LA LOGE DES LANCES
les plus petits comme clans les plus grands monuments du moyen âge en Italie. L’étude et l’enthousiasme pour les chefs-d’œuvre de l’antiquité romaine introduisirent dans l’architecture des souvenirs du paganisme, dans nos églises surtout ses mythes voluptueux et séduisants. Selon quelques critiques, ce fut la dépravation de 1 art, inspiré et né du christianisme. D’autres, au contraire, appellent ces innovations la renaissance de l’art de sa longue barbarie. Nous ne pouvons adopter aucune de ces opinions. L’art chrétien a eu son caractère, son originalité, sa grandeur. 11 est arrivé une époque où il fut détourné de la direction qui lui était propre, et il prit un nouvel essor. La foi manquait aussi bien aux masses, au public, qu’aux artistes. Les monuments d’architecture cessent de parler un langage alors que l’époque ne le comprend plus. Mais il n’est pas exact de dire qu’il y eut renaissance. Pour cela il faudrait admettre qu’il y eut mort, absence ou décadence. L’histoire prouve le contraire pour les deux premiers cas, et quant au troisième, justice enfin a été rendue à l’art du moyen âge et par la foule des artistes et par les antiquaires les plus éclairés comme doués du plus exquis sentiment du beau dans chacun de ses genres. On peut ne pas aimer l’architecture du moyen âge, de cette époque de mélancolie pour ainsi dire. L’anathème dont le christianisme frappa la chair ne devait être que relatif ; il ne représentait qu’une réaction forcée contre la brutalité des mœurs de la civilisation polythéiste. Le polythéisme n’offre qu’une violente et longue victoire de la force sur l’esprit, de la matière sur l’intelligence. Le catholicisme perpétua cette lutte malheureuse en ne marchant pas avec le développement et les progrès de l'intelligence et de la liberté; et la souffrance se prolongeait dans la vie des peuples du moyen âge, jusqu’à ce qu’au XVIe siècle on commença à proclamer qu’elle ne devait point être éternelle. La doctrine du péché originel, inventée au Y* siècle par saint Augustin, n’a pas peu contribué à assombrir les esprits pendant le moyeu âge. De là ce caractère mélancolique, de tristesse, qui est le cachet de toutes les œuvres d’art de l’époque qui sépare l’antiquité des temps modernes. Les arts grecs, consacrés aux divinités anthropomorphiques, sont gais, joyeux, sensuels. Ce sont ces caractères que ressaisirent les arts de la Renaissance, lorsque l’intelligence se développa et que la foi aux choses surnaturelles s’amoindrit insensiblement, pour faire place aux riantes beautés de la nature, aux joyeuses et libres conceptions de l’imagination, guidée, non plus par l’idée religieuse, mais par le développement de la raison et de 1 intelligence. Il n’y a donc pas eu renaissance aux XVe et XVIe siècles, mais transformation d’idées et puissante progression. Mais en cherchant son public, l’art se rapetissait, et il est encore aujourd'hui dans ces conditions. C’est un corps qui se meut sans âme, ou plutôt avec une âme engourdie qui cherche à se réveiller pour revenir à la vie et à l’existence.
Quant à la pioportion de la Loge des Lances, nous ferons remarquer qu elle est donnée par le triangle équilatéral. La distance du centre d’un pilier à un autre est la même que de la base et du centre du pilier, au point de centre de l’arcade ; de sorte qu’on a trois triangles équilatéraux placés sur une même ligne et formant la longueur de l’édifice. Prenant la distance d’un point de centre à l’autre des arcades, et la plaçant perpendiculairement sur un des points de centre, nous aurons la hauteur du monument. Ces proportions sont-elles dues au pur hasard? Nous ue le pensons pas.
Le détail du bel entablement que donne notre planche nous dispense d’en faire la description. 11 est d’une grande simplicité, et présente un mélange surprenant, mais heureux, de détails du moyen âge avec des méditions et des consoles antiques. Les six vertus théologales ou cardinales, qui se voient à l’extérieur entre les arcades, sont d’Andrea di Cione et, en partie, de Jacopo di Pietro.
Parmi les écussons qui ornent la frise, nous remarquons celui du pape, alors Innocent VI, Étienne d'Albert de Limoges, représenté par les deux clefs en sautoir; les armoiries du peuple, à champ d’argent et croix de gueule ; les armes des Guelfes, à champ d’argent et fleur de lis de gueule ; 1 écusson des d’Anjou, d’azur aux Heurs de lis d’or sans nombre, etc., etc. C’est sous les arcades de la Loge des Lances qu’on voit le célèbre Persée en bronze, de Reuvenuto Cellini (*) , avec son magnifique piédestal , orné de Jupiter, de Mercure, de Minerve et de Danaé ; la Judith et Holopherne, également en bronze, de Donatello ; un groupe en marbre blanc, appelé l Eulèvement des Sabines, et le combat d’Hercule et du Centaure, par Jean de Bologne. A l’entrée de 1 édifice, il y a deux lions en marbre blanc : l’un est antique, l’autre est de Flaminio Vacca.
(’) Il faut lire dans les curieux mémoires de cet artiste toutes les difficultés qu’il eut à combattre et à surmonter pour arriver à l’exécution finale de cette statue, critiquée par quelques-uns, et louée à juste titre par tant d’autres. Voyez les Mémoires de Benvenuto Cellini, liv. III, ch. 2 et suivants. C’est le grand-duc Cosme I de Médicis qui commanda, en 1345, la célébré statue du Persee au grand artiste florentin.