LE PALAIS STROZZI, A FLORENCE
Vers la fin du quinzième siècle , il y avait bientôt deux cents ans qu’un art national s’était formé et développé dans la république de Florence. Ainsi que la vie politique de cet État, à partir de la seconde moitié du quinzième siècle, l’art, et surtout l’architecture, était devenu civil, et cela avec un caractère tout national. Les grandes tempêtes et les fortes luttes au sein de la république étaient passées, la littérature avait gagné un terrain tout particulier et elle s’y tenait; les arts du dessin aussi avaient su conquérir, dans des monuments publics de tous les genres, une satisfaction complète et propre à récréer l’imagination. Il s’agissait maintenant de s’en tenir aux bornes qu’on avait fixées , de développer davantage ce qu’on avait acquis , de continuer ce qui était commencé, d’agir, en un mot, avec toutes les ressources qu’on s’était créées. Dans une telle époque de réflexion , où l’on calculait mathématiquement toutes choses, les dénominations de Guelfes et de Gibelins durent nécessairement perdre de leur autorité; le temps des Dante, des Cimabue, des Giotto et des André Cione, était passé; l’histoire s’adressa alors aux Brunellescbi et aux Ghiberti, aux Ghirlandajo, aux Marsuppini et aux Leonardo Bruni.
Ce n’est pas le moment d’expliquer ici comment les artistes florentins résolurent, par rapport à la noble grandeur du XIVe siècle, ce problème en apparence si prosaïque, d’une manière cependant tout à fait poétique. Il suffira de faire remarquer en ce lieu que l’architecture du quinzième siècle se fraya un milieu dans sa manifestation matérielle , entre l’architecture toute militaire du XIVe siècle et les édifices somptueux dans le goût antique pur du XVIe; et c’est ce qu’elle fit en se manifestant dans ces palais de citoyens puissants par leurs grandes richesses, palais qui réunissaient dans eux autant de commodités et de luxe que pouvaient et voulaient en demander les républicains florentins de l’époque.
C’est vers la fin du XVe siècle que Filippo Strozzi, fils de Matteo, commença un palais qui devait faire passer son nom avec celui de Florence à la postérité. D’autres lui avaient frayé le chemin pour son entreprise : la famille des Médicis avait déjà enrichi la via Larga et ses alentours de monuments splendides ; de l’autre côté de l’Arno, les Pitti avaient fait élever un édifice colossal; les Antinori et les Tornaquinci avaient bâti autour de San-Gaetano, comme les Rucellai autour de Saint-Pancrace. Le motif qui empêcha pendant les vingt dernières années du XVe siècle la construction de grands et riches palais particuliers, c’est qu’après la mort de Brunellescbi, de Michelozzi et d’Alberti, il y eut pénurie d'architectes capables et distingués ; car, après la mort de Giuliano da Majano, Laurent le Magnifique écrivit au duc de Calabre de lui indiquer un autre architecte ; « car, dit-il, quoique je passe en revue tous les architectes de cette ville , je trouve qu’il n’y en a aucun qui égale Giuliano en talent, etc. >> D’un autre côté, il y eut des luttes intestines contre le parti républicain, que Laurent ne put dompter, malgré toute son astuce diplomatique. Mais lorsque ce Médicis eut conduit le vaisseau de l’État dans un port sûr et à l’abri des tempêtes, que son étoile, quoique près de son déclin, répandit son éclat sur toute l’Italie , que les luttes que Savonarole et ses ennemis réveillèrent au sein même de la ville, et que, enfin, les calamités que les Français amenèrent sur l’Italie ne purent être pressenties d’avance, le moment semblait venu pour Filippo Strozzi d’exécuter un projet qu’il avait médité depuis longtemps. Et cependant, quel soin n’eut-il pas à déployer pour tenir ce projet favori secret, pour le mûrir dans la solitude, pour l’abandonner même, en prétextant d’innombrables difficultés à vaincre, pour ensuite le reprendre avec d’autant plus de sollicitude, en affectant de l’économie, en redoutant les dépenses, afin que les architectes eussent à le pousser à une entreprise grandiose et colossale. Si Côme l’Ancien, le moins mauvais de tous les Médicis, fut encore animé de sentiments trop républicains pour oser exécuter le palais dont Brunelleschi lui avait présenté le modèle, parce qu’il craignait exciter l’envie de ses concitoyens, Filippo Strozzi osa, mais à la vérité dans un temps plus avancé et quelque peu changé déjà, exécuter insensiblement un édifice imposant sous les yeux de ses concitoyens envieux et jaloux.
Lorsque Filippo Strozzi l’Ancien eut enfin résolu de bâtir son nouveau palais, il en fit faire le modèle par Benedetto de Maiauo, architecte âgé de quarante-cinq ans et connu par de nombreux travaux. C’est le 16 juillet 1489 qu’on jeta les fondements de l’édifice; mais à la mort de Filippo, arrivée en 1491, on n’était monté qu’à la hauteur des anneaux en fer du rez-de-chaussée ; l’on n’avait pas même atteint encore jusqu’à l’élévation des grandes lanternes. Benedetto continua la façade jusqu’à l’entablement supérieur ; alors il quitta Florence pour aller à Rome. Simone Cronaca, de Florence, fut chargé de continuer les travaux. Simone donna les dessins pour l’architecture et la disposition de la cour; il est aussi l’auteur de l’entablement qui couronne la façade principale. Vasari dit dans la vie de Simone Cronaca: « On ne pouvait rien faire ni rien désirer de plus beau. » Le Cronaca l’avait copié d’après un fragment antique qui était à Rome , auprès de l’église de
— STYLE DE LA RENAISSANCE
Santa-Maria in Campo Carleo. L’artiste en augmenta les proportions pour l’usage auquel il le destinait, et cette métamorphose, on peut dire, équivaut à une création. Ces sortes d’emprunts réussissent d’ordinaire à peu de gens; car il ne suffit pas d’avoir copié et dessiné de beaux modèles, il faut encore savoir établir avec jugement tous les divers rapports de goût, de mesure, de proportion et de caractère, qui résultent du monument que l’on veut élever. Le Cronaca apporta un tel soin et une telle perfection dans l’appareil et la liaison des blocs dont il forma son gigantesque couronnement, qu’on ne peut rien imaginer de mieux et de plus solide. Les mêmes soins ont présidé au reste de la construction du palais, si bien que, jusqu’à un certain point, il parait non un assemblage de pierres , mais comme taillé dans un seul bloc. Simone entoura la cour d un portique à deux étages : le premier est d’ordre dorique, le second d’ordre corinthien. Dans toutes les parties de cette vaste construction, l’architecte fit preuve d’une parfaite connaissance des principes de la construction, comme de grandes et nobles idées, et un goût fin et malgré cela sévère. Pour la façade, on a employé le genre de bossages, si fréquemment usité dans les constructions florentines; on en a gradué l’effet en diminuant leur saillie à chaque étage. Ce système aide à l’effet de la perspective, et semble donner plus d’élévation à l’édifice.
La façade de notre palais est d’une grande simplicité. Elle a 37m,70 de longueur; du sol au-dessus de l’entablement, l’on compte 30m,90; la corniche de couronnement a une élévation de 2m,21. La grande porte du rez-de-chaussée offre de l’élégance dans sa sobriété architectonique. Les deux cordons qui séparent les étages sont d’un effet heureux, lorsque le soleil de Florence fait ressortir leurs saillies et leurs ombres. Dans la partie circulaire de cinq des dix fenêtres du premier étage, et sur l’axe de la colonne centrale, l’on voit trois croissants adossés ; ces croissants font partie des armoiries de la famille Strozzi , qui porte d’or à la fasce de sable chargée de trois croissants tournés d'argent. Le sculpteur, en donnant aux croissants des Strozzi la disposition que nous voyons dans les fenêtres dont nous venons de parler , a altéré leurs armes : il en a fait trois croissants mal ordonnés, les deux de la pointe adossés, comme on dit en héraldique; c’est ainsi qu’ils se voient dans les armoiries de la famille Banes, du Dauphiné. Les cinq autres fenêtres du premier étage nous offrent, au lieu des trois grands croissants, l’écu des Strozzi inscrit dans une couronne de feuillage, et où le blason est régulièrement figuré. Aux fenêtres du second étage, il y en a seulement quatre qui portent les croissants tels qu’ils sont sculptés au premier. Là, ils alternent avec une rosace à dix feuilles.
Les belles lanternes octogones ornées de corniches, de colonnes, de chapiteaux, posant sur des consoles et soutenues sur un pied, qu’on voit aux angles de notre édifice, sont en fer forgé et sculpté, et l’ouvrage de Niccolo Grasso Caparra , serrurier florentin. Après avoir raconté plusieurs anecdotes sur Caparra, Vasari dit qu’il n’en a fait mention que parce qu’il fut unique dans son art. 11 a été et sera toujours, dit-il encore, sans rivaux , comme le prouvent les magnifiques ornements du palais de Strozzi. Cette remarque ne devait sans doute s’appliquer qu’à l’époque où travaillait Caparra ; car il y a encore d’autres ouvrages de serrurerie en France , en Allemagne et en Angleterre , qui surpassent en science et en goût les œuvres de notre serrurier florentin. Nous voyons les huit faces des lanternes du palais Strozzi couronnées par les trois croissants des armes de la famille, et là leur ajustement produit l'effet le plus heureux.
On dit que le droit d’avoir de ces lanternes aux façades était un honneur tout particulier, accordé seulement aux familles qui s’étaient illustrées par l’épée, et que celles d’une moindre illustration ne pouvaient qu’illuminer les créneaux des tours de leurs habitations. Mais nous ferons remarquer que nous ne rapportons ici qu’une simple tradition locale, dont nous ne pouvons garantir la vérité sur des documents certains. Une autre tradition dit que Lucca Pitti voulut bâtir un palais dont les fenêtres devaient être aussi grandes que la porte d’entrée du palais Strozzi ; en comparant les dates , il est aisé de comprendre qu’il ne s’agissait pas du palais que nous avons sous les yeux.
— BIBLIOGRAPHIE
1° Vies des peintres, sculpteurs et architectes, par Giorgio Vasari, traduites par Léopold Leclanché, et commentées par Jeanron et Léopold Leclanché. Paris, 1811 ; 10 vol. in-8°.
2° Kunst-Blatt. Achlzehnler Jalirgang 1837. Herausgegeben von D' Ludwig Schorn. Stuttgart et Tubingue, 1837, n. 67, 68.
3° Letters of an architect f rom France, ltalg and Greece, by Joseph Woods. Londres, 1828, 2 vol. in-4° avec pl.
4° Carteggio inedito d' artisti dei secoli XIV, XV, XVI, publicalo ed illustralo con document i puri inediti, dal dottore Giovanni Gaye, con fac-similé. Florence, 1839 et 1840, 3 vol. in-8°.