‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 11 sur 55 · ÉGLISE DE SAINT-ÉTIENNE DU MONT, A PARIS · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE SAINT-ÉTIENNE DU MONT, A PARIS

raccorder avec les données du chœur, faire usage de colonnes qui auraient été trop faibles comme soutien, si elles n’eussent été maintenues, vers le milieu, par une construction spéciale; disposition insolite qui forme comme une espèce de galerie, rappelant à la pensée, mais d une façon bien modifiée, les anciennes dispositions du gynécée et du triforium des monuments religieux du moyen âge. L’agencement de cette espèce de galerie ou cette interposition d’arcades est donc une particularité du genre, particularité dont on ne connaît qu’un très-petit nombre d analogues, soit à la mosquée de Cordoue, dans 1 église abbatiale de Charroux, dans plusieurs églises romanes et ogivales de la France et de 1 Angleterre, et à Saint-Paul a Londres : ces divers monuments sont presque les seuls où nous ayons retrouvé cette disposition employée, d’une manière plus ou moins complète, dans tout ou partie de l’édifice. Tout nous porte à croire que c'est à l’époque de la construction de cette galerie des nefs de Saint-Étienne qu’on doit reporter l’exécution de celle du sanctuaire. Des traces assez évidentes semblent accuser qu’on y relança postérieurement, dans un but d’harmonie générale, cette construction secondaire, assez bien prouvée d’ailleurs par la forme des balustres, dont le style s’écarte complètement de celui du chœur. Quant à la destination de ces galeries, elle semble n’avoir d’autre but, selon nous, qu’un motif de soutènement décoratif, forcé par le parti pris de l’architecte des nefs (*). Leur exiguïté ne permet point, d’ailleurs, une circulation facile , et elle n’indique guère une intention d’utilité. Quoi qu’il en soit, cette disposition particulière donne à l’église de Saint-Étienne du Mont un certain intérêt que n’aurait certes point offert son style d’architecture , assez misérable en lui-même ; et nous devons la considérer comme un de ces exemples assez rares et curieux parmi les nombreux motifs que surent trouver les architectes , toujours à la recherche d’une combinaison nouvelle.

Cet édifice renferme encore une autre particularité de construction qui mérite d’être signalée à nos lecteurs. Nous voulons parler ici de la clef pendante qui se détache de la voûte au point central de la croisée. 11 nous faut renoncer à décrire en détail, sans l’aide de la gravure, cette partie vraiment extraordinaire du monument, tant elle offre de variété et de formes différentes dans les ornements divers qui la composent : contentons-nous donc de dire que l’ensemble de cette clef présente comme une espèce de réseau, formé d’arêtes et de nervures, parmi lesquelles se jouent de nombreux sujets de sculpture. Nous laissons à notre savant ami, M. Albert Leuoir, le soin de reproduire un jour, dans sa splendide Statistique monumentale de Paris, ce curieux morceau de l’art de la stéréotomie.

Les voûtes de l’édifice n’offrent en elles-mêmes aucune particularité remarquable. L’ogive de la dernière époque règne dans le sanctuaire et son pourtour, de même que dans la nef centrale, tandis que les collatéraux seulement sont en plein-cintre.

Des chapelles latérales , celles de l’aile septentrionale paraissent les plus anciennes ; les baies et les voûtes sont en arc aigu. Les chapelles correspondantes sont éclairées, de l’autre côté, par des fenêtres cintrées.

Notre but n’étant point de décrire ici l’ameublement ou les accessoires dont cet édifice religieux a pu être décoré à différentes époques, nous ne faisons que mentionner, en passant, l’existence du jubé et celle d’une Déposition au Tombeau , qui provient d’une autre église de Paris. Toutefois nous ne pouvons passer sous silence les vitraux remarquables qui ornent encore un certain nombre de baies, et dont l’exécution appartient aux talents de Nicolas Pinaigrier, de Jean Cousin, et de plusieurs autres peintres-verriers célèbres de la Renaissance. Indiquons encore la chaire, le buffet d’orgues et les bénitiers, qui appartiennent au XVIIe siècle.

Nous avons hâte d’arriver à la façade, qui constitue la troisième époque de construction de cette église. Cette partie nous semble, par sa composition et par son caractère , mériter ici l’attention de nos lecteurs ; car nous croyons y voir une de ces œuvres de transition, œuvres qui présentent, pour la plupart, tant d’intérêt à l’observateur, en ce sens qu’on y remarque, d’une part, les dernières traces d’un art qui s’éteint, et, de l’autre, l’enfantement ou les tentatives, encore timides, de celui qui lui succède. Il est bien entendu que nous ne parlons ici que de la partie centrale et non des ailes , ou de ces murs lisses dans lesquels ou a ouvert des portes latérales, des baies, etc.; toute cette partie est hors de cause, et ne joue qu’un rôle très-secondaire dans la composition. — L’époque de cette construction est la fin du XVIe siècle et le commencement du XVIIe. A cette date , tous les grands artistes français étaient en majeure partie descendus dans la tombe; et l’Italie venait encore de formuler une nouvelle phase architectonique. Or, depuis que ces idées

(*) Il semblerait que l’artiste ait voulu se débarrasser ici du développement des larges piliers à moulures combinées de l’époque précédente, et le remplacer par des fûts cylindriques plus grêles, qui donneraient à l'édifice plus d’air et de lumière; fait que nous avons déjà signalé dans notre notice sur l’église de Saint-Zacharie, à Venise.

— STYLE DE LA RENAISSANCE

s’étaient produites, l’art de la Renaissance marchait à grands pas vers sa décadence, courant à la réalisation d’une pensée qui devait bientôt se produire et se résumer dans ce qu’on est convenu d’appeler aujourd'hui le style jésuitique, c’est-à-dire, dans cet art qui consiste particulièrement en une surcharge extraordinaire d’ornements, dans l’emploi immodéré des consoles et des volutes, dans la superposition des ordres, dans l’agencement des frontons circulaires et triangulaires, dans le mauvais caractère de sculpture que Bernin répandit à Rome, dans cette copie presque servile des ordres gréco-romains, et enfin dans la combinaison de la façade des temples antiques appropriés aux monuments religieux du catholicisme ; conséquences du goût et du classicisme de l’époque, formulé et résumé, à Rome, dans l’église de Jésus. Or, la façade de Saint-Étienne du Mont nous semble comme une espèce de transition, chez nous, entre les œuvres du style de la Renaissance , par la partie inférieure, et le style dit jésuitique, par sa partie supérieure ; et nous la considérons comme un point intermédiaire entre la construction de certaines parties de Saint-Eustache (*) et 1 exécution des façades de Saint- Gervais et de Saint-Paul-Saint-Louis, à Paris. En effet, la partie inférieure rappelle, par l’emploi des colonnes à bossages ornés, etc., les œuvres de Philibert de Lorme et des autres artistes du XVIe siècle, soit aux Tuileries, au Louvre et ailleurs, et elle tient encore, par son caractère et son style, aux travaux de la Renaissance ; tandis que la frise , les frontons, et toute la décoration de la partie supérieure , tendraient à les attribuer, par sa disposition et la surcharge des ornements, à une époque postérieure et presque contemporaine de cette phase jésuitique, qui employait particulièrement une telle surabondance d’ornementation. Toutefois nous devons ajouter que ces ornements, malgré leur lourdeur, nous semblent d’un meilleur goût que ceux de l’église de Jésus , et qu’ils trahissent comme un certain air de parenté, abâtardie, il est vrai, avec ceux du XVIe siècle, dont ils procèdent. — Après avoir fait comprendre, en quelques mots, la place que doit occuper la façade de l’église de Saint-Étienne dans l’histoire de l’architecture , il convient de signaler quelques-unes des particularités que renferme cette partie antérieure de l’édifice ; particularités qu’on ne peut attribuer, il nous semble, qu’à une époque de décadence ou à des nécessités commandées par la bizarrerie de la construction. Nous appellerons, par exemple, l’attention de nos lecteurs sur l’existence des modillons de différentes formes et de dimensions diverses qui surmontent les niches de la zone intermédiaire, de même que sur ceux de la partie centrale du fronton circulaire , qu’on fut obligé de racheter par d'autres modillons qui n’existent qu’au-dessus de la rose. (Voy. pl. de détails, fig. 5.) De telles particularités méritaient certes ici une mention spéciale; car il n’existe peut-être pas un grand nombre d’autres exemples d’une disposition analogue.

En résumé, l’église de Saint-Étienne du Mont offre , dans sa façade, une des dernières lueurs d’un style qui s’éteint , mais qui jette encore un certain éclat en rendant son dernier soupir. On dirait qu’à son déclin , l’art, cherchant à se ranimer, veut , au moment d’être anéanti par le mauvais goût de son siècle , faire un dernier effort pour lutter encore, et prouver, par quelque œuvre méritoire, et sa supériorité et l’aveuglement de ceux qui vont le laisser dans l’abandon et l’oubli. C’en est donc fait; à partir de cette époque, qui clôt celle de la Renaissance, le style du XVIe siècle est vaincu. L’œuvre de Vignole, altérée par son élève De la Porte, va se faire sentir dans tous les monuments religieux de l’Europe jusqu’au règne de Louis XIV, époque où l’art, allant de nouveau puiser ses inspirations et emprunter ses formes aux ruines de l’antique Rome, saura, sous la pensée des Mansart, des Perrault, etc., retrouver, pendant la durée du grand siècle, quelques années de gloire et des moments de splendeur.

(*) INous ne parlons point de la façade, qui fut accolée au XVIIIe siècle.

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