SCR LA PLACE DE SAINT-MARC, A VENISE
On a vu, dans la notice qui fut consacrée à la Bibliothèque de Saint-Marc , que Sansovino n’en avait élevé que les seize premières arcades , et que , par suite de la mort du célèbre architecte , cette construction était restée inachevée pendant un assez long espace de temps. Mais enfin , les besoins impérieux , joints aux sentiments de magnificence qui animaient, à cette époque, la noble et opulente république, ne permirent point d’ajourner plus longtemps l’achèvement de cet édifice. Quatorze années donc après la mort de Sansovino (en 1584), le sénat décréta la continuation des travaux commencés à la Bibliothèque, et cette mission fut confiée à Scamozzi (*), qui, bientôt, conçut un autre projet, projet dont le plan, ainsi qu’on va le voir, était beaucoup plus vaste : il ne s’agissait plus, d’après ce nouveau plan, de terminer la partie qui regarde le Palais Ducal, mais bien de compléter la décoration de la place de Saint-Marc elle-même , qui n’avait , alors , qu’un seul de ses côtés construit, celui qu’on appelle le bâtiment des Procuratie Vecchie , élevé, depuis peu de temps, par les architectes Buono et Lombardi ; et, dans son idée , Scamozzi ne voulait rien moins que relier , à l’aide d'une construction nouvelle, la bibliothèque à l’église de San-Geminiano , située vis-à-vis de Saint-Marc , ce qui eût formé un ensemble de constructions servant de décoration aux trois côtés de la place. Pour arriver à cc résultat, Scamozzi présenta un nouveau dessin qui réunissait tous les changements et toutes les constructions qu’il avait conçus ; il fit même exécuter un modèle en bois de tous les corps de bâtiments, et il sut tellement bien faire ressortir les avantages de son projet, qu’il obtint aussitôt et l’approbation du doge Grimaui et celle des procurateurs.
Mais il advint alors, dit M. Quatremère de Quincy, ce qui arrive presque toujours aux entreprises qui sont l’ouvrage de temps et d’artistes successifs. La régularité et la symétrie de la place de Saint-Marc auraient exigé que le nouveau corps de bâtiment, destiné à se trouver en regard avec celui qui existait déjà , en répétât exactement l’ordonnance ; il n’en fut point ainsi. Scamozzi, ne tenant aucun compte des dispositions de ses prédécesseurs , prétendit que deux étages ne sauraient suffire pour établir , dans cet édifice , huit habitations aux procurateurs qui devaient y être logés , et il prit le parti d’élever un troisième ordre. 11 en résulta donc, comme l’observe avec raison M. Selva, l’accolement disgracieux et irrégulier qu’on remarque en face du Campanile , des portions supérieures de deux constructions différentes , irrégularité que Scamozzi , dit-on , condamna lui-même , dans ses écrits , mais en disant que cela fut fait sans son consentement
'*) Si l’on en croit les notions recueillies par Temanza sur cet architecte célèbre, il aurait eu, pour premier maître, Dominique Scamozzi, son père , connu à Vicence, sa patrie, comme bon constructeur , employé encore comme ingénieur habile à lever les plans des villes et des terrains, et qui , par ces diverses ressources, s’était acquis une existence honorable , accompagnée d’une aisance qui le mit à même de bien élever sa famille. Gela suffit pour indiquer comment le fils de Dominique Scamozzi se trouva porté naturellement à l’étude de l’architecture.
Mais le pays où il vit le jour, et le temps où il naquit, expliquent tout aussi bien comment il put devenir un des plus grands architectes de son siècle. L’architecture était en effet alors singulièrement en honneur dans sa patrie. C’était l’époque où une impulsion générale portait tous les riches, tous les hommes en dignité à se distinguer par des habitations propres à témoigner après eux de leur goût et de leur amour pour les beaux-arts. L’État de Venise était devenu le chef-lieu de l’architecture civile. San Micheli , Sansovino . Palladio y avaient transporté , si l’on peut dire , l’école pratique et théorique de cet art. Ce fut là que fut appelé à se former Vincent Scamozzi.
Déjà quelques essais, fruit de ses premiers travaux , avaient annoncé en lui un continuateur du goût de ces grands maîtres , un sujet qui devait leur promettre un digne successeur. A l’âge de dix-sept ans, il avait fait, pour les comtes Alexandre et Camille Godi, le projet d’un palais de sa composition, qui, à la vérité , ne fut pas exécuté , quoiqu'il aurait mérité de l’être. Mais le jeune Scamozzi comprit qu’il avait à recevoir encore quelques autres leçons : je parle de ces leçons pratiques , faute desquelles l’architecte, simple théoricien , court le risque ou de faire des projets inexécutables, ou de se voir réduit à faire exécuter ses idées par ceux qui, ne les ayant point conçues, ne sauraient en rendre l’esprit. C’est pourquoi il se rendit à Venise, où beaucoup de monuments des premiers maîtres du temps étaient alors en construction. Lui-même il nous apprend qu’il s’étudia à saisir, sur le chantier, les procédés qu’ils mettaient en oeuvre. On ne saurait douter qu’il n’ait dû beaucoup apprendre dans les ouvrages de Palladio; que surtout ie style et la science de ce grand architecte n’aient exercé sur son goût
— STYLE DE LA RENAISSANCE
Bien que Sansovino , lors de 1’crecüon de la Bibliothèque, se soit déjà écarté , quant à son ordonnance , de celle des Procuratie Feccliie , ce qui devenait presque un précédent favorable à la détermination prise par son successeur , il chercha cependant à en racheter le peu de hauteur, en exhaussant de beaucoup le couronnement de son second ordre, et en donnant, à l’ensemble de sa construction, la même élévation qu’au monument qui lui était opposé ; et , en agissant ainsi, il prévoyait alors que son édifice devait être , un jour, continué sur tout un côté de la place , ce à quoi Scamozzi , dans son nouveau projet , ne voulut point se soumettre.
On voit donc , d’après ce que nous venons de dire , qu’il n’existait réellement aucun motif raisonnable pour excuser Scamozzi de l’addition de son troisième ordre , et qu’on ne doit attribuer cette modilication au dessin de Sansovino qu’à un sentiment d’orgueil mal compris, qui le portait à ne point vouloir être l’imitateur servile du projet d’un prédécesseur , dans la croyance où il était , sans doute , que l’aspect de son œuvre pourrait faire oublier l’irrégularité qui devait en résulter.
Quoi qu’il en soit de notre opinion , et sans vouloir entrer plus longuement ici dans une appréciation que le lecteur trouvera plus loin , l’œuvre de Scamozzi présente à l’analyse du critique deux parties caractéristiques et bien distinctes, la première , qui consiste dans l’achèvement de la Bibliothèque commencée par Sansovino,
une grande influence. Rien d’ailleurs ne le prouve mieux , quoiqu’il ait pris à tâche de dissimuler cette sorte d’obligation , que ses propres travaux , ce qui ne doit pas nous empêcher d’y louer ce qu’ils offrent de louable sous le rapport de l’art.
Dans tout art, il se donne une époque où le génie étant arrivé à une certaine hauteur, l’orgueil de ceux qui surviennent , leur suggère des moyens différents pour arriver à la réputation. Quelques-uns se persuadent que la seule route à prendre est celle de l’innovation , et que, pour égaler la gloire des anciens ou s’élever au-dessus, il ne s’agit que de faire ou plus ou autrement qu’eux : c’est là le principe le plus habituel du mauvais goût et de la bizarrerie. D’autres , arrivés sans peine , grâce aux efforts faits avant eux , à une hauteur dont ils ont trouvé les chemins frayés et aplanis, s’approprient le mérite d’un talent dont ils doivent une grande partie aux ouvrages qui les ont précédés. L’amour-propre leur conseille alors de paraître dédaigner ce qui s’est fait; et, bien qu’ils restent imitateurs d’autrui, ils s’efforcent de cacher leur imitation pour ne paraître les obligés de personne. Ce dernier genre de travers fut celui de Scamozzi. L’histoire qui nous l’a révélé , nous apprend que , tout en étudiant et en épiant les secrets du génie de Palladio dans ses œuvres et dans les pratiques, il avait affecté de n’avoir aucun rapport avec lui , ni avec les autres maîtres habiles de son temps, dans la crainte, nous dit-on, de donner à soupçonner qu’il eût appris d’eux quelque chose. Le même sentiment domine dans ses écrits sur l’architecture , où il se montre malintentionné contre Palladio , et porté à dépriser sa manière. Toutefois n’ayant à parler ici que du talent et des œuvres de Scamozzi, nous nous croirons dispensé de scruter davantage le motif intime de cette façon d’agir et de penser. Quand l’excès d’une émulation mal entendue aurait produit , dans ses sentiments et ses opinions sur le mérite de ses prédécesseurs , quelques écarts peu honorables , nous devons dire que fort heureusement ses ouvrages ont donné le démenti et à ses sentiments supposés et àses discours. Aucun architecte, en effet , n’a mieux montré comment on peut marcher à la suite des grands maîtres , et les imiter sans être leur copiste ; aucun ne s’est approché plus près que lui du goût de Palladio.
Il ne tarda point à se faire une réputation par quelques travaux qui dénotèrent en lui l’homme ingénieux et le constructeur intelligent. L’église du Sauveur, à Venise , venait d’être terminée par Tullio Lombardo, lorsqu’on s’aperçut, après coup, qu’elle manquait d’une lumière suffisante. Scamozzi, appelé pour remédier à ce défaut , y réussit heureusement sans rien ôter à l’effet majestueux de son intérieur. Il se contenta d’ouvrir par en haut , en les surmontant d’une lanterne , les trois coupoles de l’église , et le vaisseau reçut de ces ouvertures le jour qui lui manquait.
A ces premiers travaux il joignit plus d’un genre d’études , qui devaient l’initier à toutes les connaissances de l'architecture antique. Il se livra à l’interprétation de Vitruve , à la lecture des meilleurs auteurs et de l’histoire grecque et romaine, et à la pratique de la perspective ; en sorte qu’à l’âge où l’on est encore élève, il aurait pu enseigner plus que son art. Le palais du comte Francesco Trissini , qui s’éleva alors sur ses dessins à Vicence , pendant qu’il était à Rome , parut être l’ouvrage d'un artiste qui n’avait plus rien à apprendre. Mais Scamozzi en savait déjà trop pour 11e pas croire qu’il lui restât encore beaucoup à apprendre. Dans le fait , pour un homme qui aspirait à l’originalité , il lui restait à achever de former son talent , non plus sur les ouvrages des maîtres de son époque , mais sur ces grands modèles de l’antiquité qui avaient formé ces maîtres , et qui sont en quelque sorte devenus, pour l’architecture, ce que la nature est pour les autres arts, l’exemplaire le plus complet des principes et des règles du beau et du vrai. Il alla donc à Rome , et il y mesura tous les restes des monuments antiques. Il passa six mois à Naples et dans ses environs , se livrant aux mêmes recherches. Lui-même , il nous apprend que pendant les deux années qu’il employa à ces travaux, il profita plus qu’il ne l’avait fait dans les dix ans de ses premières études.
Il revint en 1580 à Vicence , sa ville natale ; mais Vicence ne lui offrait pas cette perspective de grands ouvrages auxquels il se sentait appelé par ses études et par les connaissances dont il avait fait une si ample provision. La riche et puissante Venise était devenue alors le seul théâtre propre à son talent. Palladio était mort depuis peu. Il y avait un grand héritage à recueillir. Un ouvrage important vint bientôt mettre au grand jour et faire connaître celui à qui il devait échoir. 11 était question d’ériger au doge Nicolas del Ponte un magnifique mausolée dans l’église de la Charité, en face des mausolées des doges Barbarighi. Scamozzi en fut chargé : c’est assez dire que l’architecture était appelée à en faire particulièrement les frais. Cet ensemble , on le soit, a toujours passé pour être une des plus belles compositions de ce genre.
Scamozzi dut au crédit que lui donna cet ouvrage d’être préféré à deux très-médiocres artistes pour construire le Musée des