‹ Monuments anciens et modernes (volume 2)Chapitre 30 sur 97 · HÉMI-SPÉOS DE GIRCHÉ, EN NUBIE · texte numérisé non relu

HÉMI-SPÉOS DE GIRCHÉ, EN NUBIE

Girché ou Gerf-Hussein, comme l’appellent quelques voyageurs, est un petit village situé sur la rive gauche du Nil, dans cette partie de la Basse-Nubie appelée Doclecaschoenum parles géographes anciens. Cette localité portait jadis chez les Égyptiens le même nom que Memphis ; elle s’appelait Pthabeï ou Typthah , la demeure de Pthah , divinité révérée dans ce lieu et qui paraît représenter la Tutzis des Grecs. Il ne reste plus de cette ancienne ville qu’un des vieux temples primitifs, creusé dans le roc probablement avant que les hommes eussent appris l’art de bâtir, avec des matériaux rapportés et reliés entre eux , une demeure digne de l’idée qu’ils se faisaient déjà de la divinité.

Le temple de Girché est un hémi-spéos (*) dont la partie la plus ancienne , la plus nécessaire au culte , est taillée dans la roche calcaire qui s’élève à pic à trois cents pas du rivage, et la partie la plus récente, l’area et les propylées , est bâtie en grès. Au pied de la montagne, séparée du Nil par une plaine sablonneuse, on remarque des statues mutilées et des débris de sphinx, portant encore entre leurs pattes des statuettes semblables aux colosses du temple : ils paraissent avoir décoré un escalier ou dromos , qui conduisait du pied de la montagne jusqu’au temple situé à mi-côte. Le spéos proprement dit était précédé d’un propylon qui se rattachait aux parois du rocher par une colonnade et deux galeries latérales. Le pylône est aujourd’hui détruit jusqu’à la base ; le portique avait pour façade quatre colonnes trapues qui subsistent encore : les deux médiales portent des chapiteaux en Heurs de lotus épanouies, et les deux extrêmes en boutons de lotus tronqué. Les quatre piliers qui joignaient de chaque côté cette colonnade au spéos sont ornés de statues colossales , coiffées de la mitre appelée pschent, vêtues d’un simple giron, et portant dans leurs mains croisées sur la poitrine l’aspersoir et la crosse, emblèmes ordinaires d’Osiris , qui est représenté sous les traits de Ramsès le Grand. Toute cette partie, à demi détruite, était bâtie en grès, et précédait le temple proprement dit qui est taillé dans le rocher. On ne distingue plus que quelques traces des bas-reliefs historiques qui décoraient la façade. C est peut-être une page importante de l’histoire de Ramsès 11 perdue à jamais; mais la nature de la pierre y a autant contribué que la main des hommes.

Le pronaos , le naos, le sekos ou sanctuaire, et les pièces latérales, sont creusés dans le rocher. Le pronaos est soutenu de chaque côté par trois énormes piliers carrés , devant chacun desquels se tient debout , sur une base élevée d’un mètre, un colosse d’environ six mètres de hauteur, lourdement sculpté comme les ébauches grossières d'un art qui commence. Derrière et dans l’intervalle de ces piliers, on a pratiqué de chaque côté, dans les parois latérales, quatre niches ou chapelles , contenant chacune trois personnages debout, grossièrement sculptés en plein relief, et représentant les trois grandes divinités de ce temple , Pthah, Hàthor sa compagne, et, au milieu d’eux, Ramsès, un des mille noms de Phré (**). Le naos, soutenu par deux piliers carrés, donne entrée dans ses côtés latéraux à deux petites salles dénuées de sculptures ; il en existe encore deux semblables de chaque côté du sanctuaire , au fond duquel on a sculpté quatre statues assises , plus grandes que nature, et ayant devant elles un autel isolé dénué d’ornements et de légendes qui ont peut-être été effaces, comme on a mutilé avec barbarie, avec fanatisme, tous les bas-reliefs qui décorent les murailles. Cet autel, taillé dans le roc , était probablement destiné à poser la bari sacrée du dieu Pthah. Les quatre statues , dont la sculpture est assez belle, représentent Phré, Ramsès , Pthah et Hàthor. Ce spéos , si remarquable par la sévérité de son style et l’aspect imposant de son architecture , était jadis rehaussé de couleurs qui ont toutes disparu sous une couche épaisse de suie et de poussière. 11 ne reçoit d’autre jour que celui de la porte d’entrée, ce qui ajoute encore à l’impression qu’il produit (***). La faible clarté qui règne dans les salles intérieures

(*) Hémi-spéos: édilice à moitié construit en pierres taillées et a moitié creuse dans la montagne.

(**) Ramsès est placé alternativement entre deux différentes divinités, mâle et femelle.

(***) On ne sait rien de positif sur la manière dont les Égyptiens éclairaient leurs temples dans les solennités religieuses; mais il est probable que c’était avec des cassolettes où ils brûlaient de l’huile et de la cire, qui font toujours partie des nombreuses offrandes rappelées dans tous les bas-reliefs.

— STYLE ÉGYPTIEN

suffit à peine pour distinguer les sculptures , mais l’œil aime à s’y reposer , quand on a essuyé dans la plaine l’ardeur excessive des rayons du soleil.

L’aspect de ce temple a quelque chose de primitif qui rappelle la sombre majesté du passé, quelque chose qui attriste le cœur en élevant la pensée. On est saisi d’étonnement en entrant dans ce mystérieux spéos , et en contemplant ces lourdes figures colossales , architecture vivante telle qu’on l’a comprise et rêvée à la lecture des historiens de l’Égypte et de l’Inde.

Ce spéos de Girché porte partout l’empreinte de la vieille architecture pharaonique. Ce n’est, en effet , que dans les monuments de cette époque que l’on remarque des colonnes dont 1 apopbyge est arrondie , le chapiteau en lotus tronqué, et des statues colossales adossées aux piliers. Tout ici décèle l’enfance de l’architecture : les parois des salles ne sont pas dressées, les piliers sont mal équarris ; la sculpture est lourde et grossière; en un mot , ce spéos ne présente point dans son ensemble cette régularité qu’on admire dans les édifices de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Aussi est-on étonné de lire sur les colosses les cartouches de Ramsès II. Les bas-reliefs qui décorent le spéos sont assez beaux pour remonter à son époque , quoiqu’ils se ressentent du voisinage de ces monstrueuses et ignobles statues, masses colossales et trapues où l’on reconnaît à peine les proportions humaines , dont les cuisses et surtout le bas de la jambe semblent des piliers informes. Émerveillé de leur taille, on ne songe pas tout d'abord à critiquer leurs proportions, mais lorsqu’on les regarde, on les prendrait plutôt pour des représentations du dieu Ê lephantiasis que pour le portrait du dieu-soleil Ramsès. Ces statues compernes sont coiffées de la mitre du pschent, et portent, dans leurs mains croisées sur la poitrine, l’aspersoir et la crosse: elles sont vêtues d’un simple giron, appelé schanlei, attaché par une ceinture portant le cartouche du pharaon. Cette ceinture est agrafée par une tète de lion, de laquelle pendent de nombreux rubans et l’extrémité de la ceinture , terminée par une rangée de sept uræus accolés (*). Quand ces énormes colosses, adossés aux piliers, sont éloignés l’un de l’autre, comme dans le portique, quand l’œil peut les mesurer tout entiers, ils sont d’un grand effet, quoiqu’on ne goûte pas cette sculpture, grossière, barbare encore près de leur architecture qui ailleurs est finie, parfaite; mais quand ils sont rapprochés, comme dans ce pronaos, ils perdent toute leur imposante grandeur, et ne paraissent plus que des masses informes que l’œil ne peut embrasser. Vus de l’entrée, ils se dessinent mieux, ils frappent l’imagination , et c’est peut-être ce que les artistes-prêtres de cette époque avaient principalement en vue.

En comparant ce monument aux édifices construits sous Ramsès II, ou est porté a croire que les bas-reliefs et les légendes hiéroglyphiques n’étaient souvent tracées que longtemps après l’achèvement des monuments. C’est un fait mis d’ailleurs en évidence par l’examen attentif de plusieurs temples; et l’on peut voir sur le grand pylône du temple d-e Philæ une inscription grecque tracée par un voyageur, qui y était sans doute venu faire ses dévotions avant qu’on eût arrêté la décoration de cette partie de l’édifice, ce qui fait qu’ensuite son inscription fut entaillée par les bas-reliefs qu’on y a sculptés.

Le travail du spéos de Pthaheï doit être rapporté à différentes époques. Il parait être très-ancien, et il esl probable que Ramsès, voulant réparer ce monument, fit couvrir les murailles de bas-reliefs , mettre son cartouche sur les colosses, replâtrer les échancrures du temps (**), donner un air de jeunesse, restaurer enfin ee spéos, qui de son vivant était peut-être déjà décrépit et ruiné; ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne retrouve aucun monument de ce genre, creusé par ordre des prédécesseurs de Ramsès, ni par aucun de ses successeurs.

Le spéos de Derri, qui porte aussi les légendes de ce pharaon, paraît dater de la même époque que celui de Girché. Quant aux deux spéos d’Abou-Semhil , merveilles de la Nubie, ils sont incontestablement en entier du règne de Ramsès le Grand , et témoignent de l’imposante grandeur de l’architecture et de la sculpture égyptienne sous son règne, l’un des plus florissants de la XIXe dynastie. Dès l’époque de ce pharaon, l’architecture était fixée. On ne voit, en effet , sous ses successeurs, rien qui marque un progrès de l’art, à l'ex-

(*) Ornement que Belzoni a pris pour une espece de sac à tabac, ressemblant à celui des montagnards écossais. (Voy. tome I, page 1 14.) Cette naïve méprise ne mériterait pas d’être remarquée, si elle ne donnait une idée des connaissances et du génie de l’auteur, qu’on cite trop souvent en fait d’archéologie et de sculpture égyptienne.

(**) On remarque que, sur le premier colosse gauche , les parties fragmentées ont été anciennement retenues par des agrafes de pierre taillées en queue d’aronde, comme celles qui servent à lier les pierres des murs.

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