HORLOGE ET TOUR RES VENTS, A ATHÈNES
On manque de documents positifs sur la date de la construction de cet édillce ; et, n’était la meution qui s’en trouve chez quelques auteurs de l’antiquité, on ignorerait encore le nom de l’artiste qui semble en avoir été l’auteur. Toutefois, à en juger, soit par le style de l’architecture, soit par le caractère de la sculpture, on peut, sans trop s’écarter de la vérité, rapporter cette érection à une époque voisine des derniers temps de l’art grec.
Suivant les témoignages de Yarron et de Vitruve , ce monument aurait été construit par un nommé Andronic Cyrrhestes, dont on ne connaît pas exactement la profession spéciale ; car, le texte des ouvrages de ces deux auteurs ne dit point s’il était plutôt architecte que mathématicien ou astronome , et c’est là une lacune regrettable. Mais, quoiqu’il en soit, ces noms sont désormais attachés à ce monument.
Reste à savoir maintenant quel devait être cet édifice, et à connaître aussi l’usage pour lequel il fut érigé.
Selon toute probabilité, c’était un monument d’utilité publique, qui avait, à ce qu’il parait, une destination multiple ; il répondait, par sa nature, à différents besoins de la vie grecque à Athènes. Cette opinion résulte surtout de ses dispositions particulières, ainsi que de son emplacement, qui se trouvait situé non loin de l’Agora, ce centre du mouvement et des affaires de la ville. Tout porte donc à penser, d’après l’examen sérieux qu’en ont fait successivement plusieurs antiquaires, qu’il fut, dès son origine, destiné à un double usage et qu’il avait une double intention; enfin, qu’il était, à la fois, et une horloge publique servant à indiquer les heures , et un monument propre à faire connaître la direction des vents. Or, on comprend toute l’importance que devait avoir, pour les Athéniens, une construction de cette nature; car, à part son incontestable utilité sous le rapport de la connaissance du temps, il offrait encore ce précieux avantage de leur signaler, à chaque instant, la présence des vents plus ou moins favorables à la navigation. C’était donc, parmi le nombre assez restreint des monuments d’utilité publique érigés dans la ville d’Athènes, un des plus indispensables aux besoins de la vie civile.
Indépendamment de ces deux mérites particuliers et divers, l’œuvre d’Andronic Cyrrhestes présente aussi cet autre intérêt, qu’elle retrace, sous le rapport monumental, une des plus anciennes pages de la gnomonique des Grecs, et qu’elle nous initie, par sa conservation, aux procédés de leurs connaissances sur la mesure du temps. Les auteurs anciens rapportent qu’il y avait, à cette époque, deux systèmes ou moyens chronométriques, basés sur deux principes complètement différents. L’un de ces systèmes, qui était établi sur l’intervention solaire, portait le nom de Gnomon; il consistait en un style ou pointe fixe dont l'astre lumineux projetait l’ombre indicatrice sur un plan quelconque , divisé préalablement d’une manière mathématique et selon sa position. L’autre système avait été inventé pour fonctionner, soit le jour ou la nuit, en l’absence du soleil; il reposait sur l’écoulement calculé de l’eau, d’une capacité dans une autre, et constituait, suivant les dispositions particulières , autant de genres d 'hxjdraules et de clepsydres, destinées au même usage. Ces deux modes composaient donc, alors, tout un système de chronométrie diurne et nocturne, et leur emploi simultané offrait cet avantage, qu’en cas d’absence du soleil on n’avait aucune privation à craindre. Tels étaient les deux principaux systèmes à l’aide desquels les anciens arrivaient à une connaissance, plus ou moins exacte , de la mesure du temps. Toutefois, il faut ajouter qu’on employait encore, indépendamment de ceux-ci, qui s’appliquaient plus spécialement aux monuments publics, d’autres moyens particulièrement réservés pour les usages privés ou domestiques, moyens qui, par leur nature, comme formes ou dispositions , revêtaient des proportions plus modestes et conséquemment plus usuelles. Ainsi étaient les petites horloges de jour et de nuit dont on se servait dans l’intérieur des habitations.
Quant au second emploi de l’édifice d’Andronic, sa destination météorologique, celui-là soulève de nouvelles questions. Mais, il nous parait inopportun d’entrer ici dans des considérations anémologiques , ainsi que de traiter aussi du plus ou du moins de lumières des anciens sur le nombre des vents, leurs noms, leurs effets, etc. Nous nous bornons donc à faire sentir l’utilité que devait avoir , pour un peuple navigateur , un monument spécial et susceptible de leur indiquer à chaque instant les diverses variations des vents ; cette seconde destination n’était pas moins importante que la première.
Ces emplois divers reconnus et son utilité pratique signalée, on doit avouer qu’Andronic Cyrrhestes sut assez bien allier, dans cette œuvre, certaines conditions essentielles avec les formes que le génie de l’art grec donnait généralement à tout ce qu’il créait. Or, envisagée ou considérée à ce point de vue, cette construction parait , quant à sa nature, offrir, sous le rapport du plan et du dessin, des dispositions assez convenables.
Comme tous les monuments de l’antiquité, celui-ci fonctionna probablement tout autant de temps qu il put
— STYLE GREC
servir; et, peut-être même, l’eraploya-t-on jusqu’à l’époque de l’invention des horloges à rouages et a mécanisme, puis, il est à croire qu’on l’abandonna, et que, dès lors, commencèrent pour lui et l’oubli et les vicissitudes. Or, dès ce moment, méprisé ou méconnu, il subit, sans doute, pendant de longs siècles, soit l’action du temps ou les mutilations des hommes; mais, durant cette longue période, le terrain, en s’accumulant autour de lui, finit, peu à peu, par en enfouir la partie inférieure, et il ne fallut rien moins que la solidité de sa construction pour avoir pu le préserver d’une ruine complète. A l’époque où La Guilletière, Spon, Pococke, Le Roy et Stuart se rendirent à Athènes pour en étudier les antiquités, ils le trouvèrent enseveli sous un terrain qui s’était élevé jusqu’à la hauteur de quatre à cinq mètres. Les portiques étaient obstrués , et les portes cachées par l’amas de terres et de décombres qui , dans cet endroit et dans les environs, a si considérablement exhaussé la surface du sol ; il avait même perdu plusieurs parties importantes de sa construction, et les moulures étaient tellement dégradées jusqu’à une certaine hauteur, que ce ne fut que très- difficilement qu’on parvint à en déterminer la forme primitive (*). Il ne restait donc plus que le corps de l’édifice; le temps avait mutilé le reste.
Stuart etRevett rapportent que le côté extérieur de l’édifice qui parut mériter surtout leur attention, fut celui qui regarde le nord-ouest; car on y apercevait encore quelques faibles traces de la seconde porte du monument. Puis, continuant leur exploration, ils découvrirent non-seulement le chambranle de la porte, mais encore deux colonnes cannelées presque entières, qui , restées debout sur les marches devant la porte, se trouvaient ainsi dans leur situation primitive. Cette fouille , ajoutent-ils , leur procura en même temps de nombreux fragments de l’entablement et du fronton que ces colonnes avaient supportés; et, par là, ils se trouvèrent en possession de tous les matériaux nécessaires pour rendre à l’édifice sa forme première. Quant à l’intérieur, les mêmes antiquaires disent que tout l’espace compris entre le pavé et le haut de la corniche inférieure était rempli de terres et de décombres, parmi lesquels se trouvaient des ossements humains, d’où ils infèrent que ce monument fut peut-être approprié, à une certaine date, par les chrétiens, en une espèce de monument funéraire, soit un lieu de sépulture, ou un ossuaire. Dès cette époque, la construction était déjà enclavée dans un îlot de maisons qui, en s’élevant autour d’elle, ne permettait plus de la voir sur tous les côtés; en effet, Stuart et Revett, ayant voulu en étudier les sculptures, furent obligés, pour les examiner eomplélement, de solliciter la permission d’abattre un mur qui venait s’y adosser. Mais, depuis lors, la science, en appelant sur cet édifice l’attention de l’Europe savante , lui a fait une destinée meilleure , et l’on n’a plus à craindre pour lui désormais les mutilations d’aucun genre. Les abords en ont été dégagés ; et le monument, ainsi isolé de toutes parts, peut, fort aisément de nos jours , être examiné et étudié par le voyageur ou l’antiquaire.
Le plan de cet édifice décrit une figure particulière qui tient spécialement au but pour lequel il fut érigé. Cette figure est celle d’un octogone , dont trois de ses faces sont occupées par des constructions disposées en saillie : deux portiques ou issues, et une capacité circulaire qui avait son utilité pratique. Le tout avait été construit en marbre blanc et avec des blocs tels , que quelques assises eu présentent plusieurs de dimensions assez considérables.
Considérée à l’extérieur, la forme de cette construction, entièrement dans le goût grec, procédait, en général, de la ligne droite, soit horizontale ou verticale. C’était, comme nous l’avons dit, une espèce de tour, accompagnée d’appendices et décorée de sculptures ou d’accessoires en rapport avec sa destination. La partie inférieure, dont les parois sont lisses, offrait originairement deux portiques; et ceux-ci n’avaient, probablement, d’autre destination, dans un tel monument d’utilité publique, que de servir, afin d’éviter les encombrements, l’un à l’entrée et l’autre à la sortie des visiteurs qui se rendaient à la clepsydre pour y connaître l’heure. Lorsqu’on examine attentivement les différentes parties qui composent ces portiques, plusieurs particularités frappent surtout l’observateur : ce sont l’absence de bases aux colonnes , l’étrangeté de la disposition des cannelures et la forme du chapiteau, qui établissent ici un ordre tout particulier. En ce qui concerne le chapiteau, Stuart dit que, quoiqu’il le trouvât parmi les ruines du monument, il est peut être possible qu’il n’y ait jamais appartenu; et que, s’il l’a compris dans sa restauration , c’est à cause de l’analogie qu’il présente avec une autre partie de la même construction.
(*) Spon et Wheler, qui voyageaient en Grèce vers l’an 1676, rapportent qu’ils ont vu, à Rome, dans la bibliothèque Barberini, un ancien dessin de ce monument, et qu’ils le trouvèrent dans un manuscrit du milieu du XVe siècle. Ce manuscrit, ainsi que la collection des dessins qu’il renferme, paraissent d’autant plus importants qu’ils ont été exécutés avant la conquête ottomane, et qu’on peut y voir un certain nombre de monuments grecs qui n’existent plus aujourd’hui..