THERMES D’ANTONIN CARACALLA
Les thermes ne datent guère que de l'époque impériale; les premiers sont attribués à Agrippa ; les successeurs d’Auguste multiplièrent tellement ces castes établissements, que, sous Constantin, Rome n’en comptait pas moins de quinze principaux. Comme on y déployait toute la magnificence architecturale et décorative qu’il était possible de donner aux édifices, les thermes peuvent en quelque sorte refléter l’état de la civilisation du peuple romain à l’époque où chacun d’eux fut construit; aussi les voyons-nous, selon le plus ou moins d’harmonie de leur plan, dans le goût plus ou moins pur de leur décoration, suivre une marche corrélative à celle de la civilisation et de ia décadence.
Les thermes d’Antonin Caracalla furent construits par cet empereur, et achevés en 217, la quatrième année de son règne, sauf les portiques de l’enceinte, qui y furent ajoutés par Héliogabale et Alexandre Sévère. Situés entre les murs de Rome et la voie Triomphale, ils occupent une immense superficie de 124,140 mètres carrés. Depuis l’époque où ils furent abandonnés jusqu'à nos jours, ils eurent à subir des dévastations incessantes ; et , comme ceux des riches édifices antiques que le christianisme n’a pas protégés en se les appropriant, ils eurent moins à souffrir des ravages du temps que de la main des hommes , qui, les convertissant en carrières , les dépouillèrent de tous les matériaux précieux qui entraient dans leur construction, enlevant non -seulement les statues et les cuves, mais encore les revêtements et même les colonnes: privant ainsi les voûtes de leurs soutiens, ils en occasionnèrent la chute. Aujourd’hui cet édifice, construit de manière à braver les siècles, ne présente plus qu’une masse de murs en blocage et en briques, dont de nombreux arcs en décharge et quelques restes d’enduits et de stucs rompent seuls la monotonie. Tous les décombres des parties supérieures recouvrirent le sol d’une couche épaisse de 4 à 5 mètres environ , et conservèrent intactes jusqu’à nous les riches mosaïques qui constituaient le pavement de ses salles; elles ne revirent le jour qu’en 1824 et 1825, lors des fouilles exécutées par le comte Vélo d’abord, et continuées par l’Académie de France. Ces fouilles firent aussi connaître quelques parties basses des revêtements qui avaient échappé à la rapacité des dévastateurs , et amenèrent la découverte , au milieu des décombres, d’une foule de détails d’architecture et de fragments de sculpture, tels que bases et chapiteaux, barrières en marbre, grands fragments de colonnes, d’entablements, etc. Déjà, à plusieurs époques, on avait exhumé de ces ruines de nombreuses sculptures qui attestaient la splendeur de l’édifice.
Les thermes de Caracalla, comme la plupart de leurs analogues, se composaient d une enceinte et d’un bâtiment principal. L’enceinte préseute d’abord, du côté de la face principale et sur une partie des deux latérales, deux étages composés chacun de cinquante-six petites salles a, destinées à servir de bains particuliers ; on pense généralement qu’elles étaient réservées aux femmes ; elles étaient précédées d’une antichambre et d’un portique; plusieurs escaliers ô, réservés de distance en distance, donnaient accès au premier étage et au sol principal des thermes. Des académies c, des salles de conférences d, étaient établies dans les endroits les plus éloignés du bruit ; des palestres e, des portiques y étaient rattachés ; un vaste xyste </, des gymnases et des promenades plantées d’arbres /t, isolaient le bâtiment principal. Le côté nord-est de l’enceinte était en majeure partie occupé par un immense réservoir f à deux étages, subdivisés chacun en trente-deux compartiments, et alimenté par les eaux de l’aqueduc Antonin.
A la première inspection du plan du bâtiment principal, on voit qu’il présente dans sa distribution trois masses distinctes, séparées par deux péristyles découverts A ; dans celle du milieu, de beaucoup la plus considérable, se trouvent les trois salles les plus importantes sous le rapport de l'étendue, de la destination et de la magnificence. Huit portes, suivies chacune d’un vestibule, donnent accès dans l’intérieur de l’édifice, quatre sur la face principale, et deux sur chacune des faces latérales. A côté de ceux marqués B se trouvaient plusieurs petites pièces : la plus grande, celle du milieu, marquée C sur notre plan, était 1 apodylerium, lieu où l’on quittait ses vêtements, que des esclaves gardaient dans ceux marqués D ; la pièce E ou elœothesium renfermait les parfums , celle F nommée conislerium servait de dépôt a la fine poussière dont se couvraient les lutteurs. Ces vestibules , au fond desquels était une salie G réservée pour la conversation , étaient ménagés à droite et à gauche du frigidarium II , grand espace découvert, presque entièrement occupé par une immense piscine, autour de laquelle on voit des niches destinées a servir de lieu de repos pour les nageurs ; elle était décorée de huit colonnes adossées de grande dimension , formées de granit ; et quatre autres eu albâtre oriental fermaient ses extrémités sur les vestibules; une large ouverture donnait entrée dans la grande salle centrale I, établie au milieu de l’édifice et sur ses deux axes. Cette dernière, dont nous donnons une vue dans son état actuel, servait de xyste couvert ; le bain tiède s'y prenait dans de vastes cuves établies dans quatre grandes niches fermées; huit énormes colonnes adossées en granit, et d’ordre composite, soutenaient trois immenses
— STYLE GRÉCO-ROMAIN
'voûtes d’arête; son intérieur était de la dernière magnificence, les stucs et les marbres les plus précieux y étaient répandus à profusion sur les voûtes, sur les murs et sur le sol. A chacune des extrémités de cette salle, et séparées par quatre colonnes, il s’en trouvait deux autres J K , où se tenaient les spectateurs d.es exercices. Un autre tepidarium L servait de préparation au bain chaud, qui se prenait dans le caldarium M, vaste salle circulaire de près de 35 mètres de diamètre, percée de huit grandes ouvertures fermées par deux colonnes qui formaient des espèces de niches, dans chacune desquelles était une cuve de matière précieuse; Spartien l’appelle cella solearis , parce que sa saillie en dehors de l’alignement général lui procurait l’avantage d’être échauffée par les rayons du soleil; de son temps elle était à juste titre renommée, et considérée comme un chefd œuvre : sa voûte surtout, qui devait avoir la forme d’une coupole, était le sujet principal qui provoquait l’admiration. Après avoir pris le bain chaud, on revenait par gradation au bain froid, én passant dans des tepidaria N établis à droite et à gauche, puis dans une cella frigidaria O; un autre petit tepidarium P servait de préparation aux chaleurs brûlantes du sudatorium Q. Les deux vestibules R qui séparaient des bibliothèques S conduisaient, ainsi que les entrées latérales, dans les péristyles, autour desquels se trouvaient un exèdre T pour les conférences philosophiques, une salle découverte U pour les exercices du corps, un frigidarium V découvert aussi, et des ephebea W, lieux destinés à l’éducation des jeunes gens. Certains espaces marqués X étaient réservés pour des cours de service; dans celles qui étaient les plus éloignées de la salle circulaire et auprès des sudatoria , se trouvaient un réservoir et le propnigeum de vastes hypocaustes qui, circulant sous le sol, échauffaient les sudatoria, les tepidaria et le caldarium ; le pavement de ces salles était, en conséquence, supporté et isolé par de nombreux piliers en briques.
Les thermes de Caracalla, comme tous les édifices d’une immense étendue, sont construits avec tous petits matériaux; les murs, très-épais, sont en emplecton revêtu de briques dont la forme triangulaire assurait la parfaite liaison du parement avec le corps du mur; et, pour lui donner encore plus de solidité, on avait établi avec de grandes briques carrées un certain nombre d’assises prenant toute l’épaisseur de la construction. Des enduits épais avaient été étendus sur toute la surface apparente des murs. Les voûtes, construites en blocage de pierre ponce, afin d obtenir le plus de légèreté possible, étaient doublées intérieurement d’un ou deux rangs de grandes briques posées à plat; le dessus, formant terrasse, était recouvert d’une couche de ciment extrêmement dur de 0m,30 d’épaisseur, dans lequel étaient incrustées des mosaïques. La décoration de ces constructions était d’une grande richesse; à l’extérieur, sur la façade d’entrée et sur les faces latérales, elle consistait en enduits de stucs peints ; sur celle regardant le xyste, ces peintures étaient remplacées par de riches mosaïques en pâte de verre, dont il reste encore des vestiges. Les salles de l’enceinte étaient pavées en marbre blanc, et celles du bâtiment principal en marbres de diverses couleurs ou en mosaïques : ces dernières se trouvaient en général dans les pièces sous lesquelles passait i’hypocauste. Les murs étaient revêtus de compartiments en marbre jusqu’à la naissance des voûtes, dont la surface entière était décorée de stucs. Les matières les plus précieuses et les plus variées concouraient à cette décoration intérieure : parmi les principales nous citerons les marbres blanc, vert africain, gris africain, jaune antique, porta-santa, paonazetto; les porphyres rouge et vert, l’albâtre oriental, etc. Les colonnes, toutes monolithes, étaient en granit rouge ou gris, en porphyre, en marbre jaune antique, ou en albâtre oriental. La parfaite régularité, 1 harmonie et l’excellence de la distribution du plan des thermes de Caracalla, en font un édifice qui se recommande à l’étude des architectes modernes, qui y trouveront plus d’un modèle à suivre. Appartenant encore aux beaux temps de l’art romain, ce monument fut érigé à une époque où cependant il tendait déjà vers la décadence; sa construction en petits matériaux, la profusion de la décoration répandue sur presque toutes les moulures, la richesse et la variété extrême des marbres, la complication des pavements, les façades extérieures enrichies de stucs et de mosaïques, et non pas de membres d’architecture, en sont autant d’indices certains; lordre composite des chapiteaux, quoique issu d’une idée heureuse et ingénieuse, sans être précisément une œuvre de décadence, fut une des causes qui la préparèrent et l’introduisirent dans cette partie delà sculpture d’ornement, en donnant l’essor à une licence qui n’eut bientôt plus de bornes. En somme, ces thermes méritent d'être étudiés non-seulement sous le point de vue archéologique, mais encore sous celui de l’architecture, à qui ils offrent plus d'un modèle d’un goût pur et éclairé.
— bibliographie. —
1° Montfaucon. L’Antiquité expliquée. 5 vol. pet. in-fol., Paris, 1719.
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4° Q. de Quincy. Dict. d’Architecture, art. Bains et Thermes.
5" A. Blouet. Restauration des thermes d’Antonin Caracalla à Rome. In-fol., Paris, 1828.
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