemis, montés aussi sur des chars et combattant sans ordre une ligne de chars égyptiens parfaitement alignés; l’armée ennemie est déjà en déroute, plusieurs chars sont culbutés, brisés; chevaux et guerriers gisent pêle-mêle. Ce tableau est plein de mouvement et d’action. Aspirant à tous les genres de gloire, mais surtout ambitieux d’illustration militaire, c’était, sans doute, pour fanatiser ses chefs, ses soldats, et graver plus profondément dans leur esprit l’amour de la patrie et les inclinations belliqueuses, que Ramsès voulut associer les faits éclatants de son règne au culte qu’on rendait aux dieux, aux idées religieuses, qui sont toujours les plus puissantes sur l’ho.nme. En ce temps, c’étaient les dieux qui ordonnaient la guerre par la bouche de leurs prêtres, et des milliers d’hommes marchaient au meurtre, au pillage et à la mort, sur la promesse d’Ammon, roi des dieux, qui livrait à son fils bien-aimé Ramsès toutes les nations barbares. Plusieurs bas-reliefs représentent Ammon, Phré, Pthah, Athom, qui remettent la harpé à Ramsès, en lui disant : « Frappe et mets en pièces les méchants de la terre entière , par la puissance de ton père , qui t’a accordé de soumettre et de vaincre à toujours. »
La seconde salle, dont quatre piliers carrés soutiennent le plafond, a ses parois et celles de ses piliers également décorés de sculptures; mais ici tous les sujets sont religieux. Dans les diverses salles, pronaos, naos, chambres attenantes et latérales, Ramsès est représenté faisant des offrandes aux plus grandes divinités de l’Égypte, et à son patron le Dieu-Soleil , Ramsès, fils de Pthah et d’Hàthor, qualifié de dieu grand, dieu bienfaiteur, le même qu’on adore à Gerf-Husseyn. La première salle était sans doute ouverte à tout le monde ; celle-ci, qui servait probablement de pronaos, était réservée exclusivement aux initiés. Au bout de cette salle, on entre par trois portes dans un vestibule plus large que long, qui communique au sanctuaire, et à deux petites salles latérales qui n’ont pas été terminées. Le mur du fond du sanctuaire, au milieu duquel s’élève un autel, est décoré de quatre statues un peu plus fortes que nature. Quoiqu’elles soient plus dégradées que les colosses, on reconnaît pourtant encore Pthah, Ammon, Ramsès le Grand et Phré, assis tous quatre sur le même banc. Voilà donc Ramsès au rang des divinités adorées dans le sanctuaire. Ces statues ont été mutilées , elles ont les bras brisés, et le dieu Pthah n’a plus de tète. Tel était le plan primitif du temple; c’est la partie dont l’exécution est la plus soignée et le plan le plus régulier. Les salles ajoutées par la suite sont grossièrement taillées, et les murs n’ont jamais été alignés. D’abord, sur la droite de la grande salle, on a percé deux portes peu éloignées l’une de l’autre, qui conduisent à deux salles séparées ; dans la première, on voit des hiéroglyphes qui n’ont pas été achevés ; quelques-uns sont ébauchés, d’autres sont esquissés en noir. Un léger trait qu’un attouchement du doigt suffit pour effacer, survit de plusieurs siècles à la main qui l a tracé 1 Au fond de cette grande salle, il y a aussi de part et d’autre une porte d’entrée qui conduit à deux salles, communiquant chacune à deux longues pièces garnies de bancs ou gradins. A en juger par les sculptures, celles-ci ont dû servir à déposer les ustensiles et les offrandes du temple.
Outre les statues et les bas-reliefs sculptés dans la montagne même, il y avait encore plusieurs petites statues coloriées et taillées en pierres de différentes espèces, qui décoraient ce merveilleux spéos. On en retrouve encore quelques fragments épars dans les diverses salles. Lorsque Belzoni déblaya ce monument, il trouva dans la grande salle deux sphinx à tête d’épervier, symboles de Phré, le dieu Soleil. Ces sphinx furent transportés
— STYLE ÉGYPTIEN
en Angleterx’e; mais il y a quelque temps qu’un voyageur, en fouillant pour prendre des mesures, en trouva un autre petit que j’ai dessine, et qui a été publié dans ce recueil (voy. Sphinx).
Je voudrais conduire dans ce grand temple, qui vaut à lui seul le voyage de Nubie, dit Champollion le Jeune (*), tous ceux qui refusent de croire à l’élégante richesse que la sculpture peinte ajoute à l’architecture. Depuis le voyage de notre célèbre hiérogrammate, ce beau spéos a beaucoup souffert : la chaleur, l’humidité, le temps aussi, tout a contribué à détruire ces peintures dont les couleurs étaient appliquées sur un enduit, ha plupart ont disparu; le peu qui en reste s’écaille, tombe incessamment; il suffit qu’on y touche du doigt, qu’une aile de chauve-souris les effleure, pour qu’il s’en détache de légères parcelles qui se réduisent en poussière. Ne tardez pas davantage, vous qui voulez admirer cette merveille, hâtez-vous ; déjà les piliers se fendillent et tombent, déjà les statues sont mutilées, leurs bras se détachent, leurs barbes sont rases, leurs mains laissent échapper faspersoir et la crosse. Sur la façade, une statue entière s’est déjà séparée de la masse, une autre menace ruine, et, plus haut, les cynocéphales disparaissent avec la corniche qu’ils couronnent. Après trente siècles de conservation, il semblerait que le temps commence seulement son œuvre, si des inscriptions hiéroglyphiques ne relataient que des réparations ont été faites à l’époque pharaonique, et si une inscription phénicienne ne nous apprenait que le colosse hriséa été frappé par la foudre.
Quelques écrivains, et en particulier M. Gau, considèrent les spéos de Nubie comme des monuments de l'art au berceau, des monuments qui remontent à une époque bien antérieure aux édifices isolés et construits en pierre , enfin comme les modèles primitifs de toute l’architecture égyptienne. Soutenir une opinion différente semble à M. Gau vouloir maintenir un système absurde et contre toutes les probabilités. N’en déplaise à cet auteur, quiconque examinera les façades des spéos d’Abou-Sembil, qui figurent des pylônes, c’est-à-dire des édifices construits en talus , ainsi que l’avoue lui-même M. Gau, sera d’avis que l’imitation d’un monument construit en pierres cimentées ne peut être antérieure à l’art de bâtir, et soutenir l’inverse est absurde. Les hypogées creusés dans le roc ont leurs colonnes coloriées et mouchetées comme du granit, et leurs plafonds simulent souvent des poutres de bois peintes avec leurs veines et leurs nœuds. Enfin les légendes hiéroglyphiques des temples souterrains viennent encore infirmer son opinion en montrant que ces spéos appartiennent tous a des pharaons de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie. Quelque talent qu’on ait, il est au moins bien présomptueux de prétendre, sans connaître un mot des inscriptions qui couvrent les monuments, faire l'histoire de l’architecture égyptienne, préciser les phases de l’art, les époques des divers modes de construction et en particulier celle de l’emploi du granit, laquelle, dit M. Gau (page 16), si l’on en excepte peutêtre quelques statues et quelques obélisques, ne paraît pas antérieure à la domination des Romains. Les constructions de granit ont précédé les monuments primitifs de M. Gau, et, sans compter les revêtements des pyramides , on voit encore à Karnac les restes d’un sanctuaire élevé par Osortasen Ie1', et à Tanis les ruines d’un édifice immense construit par Ramsès avec les mêmes pierres que les obélisques. Le type primitif de l’architecture égyptienne comme.de toutes les autres est la bâtisse en bois, dont il ne reste malheureusement plus aujourd’hui sur les rives du Nil que des indices échappés à l’édacité du temps, aux ravages de l’homme, à travers quarante siècles.
(*) Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, pag. 119, 131 et suiv.
— BIBLIOGRAPHIE
1° Travels in Nubia , and in the interior of north-eastern Africa , by J. L. Burckhardt. 1 vol. in-4°. Portrait et cartes. London, 1819-1821.
2° Narrative of the operation and recent discoveries within the pyramids, temples, tombs and excavations in Eyypt and Nubia, etc., by Belzoni. London, 1821, in-4° avec atlas in-folio, planches coloriées.
3° Antiquités de la Nubie, ou monuments inédits des bords du Nil, entre la première et la seconde cataracte , dessinés en 1819 par M. Gau. Pai is, 1823. 1 vol. in-folio avec 63 planches.
4° Esquisse de la basse Nubie, par M. Ch. Lenormant , publiée dans la Revue française (novembre 1829).
3° Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, par Champollion jeune. Paris, 1833. 1 vol. in-8°, fig.
6° La Nubie, par M. S. Chérubini. Paris, 1840. t vol. in-8° avec planches.
7U Musée des antiquités égyptiennes, par Ch. Lenormant. l vol. in-fol Paris, Leleux, 1841.
8° Vieivs of the Nile from Cairo to the 2 d cataract, dravon on stone from the sketches of Oiven Jones and Jutes Goury, with historical notices of the monuments . 1 vol. in-folio. London, 1843.
9° Topography of Thebes , by Wilkinson. London. 1 vol. in-8“ et plan in-folio.
10° / Monumenti delV Egitto e délia Nubia illustrait dal Ipp. Rosel- Uni. Florence, texte in-8° et atlas grand in-folio.
1 1° Monuments de l’Égypte et de la Nubie, par Champollion jeune. Paris, Didot, grand in-folio, planches coloriées. (Le texte des notices descriptives n’est pas encore achevé.)
D t . //. '* tu I ,
Details
\r c/ Jfoderne<r.
Siipïi©s mm bpseibiEçjL
Détails.
SP1E0S ®F PHlffiÉp AT AJBO'ILT SEMBI1L Details
Espeos de P h ré en Abu Senibil Details
PETIT TEMPLE D’EBSAMBOUL,
SPEOS CONSACRE A ATHOR.
À soixante lieues au S. O. delà première cataracte du Nil, et douze lieues au N. E. de la seconde, le voyageur qui remonte le cours du fleuve, et qui est attristé par l’aspect le pins aride, est tout d’un coup frappé à la vue de deux temples souterrains qu’il découvre à sa droite , taillés dans le roc avec un art admirable, et qui s’annoncent au dehors par des figures gigantesques , rappelant les plus beaux et les plus grands ouvrages de la Thébaïde. Ce lieu est Ebsamboul (ou Ibsamboul, et non Abou-Samboul ou Simbel, comme l’écrivent plusieurs voyageurs). Ce pays, par ses antiquités, est le plus intéressant du pays des Ivennous, dans la Nubie inférieure.
Déjà célèbre par les relations d’une douzaine de voyageurs, le site d’Ebsamboul n’a cessé, depuis, d’être le principal objet des excursions des Européens , et le sujet de leur admiration : cette unanimité d’impressions nu peut s’expliquer que par le double mérite d’une conception hardie et d’une exécution parfaite. C’est surtout dans le grand temple d’Ebsamboul qu’éclatent la grandeur architecturale et les richesses de la sculpture et de la peinture. Mais on trouvera dans une autre notice ce que nous avons à dire de ce magnifique monument; il ne s’agit ici que du premier temple, lequel était consacré à Athôr(*). Il sert depuis longtemps de refuge aux habitants de Beyllagy , village situé à une demi-lieue au sud , et à ceux des villages voisins , inquiétés par les Bédouins du Gharb ou de la Libye, qui viennent piller tout le pays, depuis Argo jusqu’à Dakkeh, les mêmes qui infestent les déserts situés entre Thèbes , Syout et l’oasis d’Ammon. Les Kennous font entrer dans le temple leurs troupeaux avec eux ; si les Arabes errants viennent les y attaquer, ils s’y défendent avec avantage : de là , l’état des sculptures qui sont en partie noircies et dégradées par la fumée des feux qu’on y allume. Le pays environnant est sablonneux et presque stérile, et les sables arrivent jusqu’au fleuve; le sol est de grès ferrugineux ; mais , à quelque distance de là , le séné abonde : c’est presque sa seule richesse ; le désert voisin est plein d’onyx, de cornalines et d’agates; la chaleur y est intolérable. L’on s’étonne que dans des lieux aussi pauvres, les hommes aient exécuté des monuments d’une telle magnificence.
Les temples sont pratiqués dans une montagne appelée Djebel Ebsamboul (**) ; le plus petit des deux touche presque à la rive du fleuve, l’autre est plus éloigné. Le premier voyageur qui ait vu Ebsamboul est le chevalier Drovetti, consul général de France en Égypte, cet homme distingué, à qui les sciences archéologiques et la civilisation sont également redevables; il était accompagné de M. F. Cailliaud, connu depuis par ses voyages en Égypte et en Nubie. Rien ne put faire consentir les superstitieux habitants, malgré l'appât du gain et les engagements qu’ils avaient pris, à ouvrir à nos compatriotes l’issue du grand temple; les plus grandes calamités devaient fondre sur ces bonnes gens, si le temple était une fois ouvert aux chrétiens. C’était au mois de mars 1816. Un an plus tard, Belzoni réussit dans le même projet : par ordre de M. Sait, il lit déblayer l’entrée, et pénétra jusqu’au sanctuaire. Le premier, il a donné , dans un dessin en grand , l’aspect extérieur d’Ebsamboul. Quoique très-imparfait , ce dessin en fait concevoir la plus haute idée. D’autres artistes ou voyageurs français l’ont suivi de près, MM. Huyot et Gau, architectes, Rifaud, Cailliaud, Linant, continuant ainsi, en Nubie, l’œuvre française exécutée en Égypte à la fin du siècle dernier. Parmi les voyageurs anglais qui ont visité Ebsamboul , il faut citer surtout lord Prudhoe , le major Félix , et M. Wilkinson : mais aucun d’eux n’a exploré les lieux avec autant de soin et de succès que MM. Champollion jeune et Rosellini , ainsi que leurs zélés compagnons de voyage, MM. Bibent , N. Lhote, S. Cherubini, etc., envoyés par la France et par la Toscane, eu 1828, pour compléter les découvertes de la commission scientifique d’Égypte. Sans prétendre donner une liste complète des voyageurs qui ont exploré Ebsamboul , nous nommerons encore le baron Ruppell, et MM . Cadalvène et Breuvery, dont la publication est la plus récente; enfin M. Horeau, architecte. On regrette que M. Huyot n’ait pas mis au jour les beaux dessins qu’il a faits à Ebsamboul. 31. Gau est celui de tous qui a donné, avec le plus de développements, la partie architecturale et les vues extérieures. Nous offrons ici au lecteur d’autres dessins pris sur les lieux par un artiste non moins habile à saisir le caractère de l’architecture et de la décoration égyptiennes , 31. Horeau. Quoique réduits à une échelle moindre , ils renferment les détails nécessaires pour bien juger des monuments.
(*) Champollion jeune , dans les Lettres d'Égypte et de Nubie, dit que ce temple a été dédié à la Vénus égyptienne (Athér) par Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand.
(**) Djebel veut dire montagne.
— STYLE ÉGYPTIEN
Maintenant, que le lecteur jette un coup d'œil sur la première planche; il a sous les yeux la façade du petit temple (nous disons petit, relativement au second monument , qui est au midi, et dont on aperçoit une partie à la marge du dessin V Le rocher a été taillé sous un plan incliné, dans une longueur de 27 mètres (83 pieds passés) , et une hauteur de 1 2 mètres (37 pieds), à peu près sous la pente ordinaire des pylônes égyptiens ; puis, on y a creusé six niches hautes et profondes, en réservant les blocs de six statues colossales (*) , sculptées plus tard avec le dernier fini, figures d’un style grave , mais noble et imposant ; après quoi a commence un ouvrage non moins gigantesque : les artistes nubiens ou égyptiens ont creusé dans le roc vif, dans une profondeur de plus de 23 mètres (71 pieds), un pronaos ( e ) ( voyez plan et coupe, fig. i et a), une cella ou naos (f), un sanctuaire (g), enfin , deux autres petites pièces au bout de la cella (h). Les supports du pronaos, au lieu d’être des colonnes , sont de larges piliers carrés un peu massifs , posant sur un large socle , et couronnés par une tête de femme, sculptée en relief comme à Denderah et «à Thèbes (temple de la rive gauche). La longueur de la cella ou la largeur du monument est de 16 mètres (50 pieds environ).
La vue de la façade peut donner au lecteur une juste idée de l’extérieur du monument et de son imposante décoration : l’intérieur est couvert de bas-reliefs peints , d’un bon style et d’un excellent travail , qui paraissent tous consister en sujets religieux ou en offrandes, soit à la divinité principale, Athôr, soit aux dieux adorés dans le même temple.
Le sanctuaire est sculpté et orné d’hiéroglyphes comme toutes les parties du monument. Les sujets historiques , civils et militaires, s’il en existe , n’ont pas été dessinés ; c’est dans le grand temple qu’ils ont été représentés avec profusion. Tous les ornements sont bien conservés , mais seulement un peu enfumés , comme on l’a dit plus haut; le plafond est peint en bleu, et encadré d’une bordure en trois couleurs.
L’habile artiste qui a donné le plus de développements sur le temple qui nous occupe, M. Gau, compare sa façade à celle des pylônes , et il la regarde comme le type de cette espèce de construction : tout ce qu’on peut accorder , c’est que cette façade est taillée en pente comme celle d’un pylône , et que les niches profondes , où sont les six colosses , correspondent jusqu’à un certain point à chacun de ces enfoncements des pylônes , où se dressait quelquefois un mât triomphal. Les six colosses dont on vient de parler , répétés symétriquement à droite et à gauche de la porte , consistent en une figure de femme placée entre deux figures d’homme , toutes hautes de 10 à 11 mètres (33 ou 36 pieds) , compris les coiffures; le travail est excellent, dans la physionomie surtout, les formes du corps sont loin de manquer d’élégance. Deux petites figures (doubles cependant de la stature humaine) accompagnent les jambes de chaque colosse ; plusieurs voyageurs les considèrent comme représentant les fils et les filles de ces personnages gigantesques : il faudrait des observations plus précises pour admettre cette opinion.
On ne peut guère douter de la consécration du temple à la déesse Athôr , en considérant les sujets représentés dans le sanctuaire. Entre deux pilastres couronnés de la tête féminine, comme à Tentyris , à Thèbes , etc. , est un relief saillant (**) , qui représente la génisse sacrée, dont la dépouille descend jusqu'à terre : c’est l’emblème cl’ Athôr , la Ténus égyptienne. La figure de femme , sculptée en avant de ce simulacre , semble couverte et comme habillée par cette dépouille ; mais l’état fruste de la sculpture ne permet pas de distinguer d’une manière parfaite les détails de l’agencement : la sculpture était d’ailleurs très-légère et délicate. Nous passons sous silence les divinités adorées dans le même temple, attendu que l’étude difficile de la mythologie égyptienne est continuellement modifiée, à mesure que se succèdent les découvertes. Quant à l’ancienneté du monument, si les légendes ont été bien lues , et si l'on se borne à consulter les cartouches ou médaillons du grand et du petit temple d’Ebsamboul , on ne peut regarder celui-ci comme antérieur à Rhamsès le Grand , ou à Sésostris, puisque son nom peut se lire dans les médaillons; d’ailleurs , une suite immense de sculptures peintes représentent les actions militaires qui appartiennent à l’histoire de ce conquérant : il eu sera question dans une autre notice. Mais le monument qui nous occupe parait de la même époque, et il nous semble avoir été plus particulièrement destiné au culte , les sujets consistant tous en offrandes aux dieux , présentées par le roi égyptien et par une figure richement habillée qu’on regarde comme l'image de la reine. (Voir l’ouvrage de M. Gau, et ailleurs).. SI est possible que le plafond colorié renferme des sujets plus variés et plus intéressants ; malheureusement les voyageurs ne les ont point copiés ou publiés, et il paraît même qu’ils ne les ont point observés. On peut remarquer ici que le voisinage du grand temple a fait tort à l’autre, en absorbant l’admiration et toute l’attention des
{*) Selon l’opinion de Champollion jeune, les six colosses représenteraient le Pharaon (Rhamsès le Grand) et sa femme, ayant' s leurs pieds, l’un ses fils, et l’autre ses filles, avec leurs noms et titres, r) Voyez la niche du sanctuaire reproduite sur la planche : coupe et plan , n* 3.
— SPEOS D’ATHÔR A ES SAMBOUL. —
explorateurs , à cause de ses prodigieux colosses , et surtout des richesses de ses peintures historiques et ethnographiques, presque comparables aux merveilles de Thèbes. Cependant la beauté de la façade du petit temple prouve assez l’importance que ses auteurs ont attachée au monument , et doit engager les voyageurs futurs à en étudier toutes les parties (*).
Il nous reste à apprécier le mérite artistique du petit temple d’Ebsamboul, examiné sous le rapport de la conception architecturale, et sous celui de l’exécution et de la décoration. Pour rendre cet examen utile et complet , il faudrait poser ici les principes généraux de l’art égyptien , rapporter des exemples puisés dans les chefs-d’œuvre de cette architecture, ensuite comparer , à ces divers types, le monument d’Ebsamboul; ce travail sortirait du cadre que nous nous sommes prescrit ; il trouvera sa place dans un tableau spécial de l’étude de Van en Égypte , envisagé dans ses diverses branches, et où l’architecture des bords du Nil sera considérée dans ses deux grandes divisions : les constructions élevées sur le sol , et celles qui , exécutées dans le sein des montagnes , ne le cèdent peut-être aux premières que sous le rapport de la mécanique; c’est dans ce tableau général que nous exposerons les caractères distinctifs de l’architecture souterraine et sou origine probable , enfin la place qui lui appartient dans l’histoire de l’art; là aussi on éclaircira ces dénominations de spèos et de hèmi-spéos , données aux monuments taillés dans le roc en tout ou en partie, et cachés à la lumière du jour. Nous nous bornerons seulement à comparer le plan du petit temple avec quelques autres analogues. Ainsi que dans la plupart des hypogées de Thèbes, les supports sont taillés non en colonnes, mais en piliers carrés. Le besoin de la solidité suffirait pour expliquer cette préférence; mais ici, la figure cubique du dé surmontant le masque féminin de la déesse Athôr , appelait la forme du pilier ca^ré ; il est vrai qu’à Deuderah et ailleurs , ce motif n'a pas empêché de tailler en colonne la partie inférieure du support. La même raison de solidité explique la faible hauteur des piliers , comparée à leur base ; la proportion est de trois à un , compris le socle. La simplicité et la régularité du plan ne donnent lieu à aucune autre remarque : quant à l’exécution des lignes, à celle des figures et des caractères hiéroglyphiques égyptiens, nous avons déjà eu l’occasion de dire que le travail était d’un bon fini, semblable à celui du monument principal.
Plusieurs voyageurs, MM. Gau et Wilkinson, ont donné le nom d Abousarnboul et d Aboo-simbel au site d’Ehsamboul ; l’orthographe arabe du nom ne permet pas d’admettre cette dénomination , ni deux mots séparés ; l’un a été trompé par l’analogie de la première syllabe avec celle de Abou, mot qui commence un grand nombre
(*) Aux renseignements que l’on vient de lire, nous ajouterons l’extrait suivant, emprunté à l’ Esquisse de la basse Nubie, publiée par M. Ch. Lenormant :
« Au delà d’Ibrim, l’ancienne Premmis, les noms des souverains grecs et romains disparaissent. Les Pharaons seuls ont porté « plus loin les limites de leur empire ; leur double capitale n’a jamais peut-être renfermé d’aussi gigantesque conception que celle du « grand spéos d’Ibsamboul. — A peu près à une journée au-dessus d’Ibrim , les montagnes se rapprochent tellement de la rive gauche « qu'il reste à peine un passage le long des rochers de grès qui s’élèvent perpendiculairement au-dessus du lleuve. Le vent semble
• pousser avec plus de force , dans cette direction , les sables qu’il précipite du sommet de ces rochers , et qui , s’ouvrant un étroit « passage à travers un ravin escarpé, s’amoncellent et projettent comme une jetée formidable , minée vainement par l’action conti- « nuelle du fleuve. Sans l’invasion des sables , on comprend qu’il devrait exister à l’issue du ravin une place assez spacieuse , peu « élevée au-dessus du niveau du fleuve, et complètement enceinte des trois autres côtés par de hautes murailles naturelles. De *> grands terrassements de briques crues isolaient encore cette place, et l’empêchaient à l’ouest d’être encombrée par les sables. « On distingue au-dessus de leur niveau les pointes ébculees de ce contre-fort énorme, qui , cessant d’être entretenu , n'a pu suffire
* au poids qu’il supportait depuis des siècles. Après cette place , en suivant la ligne du courant , le rocher est presque vertical , et « court dans une direction parallèle au fleuve. Sur cette masse compacte , et à plus de vingt-cinq pieds au-dessus des eaux, se dé- « veloppe une façade entièrement taillée dans le roc, et décorée de six colosses qui se détachent en haut relief sur le fond qui les « supporte. Au lieu d’aplanir partout la face du rocher, on a laissé subsister entre les colosses de grands éperons, qui suivent l’in- « clinaison générale du talus peu sensible de la montagne, et donnent ainsi à cette façade un aspect inexplicable au premier abord. « Ces colosses, qui représentent Sésostris et la reine Noufré-Arri, sa femme , se distinguent par un travail souple et vrai; les corps « de femme surtout ont toute la rondeur et le moelleux de la nature. Cette intervention d’un nouveau personnage dans l’un des « monuments si nombreux de ce règne, le classe a part de tous les autres; l’intérêt s'accroît quand l’examen y fait reconnaître un « monument élevé par l’amour conjugal, en l’honneur d’un roi dont l’antiquité a célébré l’affection constante et dévouée pour sa
• femme; ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans les détails quelquefois touchants, et toujours ingénieux, de cette espèce d’apothéose « anticipée, dont le temps a respecté les moindres vestiges. A part le plaisir de posséder un portrait exact et gracieux d’une prin- « cesse dont la beauté faisait du bruit il y a quelque trois mille trois cents ms, c’est un trésor inappréciable qu’un monument où » tout paraît avoir été soigneusement adapté à la destination qu’on lui donnait , où les couleurs les plus douces , la sculpture la plus « soignée, s’appliquent aux sujets les mieux choisis, les plus propres à rendre l’idée unique et féconde qui domine tout. Ce joli « spéos, auprès de l’immense hypogée d’Ibsamboul, conserve son intérêt à part, et je ne saurais dire si je n’ai pas éprouvé plus de « plaisir à venir m’y reposer des impressions tumultueuses que fait naître le monument voisin , qu’à le parcourir d’abord avec la
* distraction que me causait un seul coup d'œil jeté sur ces têtes qui s’élèvent au-dessus des Subies, comme autant de répétitions- « du Polyphème du Poussin. » (Revue française novembre 1829.)
— STYLE ÉGYPTIEN
<?e noms de lieux ; le nom n’a que trois syllabes , et s’écrit en un seul mot. Le savant explorateur , M. Wilkinson , semble avoir été déterminé par une certaine analogie éloignée d’Abou-simbel avec Abuncis (ou Aboccis) , nom de lieu ancien sur la rive gauche du Nil ; mais il faut faire attention que Ptolémée , qui rapporte ce nom d’Abuncis, place le lieu à 2 degrés | sud de la grande cataracte (c’est-à-dire de Ouadi-Halfa) , à 3 degrés ± de Philæ, à 3* 50 de Syène; tandis qu’Ebsamboul est à \ degré seulement, 2° 36’ , 2° 45’ de ces trois lieux respectivement , (nous ne parlons pas de la position absolue , les divergences étant bien plus grandes) ; d’ailleurs Ebsamboul est au nord de la seconde cataracte , et non pas au midi comme Abuncis.
M. Champollion le jeune a remarqué un tableau isolé sculpté sur le roc extérieur (il est figuré dans notre gravure à la droite du temple) ; étant parvenu à déchiffrer l’inscription hiéroglyphique , il y a lu exprimé le vœu
suivant : « Qu’Ammon accorde de longs jours au prince . pour contenir les incursions des Libyens. » C’est
là une coïncidence remarquable avec l’état actuel des choses , puisque les tribus du Gharb infestent les environs, et que les habitants sont obligés de se retirer dans leurs temples , avec leurs familles , leurs biens et leurs bestiaux, pour se soustraire aux spoliations des Bédouins africains. La population faible et superstitieuse du lieu est bien caractérisée par Belzoni et par M. F. Cailliaud ; nous engageons le lecteur à recourir à leurs descriptions d’Ebsamboul.
BXBI.IOGHAPHIE.
1® Narrative of tlie operation and recent discoveries with thc pyramides, temples, tombs and excavations in Egyptand Nubia, etc., by Belzoni; London, 1821 , in-8° avec atlas in-f°, planches coloriées.
Voyage en Égypte et en Nubie, par Belzoni , traduit de l’anglais, avec des notes par Depping; Paris, 1821 , 2 vol. in-8° et atlas.
2’ Antiquités de ... Nubie ou monuments inédits des bords du Nil, entre la première et la seconde cataracte, dessinés en 1819 par M. Gau; Paris, 1823, 1 vol. in-f° avec 63 planches.
3" Voyage à Méroë en 1818, 1819 et 1820, par Fréd. Cailliaud; Paris, 1 823 , 1 vol. in-f° , planches lithographiées.
4’ Voyage en Égypte, en Nubie et lieux circonvoisins , depuis 1805 jusqu’en 1827, par Rifaut; 5 vol. in-8° et atlas de 300 plane, lithogr. i* Topography of Thebes, by Wilkinson; London, 1 vol. in-8° et plan in-f°.
6° Manncrs and customs ofthe ancient Egyptians, by Wilkinson; London, 1837, 3 vol. in-8°avec nombreuses vignettes dans le texte.
7° Lettres écrites d’Égypte et de Nubie en 1828 et 1829, par Champollion jeune ; Paris , 1 833 , 1 vol. in-8°, lig.
8° Imonumenti dcll’ Egitto e délia Nubia illustrati dal Ipp. Rosel- Uni; Florence, texte in-8° et atlas grand in-folio.
9° Monuments de l’Égypte et de la Nubie, par Champollion jeune ; Paris, Didot, grand in-folio, planches coloriées. (Le texte ne paraît pas encore.)
10° L’Égypte et la Turquie de 1829 à 1836, par MM. Éd. de Cadalvène et J. de Breuvery; Paris, 1836, 2 vol. in-8° avec cartes et plane.
11° La Nubie, parM. S. Cherubini; Paris, 1840, 1 volume in-8° avec planches.
12° Esquisse de la basse Nubie, parM. Ch. Lenormanl, publiée dans la Revue française. (Novembre 1829.)
■Àr
I, lis «ni bu I . //•/ttn.