NOUVELLES PROCURATIES A VENISE
et la seconde , dont il est l'auteur, formant une suite de constructions , nommées Procuratie Nuove pour les distinguer des vieilles ( Vecchie ).
De ces deux parties ou de ces deux monuments , un seul nous occupera dans cette notice , nous voulons parler du dernier ; de celui qui a principalement fait la réputation de Scamozzi , de celui qui passe , avec justice, pris isolément, pour l’un des chefs-d’œuvre de l’architecture civile à l’époque de la Renaissance.
La partie de l’œuvre qui forme, en ce moment, l’objet de notre examen , présente , dans son ensemble , une façade de plus de cent trente-cinq mètres de développement, s’étendant, ainsi que nous l’avons dit, sur tout un des côtés de la place, et se retournant ensuite à angle droit, vers la partie qui est opposée à la célèbre basilique de Saint-Marc, jusqu’au portail de l’église de San-Geminiano. Cette immense façade se compose de trente-six arcades , en commençant à la quatrième de la place , formant une ligne droite , et de sept autres en retour d’angle , qui relient les Procuratie Nuove à l’église précitée. Sa décoration particulière offre, dans les diverses parties de son élévation, trois ordres superposés, dont deux rappellent, à très-peu près, l’ordonnance employée par Sansovino à la Bibliothèque ; ce sont, en effet, les mêmes dispositions pour le rez-de-chaussée et le premier étage, les mêmes types de figures et les mêmes motifs qui servent d’ornementation ; aussi, faut-il l’œil exercé de l’architecte ou de l’antiquaire , pour saisir, au premier aspect, les différences qui peuvent s’y trouver. Cet édifice doit être considéré, du reste , comme une des plus grandes constructions qui aient encore été faites en ce genre , et l’un des plus grands monuments d’architecture qui aient été confiés et exécutés par un architecte moderne.
Scamozzi, comme on vient de le voir, et imitant, en cela , son prédécesseur qui l'avait employé à la Biblio-
Sta tues Antiques, qui sert d’avant-salle à la Bibliothèque de Saint-Marc, et en même temps le vaste édifice des Procuratie Nuove , destiné à former la seconde aile de la grande place , en avant de la basilique. Mais , plus d’un incident devait faire diversion à l’achèvement de ces travaux. Ainsi, Grégoire XIII ayant été remplacé sur le siège papal par Sixte V, la république envoya féliciter le nouveau pontife par quatre personnages, qui désirèrent emmener avec eux Scamozzi. 11 arriva dans Rome au moment où l’on s’occupait des moyens propres à dresser le grand obélisque qui décore la place de Saint-Pierre. Scamozzi s’intéressa beaucoup à cette entreprise , et, l’opération terminée , il retourna avec les ambassadeurs à Venise.
Palladio étant mort avant d’avoir pu finir, dans l’intérieur du théâtre Olympique de Vicence, cette partie des théâtres antiques que jadis on appelait la scène, et comme il n’avait laissé aucun dessin de son architecture , on jeta les yeux sur Scamozzi , qui fut assez heureux, grâce à ses études sur l’antiquité, de pouvoir le terminer avec succès. Vers cette époque, une grande construction était en projet à Venise, et occupait tous les esprits. Il s’agissait de remplacer en pierre le pont de bois qui établissait la communication entre les deux parties de la ville que divise le grand canal. Scamozzi fut invité à présenter ses idées. Il fit deux projets , l’un d’une seule arche, l’autre de trois. L’économie, à ce qu’il paraît, contribua à faire donner la préférence au projet d’ Antonio del Ponte. Scamozzi éprouva encore un plus grand désagrément dans l’entreprise du monastère et de l’église de Santa Maria delta Celestia. Le projet de notre architecte ayant été approuvé , avait reçu un commencement d’exécution ; mais bientôt, on ne sait pourquoi, le travail fut suspendu, et après plusieurs années le tout fut détruit. Scamozzi fut cependant plus heureux auprès de Vespasien Gonzague, qui lui fit construire un théâtre dans le genre de celui de Vicence ; mais le sort ne voulut point encore qu’il nous fut conservé : nous n’en avons l’idée que par les dessins que l’auteur en a laissés.
Le sénateur Pierre Duodo , qui avait pour lui une amitié particulière , ayant été en Pologne pour présenter à Sigismond les hommages de la République , invita Scamozzi à l’accompagner. Celui-ci saisit avec empressement l’occasion qu’on lui offrait de mettre à profit un voyage qui étendrait ses idées , et multiplierait les connaissances dont il avait besoin pour le grand ouvrage dans lequel il se proposait d’embrasser l’histoire universelle de l’architecture et des monuments de tous les pays. Il accepta donc la proposition du sénateur, et il visita avec lui un graud nombre des principales villes de l’Allemagne.
De retour de Venise , il bâtit pour son illustre protecteur un palais près de Santa Maria Giubanica. On ne saurait dire ce qui empêcha qu’il ait exécuté, sur le grand canal, son projet d’un palais pour le cardinal Frédéric Cornaro , palais qui devait faire pendant à celui que Sansovino avait construit pour un sénateur du même nom. Enfin , et pendant qu’il .élevait de charmantes habitations près de Castel Franco, pour les frères Jean et George Cornaro, et à Loregia pour Jérôme Contarini, Venise le réclama tout entier , à l’effet d’achever les salles du Musée, mais surtout , les Nouvelles Procuraties de la place de Saint-Marc. Après un aussi remarquable ouvrage , qui sans doute est le chef-d’œuvre de Scamozzi , il semble qu’il serait assez inutile, du moins pour sa gloire, de passer ici en revue les nombreux édifices qu'il construisit dans le Vicentin, sur la Brenta et à Venise. On peut voir, sinon des dessins rendus , au moins des esquisses de la plupart de ces constructions, dans son ouvrage sur l’architecture, telles que les palais Feretti , Pruili et Goddi. Partout ce sont des plans fort réguliers , des élévations sages , des ensembles élégants et variés , dans lesquels il s’est montré digne successeur de Palladio , sans qu’on puisse dire pourtant qu’il ait égalé ce grand maître pour la pureté du goût , pour l’invention des plans, et cette heureuse fécondité d’idées aussi variées qu’ingénieusement appropriées à chaque entreprise. Il est arrivé à plusieurs des productions de Scamozzi d’être , comme on l’a déjà vu, privées, dans l’exécution , de la direction de leur auteur. Avide de gloire et infatigable , il eût mieux aimé succomber sous le poids des commandes de travaux qu’il recevait de toutes parts que d’en refuser une seule. A tant de soins et d’occupations , se joignait aussi le désir de publier son grand ouvrage de X Architecture universelle. C’était ou ce devait être une sorte d’encyclopédie de l’art, où se seraient trouvés réunis aux préceptes et aux règles les exemples de tout ce que l’Europe renfermait alors de
— STYLE DE LA RENAISSANCE
thèque, orna, de même que lui, son rez-de-chaussée d’un rang de portiques en arcades, décorées de demicolonnes d’ordre dorique ; de grandes figures , sculptées en bas-relief , en remplirent les tympans, et une tète ou mascaron saillant servit de clef aux archivoltes; puis, des sujets symboliques et variés couvrirent les métopes de la frise. Au-dessus de la corniche, s’éleva un stylobate coupé par les balcons en balustres des fenêtres du premier étage, lesquelles consistent aussi en arcades, mais d’une moindre ouverture que celles d’en bas. L’ordre de cet étage, comme à la Bibliothèque, fut aussi l’ionique, et cet emploi, observe M. Quatremère, offre ici une progression sensible d’élégance et de richesse. Indépendamment de cet ordre , adossé aux pieds droits des arcades, également ornées de figures et bas-reliefs dans leurs tympans et de tètes saillantes comme clefs dans les archivoltes , de plus petites colonnes du même ordre supportent l’imposte des arcades. La frise qui surmonte cet ordre fut décorée d’un délicieux bas-relief présentant un très-gracieux motif d’enroulement continu. Enfin, la partie supérieure, et qui constitue le deuxième étage, celui qui fut particulièrement l’œuvre de Scamozzi, se compose d’un ordre corinthien qui complète la série de ceux employés pai Sansovino. Des demi-colonnes engagées décorèrent les trumeaux des fenêtres, qui furent couronnées de frontons alternativement circulaires et triangulaires , soutenus par des petites colonnes d’un même ordre. Un entablement , qui règne sur toute l’étendue de cette longue ligne, couronne cette immense élévation.
Ce troisième étage , dit M. Quatremère, est celui dont on a fait un reproche cà Scamozzi, comme établissant
monuments remarquables en tout genre. Scamozzi ne pouvait réaliser son projet qu’en visitant personnellement les pays dont il voulait faire connaître les édifices. Dans cette vue , il cultivait avec soin l’amitié des principaux sénateurs de Venise que le gouvernement envoyait en ambassade chez les différentes nations de l’Europe, et c’est à ces liaisons qu’il dut plus d’une fois de faire, sans que ce fût à ses frais , de fort grands voyages dont la dépense eût été au-dessus de ses moyens. Ce fut ainsi qu’il fit quatre voyages à Rome et deux à Naples ; qu’il visita deux fois l’Allennagne , en revint la dernière fois par la Lorraine , et vit la capitale de la France , d’ou il revint a Venise , tenant minutieusement , et jour par jour , registre de tout ce qu’il voyait.
Tous ces voyages contribuèrent à répandre de plus en plus la renommée de Scamozzi et de son talent hors de sa patrie ; aussi lui demanda-t-on de toutes parts des projets et des modèles de palais. Mais il paraît qu’on ne fut pas toujours fidèle aux plans qu’il envoyait. On trouve de ceci une preuve certaine dans le palais de Robert Strozzi , à Florence , et dans le palais Ravascbieri à Gênes. Plus heureux à Rergame, il réussit, pendant le séjour qu’il y fit, à y élever, par l’ordre du podestat Jules Contarini , un des plus beaux palais qu’il ait composés, et qui est celui du Gouvernement. Il eut encore, à Bergame , l’occasion de présenter un projet de reconstruction pour la cathédrale, mais il ne fut pas exécuté. Cependant l’érection d’un monument religieux beaucoup plus considérable était réservée au génie de Scamozzi. L’archevêque de Salzbourg, voulant faire reconstruire la cathédrale de cette ville, l’invita à se rendre auprès de lui ; Scamozzi prit aussitôt la route de Trente, et arriva pour arrêter le plan du monument projeté. Après avoir pris sur les lieux toutes les instructions nécessaires, il revint à Venise , où il passa trois années à en mûrir le projet; et Temanza , qui en possédait les plans, coupes et élévations , ne tarit point d’éloges sur cette composition , qui fut enfin réalisée , mais ne reçut son dernier achèvement qu’après la mort de son auteur.
Son Idea deW Architettura universale l’occupa à toutes les époques de sa vie. Il avait établi d’abord son plan sur une division en douze livres, qu’il restreignit depuis à dix. Encore faut-il dire que, lorsqu’il annonçait dix livres dans le frontispice qu’il mit à la tête de son ouvrage, en 1625, dans le fait, chacune des deux grandes divisions n’en comprenait que trois livres. On croit bien qu’il avait effectivement composé les quatre autres; mais il est vraisemblable que, d’une part, le désir de les améliorer, et de l’autre, l’impatience de la publicité, lui firent mettre au jour cette production incomplète, et que la mort ne lui permit pas d’achever. Si Scamozzi, par l’importance qu’il semble avoir mise à cette œuvre, fonda sur son exécution un de ses premiers titres à la renommée, il lui sera arrivé, comme a beaucoup d’autres, de s’être mépris sur la nature propre de son mérite. La postérité n’a point du tout ratifié l’opinion qu’il avait conçue d’un travail également au-dessus et en dehors de sa capacité. D’Aviler nous semble en avoir très-bien jugé, et il a rendu à Scamozzi un vrai service, dans l’abréviation qu’il a faite de la partie de son traité, qu’on peut regarder comme classique, je veux parler du VIe livre, qui traite des Ordres, et dont il jugea encore nécessaire de supprimer beaucoup de choses superflues. Toutefois, on ne saurait refuser à Scamozzi d’avoir été un des plus savants architectes des temps modernes , et on doit le mettre au petit nombre de ceux qui ont fait autorité dans leur art. Le grand Blondel ayant à choisir, ainsi qu’il ledit, parmi les modernes, les trois architectes qui ont laissé les préceptes les plus conformes aux exemples de la belle antiquité , et qui ont reçu l’approbation universelle, a concentré son choix sur Scamozzi, Vignola et Palladio. On remarque même qu’outre cet honorable témoignage, il lui donne encore souvent le pas et la préférence sur tous.
Scamozzi s’était familiarisé, par l’étude de Vitruve , à ces recherches d’antiquité qu’un architecte lettré peut faire chez les écrivains latins. Ainsi, nous trouvons de lui des dissertations appuyées d’exemples et de faits puisés dans l'histoire ancienne sur les habitations des Grecs et des Romains. Nous ne dirons pas que sa dissertation sur les Scamilli impures de Vitruve ait éclairci entièrement ce que ces mots auront, peut être, toujours d’obscur ; mais ce genre de recherches prouve à quel point Scamozzi avait eu l’ambition d’embrasser toutes les parties de l’art auquel il s’était livré, et nous n’en donnerons qu’une dernière preuve en signalant l’essai de restitution qu’il fit de la maison de Pline le Jeune au Laurentum.
Enfin, sentant sa fin prochaine, quoique encore d’un âge peu avancé, et ne laissant point d’héritiers directs, il dicta à l’un de ses omis un acte testamentaire, où il a promulgué, de la manière la plus expresse, et ses sentiments habituels, et la haute opinion