MURS ET PORTE DE MESSÈNE
Les murailles qui entouraient la capitale de la Messénie furent fondées par Epaminondas vers la fin du IVe siècle avant notre ère, lorsque, après la bataille de Leuctres (371 av. J. C.), il entrait dans la politique des Thébains de rétablir dans leur patrie les peuples du Péloponèse occidental, pour balancer, autant que possible, la puissance de Sparte, un instant humiliée.
Ces murailles constituent une vaste enceinte sinueuse enfermant les pentes sud-ouest du mont Ilhome et une partie de la vallée qui se trouve à ses pieds ; toutes ruinées qu’elles sont parle temps et par la végétation des lauriers et des lentisques, elles offrent un aspect imposant par leur belle construction et par leur immense circuit ; partout où elles ne sont plus debout, elles sont visiblement indiquées par de gros blocs de pierre qui percent le sol , ou par une ondulation sensible du terrain , de sorte qu’il est facile d’en saisir le plan tout entier. Plusieurs des portes qui donnaient entrée à la ville existent encore, mais plus ou moins bien conservées, et en 1729 , au direde l’abbé Fourmont, trente-huit deces tours étaient encoredebout. L’acropole, défendue par une double enceinte, était établie sur le premier sommet de l’Ithome, qui, depuis longtemps déjà, couvert de temples consacrés aux grandes divinités, servait de refuge et de point stratégique en temps de guerre.
Ces antiques remparts étaient composés d’un mur très-épais, de 3m44 de haut, et couronné de créneaux ; plus élevées que lui d’environ 5m00, les tours qui le flanquaient étaient généralement de forme carrée, quelquesunes cependant étaient rondes, mais à l’extérieur seulement; la plupart n’avaient qu’un étage dont le sol régnait avec la plate-forme du rempart, sur laquelle on accédait par des portes ménagées dans leurs flancs ; au-dessus de cet étage était une plate forme en charpente dont on voit encore les scellements, et qui permettait de garnir de combattants le sommet des tours et de dominer les courtines. Par suite de la forte inclinaison de ce plancher, les créneaux des faces latérales étaient échelonnés en gradins. Des escaliers en rampe droite adossés au mur d’enceinte desservaient le rempart et les tours ; au moyen de portes pratiquées dans les flancs de ces dernières, la communication la plus facile avait été ménagée sur tout le circuit de l'enceinte, qu’on pouvait ainsi parcourir d’un bout à l’autre.
Presque toutes les portes et poternes présentaient une ouverture unique, couronnée de pierres en encorbellement, taillées de manière à donner à la partie supérieure de la baie une forme triangulaire, premier sentiment de l’arcade qui, chez les Grecs, resta toujours à cet état rudimentaire. De toutes les entrées de la ville de Messène, la plus importante, et la plus apparente encore aujourd’hui, est celle dite de Mégalopolis, dont nous donnons une vue restaurée. Composée de deux portes ouvertes l’une devant l’autre et séparées par une cour circulaire de I9m70 de diamètre, elle était flanquée en dehors de deux tours, reliées entre elles par une courtine crénelée et de mêmes dimensions que celles que l’on voit échelonnées sur le reste de l enceinte. A l’entrée de la cour circulaire se trouvait, à droite et à gauche, une petite niche carrée qui devait contenir une statue d’Hermès; sur la corniche de l’une d’elles, une inscription relate une restauration faite par un certain Quintus Plotius Euphemion ; il ne peut y être question que de la statue, monument meuhle qui avait pu être brisé par quelque événement politique, car les prénoms du restaurateur indiquent l’époque de la domination romaine, et les niches, comme tout le reste de la construction, ont conservé intact leur style primitif. La porte intérieure, de forme parfaitement carrée, aussi large que haute, est couronnée par un linteau droit, énorme pierre de 5m73 de long sur lm16 de large et sur lm12 de haut, portée sur deux montants de même largeur qui formaient les tableaux de la baie ; sur celle des faces de cette porte qui regardait l’intérieur de la ville, ou voit encore, à une faible hauteur au dessus du sol, quatre consoles saillantes qui devaient supporter les pièces de bois au moyeu desquelles on complétait la fermeture du passage. Sous cette porte passait une voie pavée de pierres oblongues, qui était l une des principales artères de la ville, et qui au dehors conduisait à Mégalopolis. Le mur peu élevé entourant la cour circulaire établissait une communication entre les tours qui défendaient la porte extérieure, et permettait, dans le cas où l’ennemi aurait forcé cette première entrée, de le prendre en flanc, et même à revers, lorsqu’il aurait approché de la seconde.
Les remparts de Messène sont entièrement construits en grandes pierres posées à sec , à joints très-lins et parfaitement dressés; leur parement , qui affecte fréquemment la forme trapézoïdale des anciens appareils grecs , est ravalé en bossages rustiqués , qui lui donnent un aspect des plus imposants ; 1 intérieur de la cour seul est à parement lisse. Des tenons saillants que l’on remarque en certains endroits sur la face extérieure des pierres, ont porté quelques auteurs à penser que la construction de ces remparts n’avait pas été terminée, ou tout au moins que leur ravalement était resté inachevé; à notre avis, cet indice n en serait pas une preuve suffisante , car il n’est pas reconnu , que nous sachions , que les tailleurs de pierre du IVe siècle avant
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notre ère aient eu, comme ceux d'aujourd'hui, l’habitude de réserver sur leurs parements de ces tenons ou témoins.
Pausanias dit avec raison que les murailles de Messène étaient les plus belles qu’il eût vues; on peut juger d’ailleurs, par leur étendue et par les qualités défensives que nous y avons signalées, quelle importance Épamiuondas attachait à la conservation de cette ville ; leur intérêt pour nous est extrême en ce qu’elles nous donnent une idée complète du système de fortification en usage au temps du grand général thébain , et nous font voir l’état d’avancement où était déjà arrivé, chez les Grecs, l’art des Vauban et des Coehorn. Nous ne saurions trop faire ressortir les heureuses dispositions de l'entrée principale , puisque le même système de défense est encore employé de nos jours, comme on peut le voir par les exemples que présentent les forts nouvellement construits autour de Paris. On peut être surpris que des murailles élevées à la fin du IVe siècle avant notre ère conservent encore tant de caractères d’archaïsme dans la forme de leurs baies et dans leur appareil; si nous ne connaissions la date positive et incontestable de leur construction, nous serions tentés de leur assigner une plus haute antiquité.
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TOMBEAU, A TELMISSUS
L’ancienne Asie Mineure, cette seconde Grèce si florissante dans l’antiquité, pays si riche en grands souvenirs, n’est plus peuplée aujourd’hui que d'habitants ignorants et abrutis par l’esclavage, qui foulent avec indifférence ses ruines, seuls témoins encore existants de son antique splendeur. Parmi les monuments qu'érigèrent les Lyciens, les tombeaux ne sont pas les moins intéressants ; fréquemment excavés dans le sein des montagnes et des rochers, à la manière des peuples asiatiques, ils constituent souvent des nécropoles considérables. Auprès de Telmissus , l’une des plus anciennes villes de la Lycie , dont les ruines gisent au bord de la mer, au bas de la moderne Makri, existent encore un assez grand nombre de ces tombeaux, parmi lesquels il s'en trouve trois principaux, qui, véritables monuments d’architecture, se font remarquer tout d’abord; l'analogie la plus grande existant entre eux, il suffira, pour les faire connaître à nos lecteurs, de leur donner la description de celui qui, sous tous les rapports, nous paraît le plus important.
L’histoire ne nous apprend rien quant à lage de ce monument, mais ses chapiteaux ioniques et le profil de quelques-unes de ses moulures ne permettent pas de le croire d’Lne bien haute antiquité; une certaine analogie qui existe entre les bases de ses colonnes et celles du temple de Juuon à Samos, peut encore fournir quelques indices à cet égard. L’inscription dédicatoire, AMYNTOY EPMAITIOY, ne nous en apprend pas davantage; il en est de même de plusieurs autres in&criptions eu menus caractères, qui, rour la plupart, paraissent appartenir au Bas-Empire. Cette sépulture, respectée par les siècles, n’a pas dû l’être par les hommes, qui en auront enlevé et les corps et les objets déposés à côté d’eux; à aucune époque, sans doute, les visiteurs n’ont manqué, surtout si l’on en juge par le nombre de ceux des temps contemporains; car les tombeaux sont couverts de plusieurs centaines de noms de voyageurs français , anglais ou autres.
Ce monument, situé dans les montagnes à l’orient de la ville antique , est entièrement évidé dans la masse calcaire, dont la disposition en falaises à pic se prêtait singulièrement à un travail de ce genre ; il se compose de deux parties bien distinctes : un porche avancé et une chambre sépulcrale. Il est tout entier ménagé au fond d’une excavation principale de près de 4ra,50 de profondeur, qui, épousant à peu près le contour de son architecture, l’isole du reste de la masse et le préserve des intempéries. Quatre marches taillées dans le roc donnent accès à ce portique, composé de deux antes très-larges et de deux colonnes isolées ; sa largeur est de 8m,10, et sa profondeur, à partir du mur extérieur des colonnes, est de 2“,40. La chamnre sépulcrale, qu’une mince paroi de 0m,26 d’épaisseur sépare de ce porche, est de forme carrée ou plutoi cubique, ayant 2m,60 de largeur, 2™, 75 de profondeur, et 2ra, 1 5 de hauteur; tout autour, ou, pour mieux dire, sur trois de ses côtés, règne une banquette de lm,03 de large sur 0m,89 de haut, sur laquelle on déposait vraisemblablement les corps et les vases ou objets qui les accompagnaient. La partie la plus inté essante pour nous, et la seule où l’architecture joue un rôle , c’est la partie avancée, d’ordre ionique, avec entablement surmonté d’un fronton ; la hauteur totale de cette façade, prise du sol du porche, est de 8m,60. Les antes sont décorées de pilastres de lm,15 de large, avec bases et chapiteaux dont les profils sont d’une grande simplicité ; la partie supérieure du fût de ces pilastres est décorée de trois petits disques ou patères disposés sur une même ligne horizontale ; «est au-dessous de ces disques, et sur l’ante de gauche, que se trouve l’inscription dédicatoire que nous avons rapportée plus haut. Les colonnes, isolées, ont 6m,00 de hauteur totale. Leurs bases, dont la forme générale est celle d’un cône tronqué, sont composées de deux tores avec filets, séparés par une scotie très-peu arquée, et reposant sur une petite plinthe; le fût, de 4m,63 de haut, est lisse et n’est pas renflé, mais simplement diminué; de Om,73 de diamètre à la base, il n’a plus que 0m,55 au-dessous du chapiteau : ce dernier, dont la hauteur totale, compris le tailloir, est de 0m,66, est orné de grandes volutes a faces droites et parallèles, à spire simple, mais profondément refouillée en forme de gorge; plus bas, trois tores d’inégales dimensions complètent son ornementation. L’entablement offre, dans ses proportions et même dans sa composition , une licence sur les motifs de laquelle nous reviendrons bientôt. En effet , au premier coup d’œil, on s’aperçoit que la corniche est de beaucoup le membre le plus important; elle parait à elle seule constituer tout 1 entablement , car la frise est totalement supprimée, et l’architrave ellemême, composée de deux tables en saillie l’une sur l’autre, semble plutôt faire partie des moulures de la corniche que constituer un membre à part. Cette dernière, composée de moulures hautes et d’un galbe peu saillant, est décorée de modifions de forme cubique; la partie supérieure de son larmier, qui est comme double, appartient aux lignes rampantes du fronton, avec la doucine et le filet qui couronnent tout l’entablement. Le fronton, établi suivant l’inclinaison ordinaire de ceux d’architecture grecque, est surmonté d’antcûxes de forme singulière, qui, de même que lui, sont dépourvues de sculpture; au reste nous ferons reinaï-
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quer en passant que cette absence d’ornements sculptés existe sur les modillons comme sur toutes lts moulures ; peut-être la peinture venait-elle y suppléer : néanmoins il n’en reste plus aucune trace. Au fond du porche on voit une grande porte feinte parfaitement représentée, avec ses panneaux et ses ferrures. Elle est ornée d'un chambranle uni, et surmontée d’une corniche composée d’une suite de tores galbés en forme de coupe; celte dernière s’appuie latéralement sur deux consoles lisses, profilées en talon; les panneaux, au nombre de quatre , sont en forme de carré long , tous égaux , et déterminés par une simple table renfoncée, bordée de tètes de clous ; c’est celui du bas et à droite qui seul constitue l'ouverture par laquelle on peut s’introduire dans la chambre sépulcrale; une dalle qui glissait dans des rainures faites exprès servait à clore cette entrée.
Le mérite du monument dont nous venons d’esquisser la description peut être envisagé de deux manières : d’abord comme exécution matérielle , et ensuite sous le rapport de l’art. Au premier point de vue, il a incontestablement droit à nos éloges, puisqu’il est plutôt de la sculpture encore que de l’architecture. Originaires des peuples asiatiques , les Lyciens conservèrent l’usage de ces tombeaux creusés dans le flanc des montagnes; à quelques-unes de ces excavations auxquelles se prêtait la disposition naturelle des rochers du pays, ils appliquèrent une architecture grecque, qui, plus ou moins soumise à l'influence d’un art indigène, était empreinte d’un goût moins pur, si l’on prend pour terme de comparaison celle de la Grèce européenne : remarquons cependant qu’on apporta presque toujours dans les tombeaux une certaine licence architecturale, que la nécessité d’empreindre ces monuments d’un caractère qui leur fût propre, et qui peignit leur destination, lit tournera son profit, en créant une véritable architecture funéraire. L’aspect général de notre tombeau, abstraction faite du charme qu’il peut emprunter à sa situation élevée, est simple et grandiose; il est sévère sans être lourd. Il nous parait évident qu’on a cherché cà lui donner cette apparence en simplifiant son entablement et en laissant lisses tous les détails de son architecture; sa simplicité a pu aussi, indépendamment de son caractère sépulcral, être inspirée par le travail même d’une architecture monolithe. Une certaine logique existe dans sa composition ; les antes, qui sont les soutiens principaux de l’entablement, ont une force apparente proportionnée à la charge qu’elles paraissent supporter. L imitation en pierre des ouvrages de charpente et de menuiserie paraît avoir été en grande faveur chez les Lyciens, comme le prouvent les nombreux sarcophages qui environnent Telmissus; aussi le soin le plus grand a-t-il été apporté dans l’exécution de la porte feinte, et principalement en ce qui concerne les têtes de clous. Eu résumé, le grand tombeau de Telmissus peut être mis au nombre des œuvres de mérite que nous aient laissé les anciens; dans les conditions où il se trouve, il doit avant tout satisfaire à l’apparence : or, il n’est personne qui, en voyant ce monument, n’y reconnaisse de suite un tombeau.
— BIBXIOGB.APmE. —
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Asie Mineure