TEMPLE DE KHONS, A THÈBES
vertes de bas-reliefs ou de peintures qui représentent des scènes religieuses ou domestiques, et donnent beaucoup d’intérêt aux monuments souterrains de la Thébaïde.
En sortant de Louqsor pour se diriger vers Karnac, la ville des monuments, comme l’appelle avec justesse Champollion, on cherche vainement, au milieu des champs incultes qui séparent ces deux villages, les débris de cette immense allée de plus de mille sphinx qui unissait jadis ces deux quartiers de Thèbes. Dans tout cet espace, on ne rencontre que des débris informes et quelques pierres couvertes des signes et des symboles de la religion égyptienne. Mais, arrivé près du village de Karnac, après avoir traversé quelques touffes de dattiers, on se trouve tout à coup dans une grande avenue de béliers en grès, dont l’ensemble est conservé, mais dont les détails ont généralement beaucoup souffert. Accroupis les jambes repliées sous le corps, ces béliers, dont le sculpteur a légèrement figuré la laine, sont exécutés avec toute la rondeur et le coulant de forme de ces animaux (voyez notre planche de Sphinx). Au-dessous de leurs tètes mutilées, on voit encore, appuyées coutre leurs poitrails, des statuettes de ronde bosse, le corps en gaine, et tenant entre leurs mains croisées sur la poitrine le tau sacré (*). Ces petites figurines barbues portent dans leurs légendes les cartouches d’un pharaon de la XVIIIe dynastie, Amounôph III, qui, sans doute, les fit tailler.
Cette avenue de béliers, images vivantes du dieu Ammon, seigneur de Thèbes, s’étend jusqu’au propylon {**) du grand temple du Sud. Au milieu de ces deux rangées d’animaux symboliques, on s’avance vers cette porte si remarquable par l’élégance de ses proportions, la richesse et la variété de ses sculptures, et que tous les voyageurs ont appelée triomphale. Jamais conquérant, jamais triomphateur, en effet, ne passa sous une porte plus élevée, plus colossale, ni d’une majesté plus imposante ; jamais les Romains n’en élevèrent d’aussi belle (***). Sur la portion de sa hardie et élégante corniche, épargnée par le temps, se trouve un globe couleur de feu que soutiennent deux longues ailes azurées. Ce propylon est tout couvert de bas-reliefs qui représentent Ptolémée Évergète et sa sœur Bérénice faisant des offrandes à la grande triade de Thèbes, à plusieurs autres divinités et à leurs prédécesseurs, Ptolémée Philadelphe et Arsiuoé divinisés. A droite, dans le premier montant de la base (divisée en trois parties par une retraite pour recevoir les battants de la porte), on remarque Ptolémée Évergète sacrifiant un prisonnier asiatique à Osiris et Isis ; et à gauche, sur le dernier montant, Évergète, faisant une offrande à Phrè, est représenté vêtu d’un lourd costume grec, particularité que l’on rencontre dans quelques autres édifices des Lagides.
Aujourd’hui, ce propylon est isolé, les murs qui l’enclavaient ont disparu ; mais cet isolement ajoute à l’effet de ce dernier vestige ce qu’il ôte à la vérité de l’ensemble. Ee haut mur d’enceinte, qui renfermait tous les édifices de Karnac et leurs temenos (****) particuliers, devait venir s’arrêter à cette porte, dont la profondeur est égale à la largeur du mur. La disparition de ces immenses murailles de briques crues rend ces ruines beaucoup plus imposantes que ne l’étaient ces édifices au temps de leur intégrité ; alors toute la majesté du temple était à l’intérieur, où peu de gens entraient, et seulement, peut-être, les jours de solennité religieuse. Les Grecs plaçaient leurs édifices sur des promontoires, sur des piédestaux naturels qui les faisaient apercevoir de loin et donnaient quelque chose de grandiose à leur élégante architecture : les prêtres égyptiens, au contraire, les bâtissaient dans la plaine , les ensevelissaient au milieu d’une clôture mystérieuse qui masquait l’aspect noble et somptueux de leur architecture.
A quelques pas de ce magnifique propylon, auquel il se rattache par une avenue de béliers d’une largeur double de la précédente, s’élève le temple de Khons (le grand temple du Sud), dont les pylônes (*****), couverts de
(*) La croix ansée, symbole de la vie divine.
(**) Propylon, icpô7wXov, est le mot employé dans les inscriptions gréco-égyptiennes pour désigner la porte antérieure, les grandes portes qui précèdent l’entrée proprement dite de l’édifice. Strabon emploie évidemment ce mot en ce sens, dans sa description des temples égyptiens. Les Grecs appelaient uporcOXata les constructions avancées qui précédaient les temples et les palais. Elles se composaient en Égypte de pylônes et de cours à portiques intérieurs qui précédaient le temple proprement dit, qui est toujours très-distinct de ses accessoires. Le temple se composait d’un portique, npovaoç, d’un veà>; et d’un sanctuaire, a yixôç. Ce dernier mot signifie é table ou bercail, et fut adopté, sans doute, parce que les Égyptiens plaçaient dans leurs sanctuaires un animal vivant ou son simulacre.
(***) Ce superbe propylon a plus de 21m de hauteur totale, sur 12"’ 50 de largeur; la hauteur de la porte sous la plate-bande est de 15"’, sa largeur de 5m 50. L’arc de triomphe d’Orange, un des plus colossaux que les Romains aient élevés, a 22 mètres de haut Il est plus riche , mais d’un aspect bien moins imposant que le propylon de Karnac.
(****) Enceinte sacrée qui renfermait toutes les dépendances du temple ; elle était toujours plantée d’arbres.
(*****) Du mot grec ttuXcov, grande porte, qu’a employé Diodore de Sicile dans la description du palais d’Osymandias. Les archéologues ont adopté ce mot et l’ont appliqué à deux tours pyramidales qui flanquent la porte d’entrée des grands édifices égyptiens. Ces pylônes étaient terminés en terrasse : on y montait par des escaliers intérieurs qui communiquaient aussi, dans les temples de 1 époque ptolémaïque, à plusieurs petites chambres ménagées dans les deux tours.
— STYILE ÉGYPTIEN. —
sculptures, portent quatre enclaves prismatiques sur lesquelles on a fait jadis tant de suppositions. Les Égyptiens eux-mêmes nous ont donné une explication de ces longues rainures si bizarres en apparence, et nous trouvons dans ce temple même la solution de ce problème si intéressant, et récemment encore si difficile à résoudre. Sur la paroi droite de l’aréa, un bas-relief sculpté et peint représente l'entrée d’un édifice dont les deux pylônes sont ornés de grands mâts semblables à des pins dépouillés de leurs branches, et surmontés d’une longue pique et de banderoles tricolores , bleues, rouges et vertes (*). Les ouvertures carrées, qu’on voit sur les pylônes au-dessus des rainures, étaient remplies par des pièces de bois (**) mobiles dans leur partie supérieure, de manière <à lâcher ou retenir les mâts, qui, à en juger par les hiéroglyphes qui décorent les rainures, n’étaient dressés qu’à certains jours de fête. 11 est probable que ces ouvertures carrées, taillées à travers des bas-reliefs qu’elles interrompaient, étaient garnies de portes décorées et sculptées de manière à faire suite aux parties voisines. Le fond des enclaves est vertical, et leur face prolongée passe précisément près du listel de la corniche où les mâts venaient s’appliquer. Lorsqu’on restitue à ces pylônes leurs flèches colossales ornées de banderoles vertes, rouges et bleues, on admire l’effet grandiose de ces simples portails, composés avec si peu de lignes. Les Égyptiens variaient le nombre de ces mâts en raison de l’importance des édifices : les uns, et probablement les moins importants, en étaient privés, tandis que les autres en avaient deux, comme à Philæ, quatre, comme à Edfou, huit, comme au grand palais de Karnac, et c’est sans doute ce dernier, le seul dont la façade ait jamais été surmontée d’autant de frêles aiguilles, qu’on a voulu figurer dans ce bas-relief. On suppose que les pennons bleus , rouges et verts, qui pavoisaient ces mâts , représentaient les trois divisions principales du pays, la haute, la moyenne et la basse Egypte ; cependant les hiéroglyphes ne parlent jamais que de deux portions du territoire, la supérieure et l’inférieure.
Le temple de Khons, appelé le grand temple du Sud par les savants de la commission d’Égypte, est un des édifices dont le plan présente le plus d’unité. 11 fut, en effet, élevé d’un seul jet par ordre de Ehamsès III, ou Meïamoùu (***), pharaon de la XIXe dynastie, avec des matériaux plus anciens qui paraissent provenir d’un temple primitif dont celui-ci ne serait qu’une réédification. Toutes ces vieilles pierres, qu’on a trouvé plus commode et plus expéditif d’employer telles quelles, sont encore couvertes, pour la plupart, de fragments de sculptures religieuses, civiles et militaires, qui portent les légendes d’Amounôph III et d’Horus, et sont en tout dignes de cette belle époque. Il n’était pas indifférent pour l’histoire de l’art égyptien de s’assurer que ce temple fût bâti d’un seul jet, et que les malles de lions qui le décorent à l’extérieur datent de Ehamsès III, qui parait avoir introduit cet ornement, dont on ne trouve jamais la trace sur les corniches des édifices antérieurs à son règne.
La partie la plus reculée de ce temple était encore, il y a quelques années, entièrement obstruée par les décombres que les générations successives avaient amoncelés à l’intérieur de l’édifice. Le plan donné dans le grand ouvrage de l’expédition française (****) et celui de Wilkinson (*****) n’indiquent autour du naos qu’une vaste circonvallation ; mais la situation des travées de pierre qui forment la terrasse rend inadmissible l’existence de cette circonvallation; d’ailleurs une pareille disposition n’aurait pu se concilier avec les besoins du culte. En effet, quelques déblayements m’ont donné entrée dans douze chambres omises sur tous les plans publiés jusqu’à ce jour, m'ont fait découvrir des conduits secrets pratiqués derrière le naos, et m’ont fourni des représentations religieuses fort intéressantes.
Cela posé, revenons à l’entrée du temple. Derrière les deux môles s’ouvre un portique à jour dont les vingthuit colonnes, portant un bouton de lotus tronqué, sont réparties de chaque côté par l’entre-colonnement du milieu. Cet cntre-colonnementa une largeur qui est double des autres, convenance que les architectes égyptiens
(*) La grande élévation de ces arbres a donné lien de croire qu’ils étaient formés de plusieurs pièces superposées ; les espèces de nœuds qui les hérissent ont été pris par quelques voyageurs pour les saillies des cordes qui s’enroulent du pied jusqu’au sommet; mais un examen attentif fait découvrir encore dans leur partie supérieure la trace de quelques hiéroglyphes peints sur les mâts, ce qui rend inadmissible cette supposition.
(**) Dans le bas-relief qui nous occupe, ces charnières sont peintes en vert, et cependant, vu leurs énormes dimensions, on ne peut les supposer de bronze.
(***) Pihamsès-Meïamoûn est le Rhamsès IV de Champollion. J’adopte ici un numéro d’ordre différent, parce qu’il me paraît im possible de soutenir désormais la distinction établie par Champollion et Roseliini, qui répartissent sur deux personnages les diverses variantes des cartouches de Rhamsès II. L’identité de ces différents noms me semble incontestable , après toutes les preuves rapportées par Wilkinson, O. Félix, Ch. Lenormant et autres.
(****) Description de l’Égypte. Antiquités , Tome II, pl. 54.
(*'****) Topographical survey of Thebes. London, 1835. In-folio, planches.