‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 24 sur 55 · BIBLIOTHÈQUE DE SAINT-MARC A VENISE · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE DE SAINT-MARC A VENISE

avec évidence le dessein dont on a parlé d’exhausser l’élévation de cette façade. La frise dont il s’agit a presque autant de hauteur que l’architrave et la corniche ensemble.

Cette remarque n’est point, au reste, la seule particularité que présente la façade de cet édifice ; elle est encore célèbre par une prétendue difficulté architectonique dont Sansovino voulut occuper les architectes de son époque, et dont il crut avoir trouvé la solution : il s’agit du problème qu’il proposa de faû'e tomber juste une moitié de métope dans l’angle de la frise dorique. Nous savons, par son fils (¥), que cette difficulté ayant été connue dans toute l’Italie, beaucoup d’architectes envoyèrent des dessins, et que le cardinal Bembo lui-mème et monsignor Tolomei encouragèrent cette recherche. Mais , laissons encore parler ici M. Quatremère, ce juge si éclairé en matière de science et d’art, et qui nous semble avoir complètement résumé la question. Les Grecs, dit-il , dans les colonnades doriques de leurs temples , en terminaient les angles par un triglyphe qui ne tombait pas exactement à l’aplomb de l’axe de la colonne d’angle , et ils élargissaient graduellement l’espace des métopes aux extrémités de la frise. Les Romains ayant beaucoup modifié les proportions et le caractère de l’ordre dorique, au lieu de terminer l’angle de sa frise par un triglyphe, trouvèrent plus analogue à leur nouvelle disposition d’y établir une demi-métope, et c’est ainsi que Vitruve l’enseigne en se servant du mot semi-metopa ((*) **). Maintenant , les architectes modernes et les commentateurs , au lieu d entendre cette demi-métope dans un sens qui exprimât une mesure approximative , et par le fait une métope coupée en deux parties égales de chaque côté de l’angle , s’imaginèrent qu'il fallait qu’elle fût dans toute sa rigueur mathématique la moitié précise de la métope courante dans la frise, ce qui ne peut pas être, dès qu’on fait tomber l’angle de l’architrave à l’aplomb du nu de la colonne. Sansovino, opérant ici , non sur une ordonnance de colonnes isolées , mais sur des demi-colonnes adossées à des pieds-droits, imagina de donner non à la colonne d’angle , mais à un pilastre d’angle, le supplément d’un corps en retraite, ce qui lui permit d’allonger l’entablement, et, par conséquent, d'élargir l’espace de sa métope d’angle. Yoilà toute la solution de ce problème dont on fit alors du bruit, mais qui, comme on le voit, ne méritait ni d’être proposé ni d’être résolu.

L’arcade du milieu, sous la galerie située sur la Piazzetta , et qui sert d’entrée à l’intérieur, est ornée, sur ses jambages , de deux cariatides colossales , œuvres d’Alexandre Vittoria ; cette porte donne accès à un magnifique escalier (***), divisé en deux rampes, et dont la voûte est richement décorée de stucs et de peintures (****); cet escalier conduit à une antichambre, autrefois destinée aux leçons publiques des professeurs de philosophie et de lettres grecques et latines, et devenue depuis Musée des statues et objets antiques (*****), par suite de dons successifs offerts par le cardinal Dominique Grimani , Jean Grimani , patriarche d’Aquilée, et Frédéric Contarini, procurateur de Saint-Marc. Le changement de cette antichambre en musée est l’ouvrage de Scamozzi. Quoique l’espace fût exigu et qu’il présentât peu de ressources, on doit cependant avouer qu’il fit preuve d’une rare intelligence dans cette nouvelle disposition ; car il avait à lutter contre plus d’une irrégularité produite par des dispositions antérieures. Il parvint donc à établir, avec beaucoup d’accord, une ordonnance de pilastres corinthiens; puis, il convertit les fenêtres en niches, placées entre les pilastres qui soutiennent l’entablement où la voûte prend naissance , diminuant leur ouverture sans rien changer à l’harmonie extérieure de l’édifice. Quant à la disposition intérieure du local , dans son rapport avec les objets de sculpture

(*) Venezia, Citta nobilissima ec. lib. VIII, pag. 205.

(**) Il est probable que Sansovino établit sa recherche sur le passage du livre iv, chap. ni, où Vitruve dit : « Triglyphis lia « collocatis, metopæ, quæ sunt inter triglyphos , æque altæ sint, quam longæ ; item in extremis angulis semi-metopa sint « impressa, dimidia moduü latitudine. »

(***) Plusieurs exemples montrent qu’une grave responsabilité pesait sur les artistes du xvie siècle, et rendait parfois, ainsi que nous allons le voir, leur condition bien rude. Vers l’an 1545 , dit M. Quatremère, Sansovino s’occupait de terminer les grands travaux du monument de la bibliothèque, et il ne s’agissait plus que de voûter de l’autre côté la partie occupée par les bureaux des trois procuraties; mais la voûte, à peine terminée, s’écroula. On attribua cet accident à diverses causes. Selon les uns, c’était incurie et mal façon de la part des ouvriers; c’était, selon d’autres, l’effet d’une gelée extraordinaire survenue cette année. On prétendait ailleurs que l’ébranlement avait été causé par des décharges d’artillerie. Le plus probable est que l’architecte avait trop compté sur ses armatures de fer. Ce malheur eut les suites les plus fâcheuses pour Sansovino. Il fut mis en prison, destitué de son emploi d’architecte en chef, et condamné à payer mille écus d’or, en dédommagement de la perte occasionnée par sa faute, ainsi qu’on le crut alors. Il paraît toutefois que Sansovino parvint à se justifier. Ses nombreux amis, et Arétin a la tête, écrivirent en sa faveur. Mendozza , ambassadeur de Charles-Quint auprès de la république de Venise, sollicita son élargissement. L’affaire enfin s’arrangea ; Sansovino sortit de prison , et ce qui fait croire que ce ne fut pas à titre de grâce , c’est que l’amende à laquelle on l’avait condamné, lui fut remboursée, qu’il fut reintégré dans son emploi, et payé de nouveau pour le rétablissement de la voûte qui ne fut plus faite en pierre, mais en charpente, avec un lattis de roseau, sur lesquels fut appliqué l’enduit qui en forme la décoration.

(****) Les stucs sont d’Alessandro Vittoria, et les peintures de Franco et Battista del Moro.

(*****) Les morceaux les plus précieux de ce musée furent publiés sous le titre de : Museo feneto, 1740 43 , 2 vol. in-fol.

— STYLE DE LA RENAISSANCE

qu'il devait mettre en évidence , on convient qu'il était difficile d’y en imaginer une mieux appropriée à sa destination. En effet, l’espace, partagé en trois allées dans la longueur delà salle, par des massifs dont la hauteur répond à celle du soubassement de l’ordre , a donné le moyen de multiplier les places pour les objets d’art, et de les exposer de façon à ce que le spectateur pût en jouir facilement (*). La voûte de ce musée est surtout remarquable parles peintures qu’y exécutèrent Étienne et Christophe Rosa, très-habiles artistes en ce genre.

De ce musée, on passe dans la bibliothèque, qui occupe en longueur les sept dernières arcades de l’édifice vers le Campanile, et les trois de la largeur. On y admire particulièrement la voûte , qui est un véritable chefd'œuvre; elle présente vingt et un compartiments, qui servirent de champ de rivalité à quelques-uns des plus célèbres peintres du XVIe siècle, dont nous citerons les noms : Jules Licinius, Salviati, Jean-Baptiste Franco, Bernard Strozzi , surnommé le prêtre génois, Fratina, Jean-Baptiste Zelotti , Varotari, dit le Padouan , Paul Yéronèse et André Schiavone. Paul Véronèse emporta le prix pour ses figures de l’Honneur déifié , de la Musique, de la Géométrie et de V Arithmétique. Tous ces morceaux sont unis les uns entre les autres au moyen d’ornements, pleins de goût , peints par Semolci. Les portraits des philosophes, placés entre les fenêtres et dans les angles de la salle, sont de Tintoret et de Schiavone. Les salles de l’autre côté de l’édifice, jusqu’à l’extrémité sur la lagune, servaient aux divers bureaux des procurateurs de Saint-Marc; on y arrivait par la première branche de l’escalier dont on a parlé, et par un autre qui lui faisait face.

Telle était la disposition du monument conçu par Sansovino, mais qu'il ne lui fut pas donné de mener à fin ; car il ne conduisit son œuvre que jusqu’à la seizième arcade , ce qui résume ici ses travaux dans la construction de l’emplacement de la bibliothèque , du muséum et de l’escalier. La mort de l’architecte suspendit pendant douze années l’achèvement de cet édifice, et ce ne fut qu’après ce long espace de temps qu’on en chargea Vincent Scamozzi, travail que ce dernier exécuta d’une manière assez consciencieuse, en suivant les dessins de son prédécesseur.

Lorsque ce monument fut terminé , quelques critiques trouvèrent qu’il était trop bas par rapport au Palais Ducal qui lui fait face. Nous ne partageons point cette opinion ; il nous semble qu’il convient mieux de penser avec M. Selva (**), que Sansovino ne devait point se régler sur cette masse, mais bien plutôt sur la largeur de la Piazzella. Au reste , quelque critique qu’on en fasse, on ne peut nier que cet édifice présente de tels attraits de beauté réelle qu’il fait plaisir à tous, et a obtenu et obtient encore l’approbation générale. André Palladio , le plus grand des architectes , fait d’ailleurs un éloge complet de cette œuvre lorsqu’il dit dans la préface de son premier livre : « Que c'est l’édifice le plus riche et le plus orné qui peut-être ait été jamais fait « depuis l'antiquité ; » et l’Arétin la plaçait si haut , qu’il la trouvait au-dessus de l’envie.

L’intérieur répond bien, par la magnificence de son luxe , à la beauté de son aspect extérieur: là brillent de toutes parts et à profusion des richesses de tous genres : sculptures exécutées par les plus habiles artistes de l’époque; peintures dues au pinceau des maîtres de l’école vénitienne; dorures, stucs et marbres de prix, il semble , en un mot , que l’opulente et noble république ait encore voulu se surpasser en ne croyant rien faire de trop digne pour embellir le lieu où elle allait réunir et exposer publiquement les trésors d’art et de science qu’on lui avait légués !

Aujourd’hui, cet édifice est annexé au Palais Royal, et, depuis 1812, les livres et le musée furent transportés dans les salles du Palais Ducal.

(*) Quatremère de Quincy , Histoire de la vie et des ouvrages des plus célèbres architectes (**) Le Fabbriche piu cospicue di Jenezia , etc.

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