BASILIQUES
Parmi le très-petit nombre de monuments que nous possédons de l’architecture civile des Grecs , nous avons cru devoir indiquer précédemment ceux auxquels on pourrait peut-être , quoique avec réserve , appliquer le nom de basilique. Mais quels qu’aient été les édifices de ce genre appartenant à la civilisation grecque, il serait assez difficile d’établir jusqu’à quel point ils ont été imités par les Romains ; nous étudierons donc les basiliques antiques d’après les documents que Yitruve nous a laissés et les ruines existant en Italie qui peuvent en être rapprochées.
La basilique chez les Romains était une vaste salle entourée de deux étages de galeries , où se rendait la justice, où l’on discutait les intérêts de l’État, et où se traitaient des affaires commerciales.
De la signification des mots paaiXeù? oîxoç, roi maison, dont on a fait plus tard basilica , il ne faudrait pas conclure que les basiliques faisaient partie de l’habitation royale. Peut-être dans l’origine en fut-il ainsi ; mais dès les premiers temps de la république romaine , les basiliques formaient des monuments distincts et situés ordinairement dans les forum.
Or, dans l'antiquité, comme cela avait lieu à une époque peu reculée de la nôtre , ce furent les rois qui d’abord rendirent la justice par eux-mêmes ; puis , plus tard , elle fut rendue seulement au nom du chef de l’État, comme dans notre société moderne. Peut-être ce rapprochement pourrait-il servir à expliquer la qualification de royale , qu’on retrouve dans l’étymologie grecque du mot basilique , en songeant qu’on dit aujourd’hui la cour royale pour désigner, dans les degrés de notre juridiction, des tribunaux d’un certain ordre , bien qu’ils n’aient aucune connexité avec la demeure du chef de l’État , et que les magistrats dont ils se composent exercent leurs fonctions en dehors de toute influence royale.
Pour bien faire comprendre la disposition générale d’une basilique et l’ordonnance intérieure de ses différentes parties, nous ne pouvons d’abord mieux faire que de citer textuellement le passage de Yitruve où il traite des basiliques en général. Voici comment il s’exprime, liv. v, chap. i :
« Les basiliques qui sont dans les places publiques doivent être situées dans le lieu le plus chaud, afin que « les négociants puissent s’y réunir l’hiver sans être incommodés par le froid.
« La largeur ne sera pas moindre du tiers ni plus de la moitié de la longueur , si ce n’est dans le cas où «la nature du lieu ne le permettrait pas; si l’espace est plus long qu’il ne serait nécessaire, on fera des « chalcidiques à l’extrémité, comme on voit à la basilique Julia Aquiliana.
« La hauteur des colonnes des basiliques sera égale à la largeur des portiques. Cette largeur sera le tiers de « l’espace du milieu ; les colonnes supérieures seront plus petites que celles inférieures, comme il a été dit ; « la cloison ( pluteus ) qui est entre les colonnes supérieures ne doit avoir que les trois quarts de ces mêmes co- « lonnes, afin que ceux qui se promènent sur cette galerie ne soient pas vus de ceux qui trafiquent en bas. « Les architraves , les frises et les corniches auront les proportions telles que nous les avons expliquées au « troisième livre. »
C’est d’après ces données principales que Palladio a cherché à reproduire, dans les dessins qu’il nous a laissés , l’ensemble d’une basilique antique. Une semblable tentative, faite parmi architecte aussi justement célèbre , ne laisse pas que d’avoir un grand intérêt , et mérite certainement qu’on s’y arrête ; mais le résultat toutefois ne pouvait pas être complètement satisfaisant, vu l’obscurité qui règne dans certains points du texte de Yitruve, et l’absence de tout document positif pour parvenir à les éclaircir, car, du temps de Palladio, il n’avait encore été découvert aucun vestige de monument qui , rapproché de la description de Yitruve , pùt être reconnu pour une basilique.
Le texte de Vitrine et les essais tentés par Palladio furent pendant longtemps les seuls documents pouvant servir à se former une idée de la disposition des basiliques antiques , et c’est pourquoi nous avons jugé indispensable de représenter d’abord l’aspect intérieur d’une basilique , telle que Palladio l’avait conçue. (Voyez notre planche de détails.)
On trouvait bien aussi dans quelques auteurs des témoignages certains des basiliques qui avaient dù exister à Rome à différentes époques , mais dans aucun il n’était possible de recueillir des notions certaines sur leur forme et leur décoration architecturale. On savait que la première basilique qui fut faite à Rome, fut la basilique Portia , élevée en l’an 564, sous le consulat de Lucius Portius et Publius Claudius , puisque Xite-Live assure qu’avant 535 il n’y en avait pas (*). On trouvait dans Pline, que la plus magnifique fut celle de Paul Émile,
(*) Tite-Live, lib. 6. Dec: 3.
— STYLE GRECO-ROMAIN
située dans le forum. Il la regardait comme une des merveilles de Rome, spécialement à cause de ses colonnes de marbre phrygien. Nous avons reproduit (voyez notre planche : Basiliques ) l’indication qu’on trouve sur le plan antique de Rome déposé au Capitole , et qui est supposée être la reproduction de cette basilique. On la voit aussi représentée sur les médailles consulaires de Marcus Lépidus (*).
D’après le plan qui passe pour être celui de la basilique de Paul Émile on eût pu croire que les basiliques étaient ouvertes à l’extérieur par des colonnes à jour, d’autant plus que Vitruve dans sa description ne parle ni de l’enceinte extérieure des basiliques ni des fenêtres qui devaient y répandre la lumière , mais toute incertitude à cet égard a complètement disparu depuis qu’à l’aide des découvertes récentes on a été à même de résoudre ce point important.
Ce fut en 1775 que des fouilles ayant été faites sur l’emplacement de l’ancienne ville d’Otriculum, aujourd’hui Otricoli , située à dix lieues de Rome environ , sur les confins de la Sabine, on découvrit l’ensemble d’un petit édifice que sa disposition ne permettait pas déconsidérer comme un temple, et dans lequel on crut reconnaître les signes distinctifs d’une basilique. On juge de quelle importance devait être une telle découverte, dans laquelle on espérait trouver la révélation d’un des principaux monuments de la civilisation antique ; mais une analyse plus approfondie fit bientôt reconnaître combien la réalité était au-dessous de l’intérêt que ce monument avait d’abord inspiré , et il fallut presque renoncer à y voir une basilique : tant il était difficile , en la rapprochant de la description de Vitruve, d’y reconnaître même, quoique dans des proportions restreintes, les parties constitutives d’un tel édifice. On trouva dans 1 intérieur plusieurs statues qui furent transportées au musée du Vatican, et quant à la ruine elle-même, elle est aujourd’hui envahie par la végétation, et c’est tout au plus si elle est reconnaissable. Les colonnes qui existaient lors de la découverte étaient d’ordre corinthien et de pierre de travertin. Le plan de cet édifice (voyez la figure de notre planche) , sur lequel se fixa l’attention des archéologues et des artistes de la fin du dernier siècle , et que par cette raison nous avons cru devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs, est emprunté à l’ouvrage de Guattani (**).
Au commencement de ce siècle eut lieu la découverte, bien autrement importante, de la basilique de Pompéi , dans le forum de cette ville. Cette fois , il n’y avait pas de doute à conserver sur la véritable destination de l’édifice; car, quoique son ensemble ne fût pas entièrement conforme au texte de Vitruve , quant aux proportions , on retrouvait évidemment dans la disposition générale, toutes les parties distinctes d’une basilique, c’est-à-dire, les galeries au pourtour, le tribunal, et de plus, la situation dans le forum. (Voyez ce plan reproduit sur notre planche.) Cette basilique est ruinée environ au quart des colonnes; mais des chapiteaux de différents ordres , et d’autres fragments qui ont été trouvés sur son emplacement même, permettent d’en essayer la restauration, avec quelque apparence de probabilité ; or, comme telle est notre intention, nous renverrons à la planche et au texte qui doit l’accompagner, pour achever ce qui nous reste à dire de ce monument.
A peu près vers la même époque (1812) fut découverte à Rome la fameuse basilique Ulpienne , qu’on ne connaissait jusque-là que par ce qu’en dit Pausanias. Cet historien grec parle de sa charpente de boisde cèdre, de ses plafonds de bronze doré, et des ornements de sa riche couverture qui était du même métal ; ces détails, joints à ce qui nous reste de cette basilique, permettent d’apprécier la grande célébrité qu’elle avait acquise, et conservait encore l’an 421 de 1ère chrétienne , époque où elle excita , ainsi que tous les monuments du forum de Trajan, l’admiration de l’empereur Constance pendant son séjour à Rome. Les fouilles faites dans ce forum, par ordre de Napoléon, mirent à découvert la basilique dans toute sa largeur, et dans une longueur de dix entre-colonnements. On retrouva un très-grand nombre de ses colonnes, qui étaient de granit gris d’un seul morceau , les restes de son magnifique pavement, ses marches de marbres précieux , et une grande quantité de débris de corniches, frises, etc., provenant de sa décoration, soit extérieure, soit intérieure. Eu examinant les restes de cette basilique, l’une des plus vastes et des plus magnifiques qui aient jamais existé, on voit qu elle était divisée dans sa largeur en cinq nefs, dont une au milieu, beaucoup plus large; elle se présentait en travers du forum, dans la direction de l'est à l’ouest, et l’entrée principale devait être sur le grand côté, c’est-à-dire , au sud. Les fouilles ayant été limitées à cause des exigences de la ville moderne , on ignore de quel côté était le tribunal; mais il est permis de supposer, par la nature du sol, qu’il devait être du côté du mont Capitolin. Une fouille faite à l’une des extrémités a permis de déterminer la longueur de la nef du milieu , qui était de dix-sept entrecolonnements. La colonne Trajane se trouve placée dans le petit axe de la basilique , qui coïncide avec celui du forum.
(*) Vaillant, Numism. reg. et imper : tav. 6.
(**) Guattani Monumenti antichi ineditti. Roma, 1784 , in-4°.