‹ Monuments anciens et modernes (volume 2)Chapitre 63 sur 97 · NYMPHEES PRÈS ROME ET A ALBANO · texte numérisé non relu

NYMPHEES PRÈS ROME ET A ALBANO

Les Grecs , qui créèrent un Panthéon si nombreux , en donnant à tant de choses une personnification religieuse, n’oublièrent point, dans leur passion mythique, les sources et les ruisseaux, qu’ils assimilèrent à quelques divinités , telles que les nymphes ou autres dieux d’un ordre inférieur ; et cela tint , il faut le croire , à la position des localités où se trouvaient généralement ces sources , position qui présentait en elle-même un certain aspect mystérieux. En effet, situées , pour la plupart , loin du bruit des villes, au milieu des bois et dans des lieux écartés, elles jaillissaient souvent dans des espèces de grottes ou de cavités, naturellement ouvertes au sein des rochers et des montagnes, qu’entourait encore une végétation abondante et variée. Or, on comprend tout ce qu’une source, placée dans un pareil site, pouvait inspirer à l’esprit si impressionnable des Grecs, et combien elle devait les disposer àce sentiment religieux qu’ils manifestèrent sur tant de choses. La consécration amena, comme onlepense bien, le culte ; et le culte , des rites et des cérémonies. Mais , pour cela, il fallait un monument; et ce monument, ou cette espèce de monument (car ce ne fut d’abord qu’une œuvre de la nature , un antre, une grotte), reçut d'eux un nom ou une appellation particulière , dont la racine et l’étymologie furent évidemment prises dans l’objet même qui en avait été l’origine, c’est-à-dire , dans la consécration des sources et des ruisseaux aux nymphes, et l’on nomma Nu^eïki les lieux naturellement ouverts au sein des montagnes et des rochers où jaillissaient ces eaux. Telles furent, à l’origine, les nymphées que les Grecs dédièrent à certaines divinités champêtres.

Cette espèce de monuments remonte à la plus haute antiquité ; car, dès l’époque de la guerre de Troie, le vieil Homère parle déjà de la grotte où résidait la nymphe Calypso, dans l’îled’Ogygie. Au reste, les récits de Fausanias et ceux des anciens écrivains grecs ne laissent aucun doute sur l’existence , la destination ainsi que le nombre considérable de ces grottes ou lieux naturels , spécialement consacrés alors aux nymphes et à quelques divinités analogues, et ils nous font même connaître un grand nombre de localités jadis célèbres par leurs nymphées.

Jusqu’ici, cette classe de monuments se présente à nous dans son état naturel et primitif, c'est à dire comme un lieu écarté et mystérieux que sanctifiait la présence supposée delà divinité à laquelle il était consacré ; mais bientôt la civilisation, en développant l’intelligence, porta les hommes à exprimer d’une autre manière les exigences du culte; et, alors, des sentiments de respect, joints à la pratique des arts, suscitèrent l’embellissement des grottes. Dès ce moment , l’art s’empara de ces monuments, qu'il décora, selon les temps et selon les lieux, avec un certain luxe. On tailla, sans doute, et l’on disposa probablement, d’une manière symétrique, leur intérieur; puis, le génie du sculpteur orna de scs œuvres les surfaces aplanies de leurs parois rustiques , et l’on y ajouta même parfois, pour quelques-uns d’entre eux, tout un monde de statues empruntées au Panthéon hellénique. 11 existe, dans l’Attique , une nymphée dont l’intérieur fut décoré, à une époque ancienne, d’un assez grand nombre de basreliefs , de statues et d’inscriptions. Cet endroit avait été dédié aux nymphes par un nommé Archidamas de Phéré.

Nous venons d’étudier la nymphée dans toute la pureté de son enfance originelle, c’est-à-dire, comme un sanctuaire religieux et inviolable , sans cesse placé sous la protection de la divinité; maintenant, on va la voir, en passant chez un autre peuple, perdre peu à peu son caractère primitif, et devenir , par les faits qui s’y passèrent , un lieu de profanation , sali par les déportements des hommes.

Les relations qui s’établirent, dès une antiquité assez reculée, entre les Grecs et les Romains, introduisirent chez ces derniers un grand nombre d’usages et de pratiques qui avaient pris naissance en Grèce ; or , parmi les nombreux emprunts que Rome fit au Panthéon de ses devanciers , on doit placer aussi le culte qu'elle rendit aux divinités tutélaires de la nature. On établit donc en Italie de nombreux sanctuaires consacrés aux nymphes ; mais, sur le sol italique comme chez les Hellènes, si la nature fit d’abord les frais de cette espèce de monuments , il est certain qu’ici l’art vint, à une certaine époque , en rehausser la sainteté, et contribuer, par des œuvres d’architecture et de sculpture , à la création d’édifices dont l’ensemble ou les parties pouvaient presque entrer en comparaison et rivaliser avec les autres monuments du culte.

Dès l’origine de la société romaine, les nymphées avaient surtout une destination religieuse , puisque la divinité était censée s’y manifester aux hommes comme dans une espèce de sanctuaire. En effet , les auteurs rapportent à cet égard qu’aux premiers jours de Rome, Numa allait y prendre des conseils et s’entretenir avec la nymphe Egérie sur les graves matières de l’administration de l’État. A cette époque , ce genre de monuments consistait sans doute en une simple grotte naturelle, où jaillissait une source d’eau , et consacrée à telle ou telle nymphe. Ce ne fut donc que plus tard , soit pendant la république ou sous l’empire, qu'on commença, par vénération et en souvenir du pieux Numa, à leur ériger des constructions spéciales. Mais quelles pouvaient être alors et la forme et la décoration de ces monuments? Tout ce que l’on peut en inférer, c’est qu'ils ne devaient guère s’écarter, sous le rapport des dispositions principales, des nymphées qui subsistent encore. C’était, probablement, une construction engagée au sein des montagnes ou des collines, comprenant une salle rectangulaire plus ou

— STYLE GRECO-ROMAIN

moins grande, voûtée en berceau, et à l’extrémité de laquelle se trouvait une source qui donnait naissance à l’édifice. Quelquefois, des gradins en retraite, servant peut-être de sièges, étaient disposés, de chaque côté, contre les parois intérieures, où l’on avait encore ménagé des niches qui contenaient probablement les statues des divinités particulières ou analogues ; et, ainsi distribuées, ces salles ne recevaient de lumière que par l’unique ouverture qui leur servait d’entrée. Il se trouvait aussi des nymphées qui affectaient, au contraire, une forme circulaire, et qui n’étaient alors éclairées que par une étroite ouverture pratiquée à la partie supérieure. Ces divers monuments furent presque toujours érigés dans les environs ou sur le sol même où jaillissait une source consacrée.

Ouverts d’abord au culte des nymphes, ces sanctuaires perdirent, peu à peu, sous les empereurs, et leur caractère religieux et leur destination primitive. Dès lors on s’y porta comme à un lieu public; puis, on les fréquenta afin d’y respirer un air frais et agréable; et, enfin, ils devinrent des endroits de rendez-vous où se passèrent, suivant les écrivains de l’antiquité, les plus honteuses débauches. Les vers d’Horace, de Martial et d’Ovide ne laissent, à ce sujet, aucun doute. C’était là qu’on fêtait la Vénus Pandémos et la lubrique déesse Lubentie. Tibère même rendit les nymphées témoins de ses orgies ; et, dans ces temps de corruption, la sainteté du sanctuaire ne fut bientôt plus qu’un voile sous lequel, observe un auteur, le plaisir se cachait plus hardiment, après en avoir chassé pour jamais les divinités pudiques et sauvages.

Quiconque veut avoir une idée de ce que pouvaient être les nymphées rustiques des Romains devra considérer une peinture antique conservée, à Rome, dans le palais Rarberini. Celle-ci toutefois présente cette particularité qu’on remarque, à l’entrée de la grotte, une petite chapelle ou sacellum dont l’entablement, supporté par des colonnes, est orné de vases. — Une des plus belles nymphées qui aient existé dans l’antiquité, nous paraît celle que Lucas Holstenius a fait connaître au monde savant.

Selon quelques probabilités, les archéologues s’accordent pour donner aujourd’hui ce nom de nymphées à certaines constructions dont les dispositions particulières semblent répondre assez bien à celles qu’exigeait ce genre de monuments. On en connaît plusieurs , dont deux surtout ont été publiées dans notre collection : l’une se trouve sur les bords du lac Albano , et l’autre se voit aux environs de Rome , dans la vallée de la Caffarella.

On donne abusivement, de nos jours, la qualification d’Egérie à une nymphée dont la construction engagée dans une colline est cependant éloignée de plus de trois milles de l’endroit où le pieux Numa allait s’inspirer aux premiers jours de Rome. Le monument dont il s’agit ici, date , assez vraisemblablement, à en juger par son mode ou son appareil de construction, de l’époque impériale; et quelques antiquaires le rapportent même au règne de Vespasien. Il n’en reste plus maintenant que la partie postérieure; Yopus reticulatum domine généralement dans la construction. Celle-ci se compose d’une grande salle, voûtée en berceau, dans laquelle on a ménagé onze niches qui étaient, à l’origine, de marbre blanc; des corniches de marbre rouge se détachaient encore des murs, qui, au moins dans la partie inférieure, avaient été revêtus de vert antique; enfin, des dalles de serpentin décoraient le pavé. Au fond de la nymphée et dans une niche, on remarque une statue acéphale qu’à ses formes on prendrait pour une divinité virile, et qui peut être celle de l’Almone, fleuve dont cette source va grossir les eaux.

Il existe encore, sur les bords du lac d’Albano, un autre petit monument de cette espèce, qui a été reproduit dans notre ouvrage. Prise en général, sa disposition, quoique différente de celle qui précède , présente néanmoins avec, elle une certaine analogie qui permet plusieurs rapprochements. Ainsi, c’est encore une construction engagée dans la montagne d’où s’écoulait une source d’eau vive. Sa pièce principale était aussi une grande salle avec niches ; elle était couverte d’une voûte en berceau, et la majeure partie de son système de construction offrait, comme celui d’Égérie, un appareil réticulé. Ici, toutefois, la décoration est un peu plus complète; car on y trouve des corniches ainsi que des chapiteaux de pilastres, dont la composition particulière présente à l’observateur quelques singularités dignes de remarque.

On voyait, dit-on, dans l’intérieur de Rome, un assez grand nombre de nymphées; mais il n’en reste maintenant que des vestiges fort incomplets. D’autres villes de l’empire en comptaient aussi parmi leurs monuments : la France, l’Espagne, l’Afrique, etc., en possèdent plusieurs exemples qui méritent, sous tous les rapports, une étude sérieuse et approfondie.

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