BIBLIOTHEQUE DE SAINT-MARC A VENISE
En 1360 , Francesco Petrarca, et, un siècle plus tard, le cardinal Bessarion, successivement archevêque de Nicée et patriarche de Constantinople, firent, à la république, le don de livres rares et curieux; ce dernier avait été , dit-on , porté à cette donation parce qu’il croyait qu’aucun lieu n’était alors plus commode et plus sûr que la ville de Venise pour conserver ce qu’il avait recueilli d’ouvrages grecs sur toutes les sciences, après tant de peines , de soins et de dépenses , mais surtout parce qu’il voulait particulièrement prouver sa reconnaissance à la grande cité qui lui avait fait l’honneur de l’inscrire parmi ses nobles. Riche de ces trésors, déposés depuis bien des années dans un local provisoire, la république prit enfin , en 1536 , la résolution de faire construire un monument digne de recevoir cette précieuse collection, et, dès ce moment, elle s’occupa du choix d’un architecte habile. Jacques Sansovino (*), qui avait succédé, après la mort du titulaire, à la surin-
(*) Jacques Tatti naquit à Florence en 1479. Dès ses plus jeunes années, il montra un goût si prononcé pour les arts du dessin, que son père, empressé de seconder ses heureuses dispositions, le proposa pour élève à un habile sculpteur, André Contucci, surnommé Sansovino, parce qu’il habitait la montagne de ce nom. Le maître , pensant à la gloire qui pourrait rejaillir sur lui-même, en cultivant un talent dont il prévoyait déjà les succès, lui prodigua les soins les plus assidus; de là naquit, entre André Contucci et Jacques Tatti , un attachement pareil à celui qu’un père porte à son fils, et ce fut ce sentiment, devenu alors public, que l'opinion se plut à consacrer, en substituant au nom de la famille de Jacques, le surnom de son maître. Une liaison d’amitié unit bientôt André del Sarte à Sansovino; et les deux amis, animés d’une ardeur commune, quoique dans deux arts différents, se livrèrent ensemble à l’étude assidue du dessin.
Il n’entre point dans notre intention d’envisager ici les nombreux travaux de sculpture que Sansovino produisit dans sa jeunesse et qui le placèrent au premier rang parmi les artistes de son époque, nous nous proposons seulement de réunir en quelques lignes, les principaux faits relatifs à la vie et aux ouvrages de cet homme célèbre, faits que nous emprunterons à l’excellente notice de AI. Quatremère de Quincy.
La grande pratique du dessin, qui contribua tant aux progrès de Sansovino comme sculpteur, dut aussi lui communiquer le goût de l’architecture. Ce goût ne put qu’augmenter par la liaison que le hasard fit naître entre lui et Julien de San Gallo , qui se trouvait alors à Florence; ce dernier l’emmena à Rome, où Bramante, dont il devint l’ami, lui donna de nombreuses occasions de connaître et d’étudier l’antique, et de se livrer à des travaux de tous genres. Alais l’excès du travail lui occasionna une maladie qui le força de regagner Florence, où l’air natal lui rendit la santé.
En 1515, l’entrée du pape Léon X dans cette ville devint, pour les artistes, le sujet d’une multitude de travaux de décoration, et Sansovino dut à cet événement de se trouver initié aux inventions de l’architecture. On le chargea de faire des dessins d’arcs triomphaux; mais il se distingua surtout par une œuvre décorative plus importante, qu’il partagea avec André del Sarte, son ami ; c’était une façade temporaire de l’église de Sainte-AIarie des Fleurs, façade qu’on exécuta en bois. Ce travail plut tellement au pape qu’il le chargea d’exercer de nouveau son talent dans un autre projet de façade pour l’église de Saint-Laurent, mais qui ne reçut point son exécution par suite de la jalousie de Alichel-Ange. Sansovino s’étant fixé à Rome pendant quelques années, exécuta plusieurs statues , et se fortifia dans l’architecture par des travaux qui commencèrent sa réputation. Le soin de rétablir sa santé lui prescrivit encore une fois de retourner à Florence, qu’il ne quitta que pour se rendre à Venise. Là, deux circonstances concoururent particulièrement à le retenir dans cette ville, qui devint pour lui une seconde patrie : la haute protection du doge Gritti et sa liaison avec Pierre Arétin et le célèbre Titien.
Mais bientôt arrive la mort de Buono, et Sansovino obtient la place et les émoluments dont avait joui l’architecte des vieilles Procuraties. C’est à cette époque qu’il faut placer la réparation qu’il fit aux coupoles de l’église de Saint-Marc. A partir de ce moment, les grandes entreprises vont lui fournir l’occasion de déployer tout son talent. On le charge, en 1532, de terminer le bâtiment de la confrérie de la Miséricorde; puis il commence, sous les auspices du doge Gritti, la construction de l’église de Saint- François de la Vigne. L’ancien bâtiment de la Monnaie menaçait ruine, et il fallait en construire un nouveau; ce fut sur Sansovino que tomba le choix du conseil pour cette exécution. Pendant le cours de l’année 1532, un incendie ravage une partie du palais du procurateur Cornaro; et bientôt, à la place de ces ruines, il élève un grand et magnifique monument. Enfin paraît ce décret qui ordonne la construction d’une bibliothèque pour servir de lieu de dépôt à la précieuse collection de livres donnée à la république par Francesco Petrarca et le cardinal Bessarion; le sénat voulant témoigner sa satisfaction à l’architecte de la Alonnaie, le charge de lui présenter un projet qu’il approuve, et c’est à la sagesse de son plan, à la beauté de ses dessins et au génie de sa conception qu’il doit l’honneur d’ériger le monument qu’on regardera désormais comme son chef-d’œuvre.
Tant de beaux ouvrages propagèrent au loin sa réputation, et Rome, qui avait vu naître son talent dans l’architecture, aurait voulu le posséder de nouveau. De son côté, la ville de Florence, où il avait débuté dans la sculpture, le sollicitait aussi. Mais Sansovino, voulant mettre la dernière main à toutes les grandes entreprises qu’il avait commencées, sut résister à ces instances. De nouveaux travaux vinrent encore le retenir; c’est ainsi qu’il se chargea successivement de la construction d’un magnifique palais pour Jean Delphino, ainsi que de celle de l’élégante Loggia, qui orne le pied du Campanile, puis de l’achèvement de l’église du Saint-Eprit, et de celle de Saint-Fantin.
Mais la fortune ne voulait point sourire toujours à Sansovino. Un funeste revers, qu’il éprouva pendant qu’il s’occupait des derniers travaux de la Bibliothèque, le conduisit en prison, d’où il ne sortit qu’avec peine et grâce à la protection d’un ambassadeur et au dévouement de ses amis.
Dans l’impossibilité de nous étendre ici dans une longue énumération des monuments qui furent élevés par cet architecte, et qui sont tous plus ou moins remarquables par un mérite particulier, nous nous contenterons de signaler encore l’école San Giovani degli Schiavoni, l’église de Saint-Martin, près de l’arsenal, et celle des Incurables; les Fabbriche Nuove sur le grand canal , et l’église de Saint-Geminiano, au fond de la place Saint-Marc.
— STYLE DE LA RENAISSANCE
tendance d'inspection de l’église Saint-Marc et des constructions adjacentes , et dont la réputation commençait à grandir , fut celui sur lequel on jeta les yeux pour l’exécution de cette entreprise. Mandé par le sénat, il fut donc chargé de fournir un projet; et, le dessin qu’il lui présenta ayant reçu son approbation, l’architecte se mit immédiatement à l’œuvre. Le lieu qu’on choisit pour l’emplacement de cette bibliothèque fut celui qui s'étend en face du Palais Ducal, se terminant d’un côté , vers la mer, contre la Monnaie , et , de l’autre, s’arrêtant auprès du Campanile, situé vis-à-vis de l’église de Saint-Marc.
Lorsque Sansovino conçut le dessin de la façade de son monument, il crut, non sans raison , qu’il devait être continué sur toute l’aile gauche de la place Saint-Marc; aussi lui donna-t-il la même hauteur qu’aux Procuratie Vecchie, qui lui font face , voulant ainsi produire une régularité convenable et une élévation proportionnée avec la place intermédiaire. Mais , s’il prit pour point de départ la hauteur de l’œuvre de Buono et de Lombardi, il n’entendit cependant pas accepter leur ordonnance, car, au lieu des trois étages qui forment l’ensemble de leur construction, Sansovino composa le sien de deux ordres seulement, qu’il surmonta , pour racheter la différence, d’une large frise décorée de sculptures et d’une balustrade comme couronnement. En agissant ainsi , cet architecte consentait bien à concourir , pour sa part , à l’exécution d’un ensemble de travaux qui concorderaient avec ceux antérieurs, mais dans lesquels, toutefois, il voulait marquer son passage et sa coopération par des idées qui lui appartinssent en propre et où il pùt faire briller le cachet de son génie. Telles sont , du moins , après l’inspection des choses , les conclusions qu’on en peut tirer ; et l’on regrettera toujours, pour la régularité, que Scamozzi, qui acheva l’œuvre de Sansovino après sa mort et compléta la place Saint-Marc en élevant ses magnifiques Procuratie, n’ait tenu aucun compte de la prévision de son prédécesseur.
La construction de la bibliothèque de Saint-Marc est toute en pierre d lstrie. Son ensemble, élevé sur trois gradins , présente, au rez-de-chaussée , un développement en longueur de vingt et un portiques , situés sur la Piazzetta; un retour de trois autres semblables , embrassant toute sa largeur , forme ses deux extrémités. Toute cette partie, qui est d’ordre dorique , se compose d’arcades soutenues par des colonnes adossées aux piliers; des mascarons ornent la partie centrale des archivoltes , et de grandes figures allégoriques , sculptées en relief, servent de décoration dans les tympans. Au-dessus règne un entablement qui offre une particularité dans l’histoire de l’art, et dont il sera parlé plus bas. L’étage supérieur est d’ordre ionique, et les arcades qui le décorent sont formées de fenêtres cintrées, rétrécies par de plus petites colonnes ioniques elles-mêmes; le reste de la décoration offre, comme au rez-de-chaussée, des colonnes adossées, des clefs ornées de sculptures, et des tympans remplis de figures allégoriques; des balcons occupent la partie inférieure de ces ouvertures. Ces deux étages sont surmontés d’un entablement dont la frise est sculptée avec la plus grande délicatesse, et où l’on a trouvé un moyen ingénieux de placer de petites baies, en forme de cartels, sans cependant nuire à l’harmonie de l’ensemble ; le cbamp de cette frise est , du reste, rempli d’une multitude de petits génies soutenant des guirlandes, et séparés par les baies et des mascarons qui se trouvent mêlés avec beaucoup de goût à cette composition. Une balustrade, décorée de pyramides et de statues représentant des divinités de la fable , dues au ciseau des principaux élèves de Sansovino , mais particulièrement de Thomas Lombard et de Danese Cattaneo , entoure le bord du toit et sert de couronnement à cette partie, couronnement qui n’aura été probablement placé que dans le but de cacher d’en bas la vue d’un comble fort exhaussé que l’intérieur du local avait nécessité.
On se rappelle que Sansovino , en concevant cette façade , avait eu l’intention de se raccorder en hauteur avec les Procuratie Vecchie, déjà depuis longtemps construites, c’est-à-dire , ajoute M. Quatremère, que prévoyant l’achèvement de l’aile gauche de la place de Saint-Marc, qui devait faire suite aux portiques de sa bibliothèque , il s’était imposé la sujétion d’une élévation déjà donnée, ainsi que de la dimension qui aurait dù faire la loi. Il nous semble , continue le judicieux critique , que ce fut la véritable raison qui engagea Sansovino à donner aux entablements de ses deux ordres la hauteur qu’on y remarque. En effet, l’entablement de son ordre dorique a, en hauteur, le tiers de la colonne, et celui qui couronne l’ordre ionique a plus de la moitié. Tout annonce donc, et la balustrade qui termine l’élévation le donne encore à penser, que l’architecte eut le besoin de porter celle-ci jusqu’à un certain point obligé. Toutefois, le talent de l’artiste fut d’avoir fait disparaître le résultat de cette sujétion , par la beauté et la variété des ornements dont il embellit sa façade. Les archivoltes et les tympans de toutes ses arcades sont remplis de figures sculptées. Rien de plus riche que la frise dorique, si ce n’est celle qui règne au-dessus de l’architrave ionique. C’est ici surtout que se manifeste
On doit encore à Sansovino beaucoup d’autres ouvrages non moins importants : tels sont, parmi les mausolées qu’il exécuta, le tombeau de l’archevêque de Chypre, dans l’église de St-Sébastien, et celui du doge Veniero, dans l’église de Saint-Sauveur; enfin, nous devons mentionner les belles portes de bronze dont il donna les dessins, et qu’il exécuta pour la sacristie de Saint-Marc.
Sansovino mourut à l’âge de 91 ans, le 27 novembre 1570.