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TEMPLE DE RIIONS, A KARNAC

Avant d’entreprendre la description de cet édifice et des autres monuments qui attestent la magnificence de Thèbes et marquent comme des jalons son ancienne étendue, prenons une idée de cette grande ville, vaste métropole du monde civilisé de l’antiquité.

Thèbes, dont le nom est dérivé de l’ancien égyptien Tbaki, la cité, la ville par excellence, ou de Topé, Tapé , qu’on retrouve encore dans les légendes hiéroglyphiques pour désigner un trône, le lieu du trône, Thèbes, dis-je, fut, à diverses époques, le siège du gouvernement des Pharaons, qui se plurent à l’embellir de toutes les merveilleuses créations des arts contemporains. Sa splendeur ne cessa de s’accroître que lorsque Memphis devint la résidence des rois d’Égypte, et surtout des Ptolémées, qui en firent la capitale du pays. Dépouillée tour à tour pour orner Alexandrie et le Caire , Memphis ne présente plus aucun vestige de ses richesses architecturales ; elle s’est ensevelie tout entière sous les débris qui la recouvrent comme un funèbre linceul. Plus heureuse que sa rivale, Thèbes, au contraire, a conservé, jusqu’à nos jours, une notable partie des temples et des palais auxquels elle dut jadis sa renommée.

Diodore de Sicile, écrivain grec du siècle d’Auguste, donne les détails suivants sur la métropole de l’empire égyptien : « La grande Diospolis, que les Grecs ont nommée Thèbes, avait six lieues de circuit. Busiris, son fondateur, y éleva des édifices superbes, qu’il enrichit de magnifiques présents. Le bruit de sa puissance et de ses richesses, célébrées par Homère, a rempli l’univers. Les nombreux propylées de ses temples engagèrent ce poète à lui donner le nom d'Hécalompyle , ou de ville aux cent portes. Jamais cité ne reçut autant d’offrandes, en or, en argent, en ivoire , en statues colossales et en obélisques d’une seule pierre. On y admirait surtout quatre principaux temples. Le plus ancien était d’une dimension et d’une somptuosité surprenantes : il avait une demi-lieue de tour ,• des murailles de 24 pieds d’épaisseur tt de 70 d’élévation en formaient l’enceinte; la richesse et le fini de ses ornements répondaient a sa majesté; plusieurs rois contribuèrent à l’em- Lellir. Celui-là subsiste encore ; mais l’or, l’argent, l’ivoire et les pierres précieuses en furent arrachés lorsque Cambyse mit le feu aux temples de l’Égypte (*). Les richesses de ce pays étaient si grandes à cette époque, qu’après le pillage et l’incendie, on retira des décombres plus de 300 talents d’or et 2,300 talents d’argent (**).

Thèbes , suivant Strabon , s’étendait sur un espace de 80 stades olympiques de longueur, ce qui peut s’accorder avec la circonférence de 400 ou 420 stades égyptiens que d autres écrivains donnent à cette ville. Quant à sa population, on dit que, dans sa plus haute prospérité, elle pouvait faire sortir deux cents chariots armés en guerre et dix mille combattants par chacune de ses cent portes. Cette assertion et l’expression d 'hécalompyle employée par Homère sont de ces hyperboles dont l’antiquité abonde ; il aurait fallu au moins cinq ou six millions d’habitants dans cette ville pour fournir ce nombre de soldats. Le passage cité par Étienne de Byzance et par les scoliastes d’Homère ne s’applique pas à la seule ville de Thèbes, mais probablement à l’Égypte entière. La critique moderne est maintenant d’accord qu’en général il faut se tenir en garde contre les exagérations de quelques historiens qui donnent à Thèbes des dimensions immenses et une population extraordinaire. Quoi qu’il en soit, cette vaste cité a dû contenir au moins deux ou trois cent mille habitants , nombre immense dans l’antiquité ; aussi la Bible la désigne souvent sous le nom de la populeuse No.

Thèbes, dont la fondation est aussi ancienne que la nation même, fut saccagée à diverses reprises ; d’abord par les Hyksos, puis par les Carthaginois (*¥*), par les Perses, par les Romains, enfin par les Egyptiens mêmes. Après le départ de Cambyse et de ses successeurs, dont le joug pesa cent treize ans sur la malheureuse vallée du Nil, Thèbes conserva encore assez de richesses pour que, suivant Pausanias, Ptolémée Philométor s’occupât de l’en dépouiller, afin de la punir d’avoir suivi un parti contraire au sien dans les démêlés qu’il avait eus avec

(*) A en juger par la description que Clément d’Alexandrie fait des temples égyptiens de son temps, ils possédaient encore ces trésors de pierreries, d’or et d’argent ( Pædag ., cap. II, pag. 210).

(**) Diodore ajoute que les Perses transportèrent tous ces trésors en Asie, et, emmenant avec eux des ouvriers égyptiens, firent bâtir les fameux palais de Persépolis, de Suse et de quelques autres villes de la Médie. Ce passage prouve assez le goût de Cambyse pour les arts. On sait qu’il emporta en Perse des sculptures que recommandaient la matière et le travail. Le grand nombre d’artistes égyptiens qu’il emmena pour bâtir le palais de Persépolis, où les voyageurs (voy. Corneille Le Bruyn, Chardin, etc.) ont reconnu avec certitude l'empreinte d’une origine égyptienne, l’emploi manifeste qu'il fit de ces fruits de la conquête, tout se réunit pour disculper Cambyse des barbares dévastations que les prêtres égyptiens lui ont attribuées.

C**) Voy. Ammien Marcellin, XVIII, 4.

— STYLE ÉGYPTIEN

sa mère. Il assiégea Thèbes pendant trois ans (*), s'en rendit maître, et la châtia si rudement de sa rébellion , que la plus grande et la plus riche cité de l'Égypte ne put jamais se relever de ses désastres, malgré les travaux de quelques-uns de ses successeurs. Thèbes fut pillée aussi par les Romains : « ces ravisseurs des biens des nations , » suivant la belle expression de Racine, n’épargnèrent pas l’Égypte, bien qu’elle fût le grenier de Rome. Sous le règne d’Auguste, Gallus sévit contre la capitale pour cause de rébellion.

Après toutes ces disgrâces vint un violent tremblement de terre, qui, suivant Eusèbe, eut lieu l’an 16 du règne d’Auguste, et détruisit une partie de Thèbes. Le christianisme surgit, et, à son tour, renversa les statues, mutila les bas-reliefs, transforma les portiques en églises, et, pour introniser le culte de la divine trinité chrétienne, détrôna la grande triade thébaine et les neuf autres divinités adorées dans la ville capitale des Pharaons.

Les temples et les palais de Thèbes, disséminés sur l’une et l’autre rive du Nil, occupent une étendue assez considérable pour convaincre le voyageur que la renommée n’avait pas exagéré la vastité et la magnificence de cette grandiose capitale. Le fleuve partageait la ville en deux grandes divisions, l’oph orientale et l’oph occidentale ; mais c’était sur la rive droite que se trouvait la ville proprement dite : du temps de Strabon , elle occupait, sur cette rive, toute l’étendue circonscrite par les édifices qu’on y voit encore aujourd’hui. Les habitations particulières, bâties en briques crues, ont disparu, et n’ont laissé que des monticules de décombres dans l’espace compris entre les ruines. Les temples et les palais construits en pierre subsistent seuls au milieu des maisons de Louqsor et de Karnac, villages arabes qui ont succédé à cette antique capitale des Pharaons, et tirent des deux grands édifices qu’ils renferment le nom de Aqsoraïn , les deux châteaux.

Il est souvent question, dans les papyrus grecs de Thèbes, de la portion libyque appelée par les Grecs Memnonia, nom qui semble avoir été employé, en opposition avec celui de Diospolis, pour désigner spécialement la partie de Thèbes située sur l’autre rive. C’était le quartier où se trouvaient les sépultures, où habitaient les embaumeurs, les artisans de divers genres, et les prêtres qui officiaient dans les cérémonies funèbres. A l’époque de la XVIIIe dynastie, toute cette partie se couvrit de temples imposants, de luxueux palais, d’un vaste hippodrome, et probablement d’autres monuments qui ont disparu maintenant. Une chose digne de remarque, c’est que, dans tout ce quartier, on ne trouve point d’obélisques : dépeuplé, délaissé avant l’autre partie de la capitale, les Romains l’eu ont probablement dépouillé de préférence pour orner la mère du monde, qui étalait avec une orgueilleuse pompe toutes ces dépouilles opimes.

Sur un bas-relief du palais de Karnac, qui semble représenter ces deux quartiers de Thèbes, on a figuré un pont jeté sur le Nil : il ne reste aucune trace de cette construction, et je doute qu’elle ait jamais existé d’une façon permanente. Les Égyptiens n’entreprenaient pas de semblables travaux, et le quai même qui borde le palais de Louqsor est de l’époque romaine.

Les villes et surtout les capitales ne parviennent à leur apogée de développement que par l’effort indispensable du temps; c’est lui qui en trace le plan et qui en est l’architecte. Dans l’antiquité, comme de nos jours, les villes ne présentaient que l’accumulation successive et assez confuse des ouvrages de plusieurs siècles que les besoins faisaient ériger successivement les uns à côté des autres sans beaucoup de symétrie. Rien que Thèbes ait vécu plus que toutes nos villes d’Europe , elle ne présente pas de disparate dans ses monuments ; les édifices les plus anciens et les plus récents sont du même style, et il n’y a dans l’ensemble aucune désharmonie choquante. Cependant tous les monuments égyptiens n’ont pu être achevés qu’après de longues années; un roi élevait un sanctuaire ou une chapelle; on y ajoutait un naos, puis un pronaos, des chambres latérales pour les besoins du culte, un propylon, des colonnades, des pylônes, des dromos, à mesure qu’un collège obtenait des dons de la munificence et de la piété des souverains. Mais ces divers travaux, accomplis sous la direction de la caste sacerdotale, ont conservé un caractère d’unité et d’uniformité archaïque qui est inhérent aux œuvres de toute théocratie. Quand le culte dont elle était l’organe périt, celui qui lui succéda s’empara des autels; transforma, tant bien que mal, les temples pour son usage ; mais ne fut jamais assez puissant, assez vivace, pour asseoir sur ce sol des monuments qui soient parvenus jusqu’à nous.

La montagne libyque, qui borne à l'occident l'étendue de Thèbes, est criblée de tombeaux. Au nord-ouest deux vallées ont été spécialement consacrées à la sépulture des rois et des reines de race égyptienne. L’architecture, tant des hypogées royaux que particuliers, est extrêmement simple: mais toutes les parois sont cou-

(*) C’est peut-être au souvenir de cette longue résistance que cette partie de Thèbes doit son nom de Karnac, qui, en arabe, signifie embuscade, forteresse.

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