‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 25 sur 55 · CHATEAU DE CHAMBORD · texte numérisé non relu

CHATEAU DE CHAMBORD

A quatre lieues de Blois, et dans une vaste plaine de la Sologne, se trouve un monument qui , par son importance historique, excite à la fois et l’intérêt des voyageurs et l’attention des archéologues. Ce monument est le célèbre château de Chambord, dont la fondation eut lieu au XVIe siècle sur l’emplacement d’un vieux manoir féodal, démoli par notre illustre François Ier.

Les premières traces d’existence de la localité où il fut construit remontent , suivant toute apparence, à la fin du XIIe siècle; et les documents historiques nous apprennent que le nom de cet endroit, appelé d’abord Çamborium , se vit successivement , et suivant les modifications ou les phases diverses que subit notre langue, transformé en celui de Chambost, de Chambourg, et définitivement, en dernier lieu, de Chambord.

Bâti par les comtes de Blois, cet édifice consista longtemps en un château qui, après avoir été occupé pendant une longue période, finit par se voir abandonné et changé en un simple rendez-vous de chasse. Telle était, du moins, sa dernière destination, lorsque Louis XII l’acheta et le réunit au domaine de la couronne. Ce lieu , voisin du château de Bomorantin , dit un des meilleurs historiens de Chambord (*), habité par la duchesse d’Angoulême, mère de François 1er, fut souvent témoin des jeux de l’enfance de ce prince. Le jeune duc d’Angoulème y venait prendre le plaisir de la chasse, pendant que sa mère, éloignée de la cour à cause de la mauvaise intelligence qui régnait entre elle et Anne de Bretagne , première femme de Louis XII, était obligée de passer sa vie dans la retraite, tantôt à son château de Cognac, et, le plus souvent, à son logis de Romorantin.

Les expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier en Italie, eurent, comme on le sait, pour résultat de faire connaître aux Français cette grande révolution artistique qui venait de s’opérer dans ce pays, où des monuments d’un style nouveau étaient, comme à l’envi, érigés de toutes parts à la voix des Médicis et des autres grands personnages. Or, il est plus que vraisemblable que la vue des œuvres produites par cette transformation fit sur eux une impression profonde; car le vainqueur deMarignan, était à peine rentré dans sa patrie, qu’il voulut illustrer son règne par de grands travaux dont il avait évidemment puisé l’inspiration et le goût sur le sol italique; et, cette pensée arrêtée dans son esprit, le monarque marcha résolûment à l’exécution de son projet. Bientôt, des édifices somptueux furent ordonnés et entrepris sur différents points du rojaume; et, à l’exemple du souverain, les grands seigneurs et les hauts dignitaires couvrirent la France des plus magnifiques habitations. C’est à cette époque mémorable , d’un luxe et d’une richesse inouïes, que nous sommes redevables de ces charmantes résidences qui portent ou portèrent les noms de Fontainebleau, du Louvre, de Blois, de Madrid , de Chambord, de Saint-Germain, de Varangeville, d’Azay-le-Rideau, de Nantouillet, de Chenonceaux, etc., toutes constructions délicieuses dont l’étude ainsi que l’examen présentent à l’archéologue le plus grand intérêt.

Mais, si, comme nous venons de le dire, François 1er devint, par goût, un grand amateur des arts de l’Italie, il dut, comme prince, regretter que, pour mettre à exécution ses projets, il ne se trouvât point, dans son royaume, d’artistes initiés aux procédés et à la pratique de cette révolution artielle ; aussi , dans l’espèce de pénurie du moment, s'il est permis de m’exprimer de la sorte, ses désirs rencontrèrent-ils, pour leur accomplissement, certains obstacles qu’il ne put vaincre qu’à l aide de l’appel en France d’un certain nombre d’architectes et de sculpteurs italiens. La présence et le contact de ceux-ci eurent pour effet de produire immédiatement une scission et une division parmi les artistes français : les uns, ceux qui s’adonnaient plus particulièrement aux constructions religieuses, poursuivirent et continuèrent l’exercice de leur art dans le style de l’époque antérieure, et les autres, plus portés, sans doute, parleur nature, vers les nouveautés et le changement, se jetèrent avec ardeur dans cette voie nouvelle, où ils acquirent, dans des branches et à des titres divers, une grande réputation. Rappeler, en passant, les noms de Philibert Delorme, de Pierre Lescot, de Jean Bullaut, de Ducerceau, dans l’architecture; ceux de Jean Juste, de Michel Columb, de Jean Goujon, de Pierre Bontemps, de Germain Pilon, etc., dans la sculpture, c’est mentionner ici toute une pléiade de talents supérieurs, dont les œuvres s’écartaient complètement du style d’art en usage sous les règnes précédents. Or, l’existence de l’ancien genre d’architecture était donc très-sérieusement menacée parla préférence donnée au style italien, préférence qui se traduisait partout dans les nouvelles constructions civiles, lorsqu’un architecte blésois, Pierre Nepveu , qui avait travaillé aux châteaux de Blois et d’Amboise, chercha, dans son génie, une voie intermé-

(*j M. Merle, dans l’excellente notice qu’il en a publiée (pages 18 et 19).

— STYLE DE LA RENAISSANCE

dîaire, qui pût concilier les deux arts, et un moyeu de produire, par leur combinaison, une composition mixte, participant à la fois, par le plan et les dispositions, de l’architecture dite ogivale , et , par les éléments et les détails, du nouveau style italien, modifié par le goût français. L’occasion que cherchait cet architecte pour réaliser sa pensée se présenta tout naturellement à lui à l’époque où François Ier, voulant remplacer le modeste château, témoin de ses plaisirs de jeune homme, eut décidé la construction d’une résidence splendide, dont il devait faire son séjour favori. Nepveu fut charge par le roi de donner les plans du château de Chambord, puis de commencer immédiatement son œuvre. Les premières pierres en furent posées dès l’an 1523; et, à partir de cette époque, on employa beaucoup de monde à cette érection. Toutefois, lu captivité de François à Madrid ralentit peut-être les travaux; mais, en 1526, le monarque, à son retour d’Espagne, y donna une impulsion toute nouvelle; et, pendant l’espace de douze années, un nombre considérable d’ouvriers et d’artistes, dont on porte le chiffre à dix-huit cents, y travaillèrent, dit-on, sans avoir pu l’achever. Suivant les comptes du trésor, on dépensa, pour ces travaux, une somme de 444,570 livres, ce qui représente environ cinq millions de notre monnaie actuelle (*). L état des finances ne permit point aux successeurs de François Ier, Henri II, Henri III et Charles IX, de terminer cet édifice; cependant, ils y consacrèrent encore une assez forte somme. Chambord resta donc inachevé dans certaines parties. Tour à tour habitée par Louis XIII et par Gaston, frère du roi, cette résidence royale ne revit que sous Louis XIV sa vie animée des premiers jours. Le grand roi y ajouta plusieurs constructions, dont le caractère s’écarte malheureusement du style primitif. Vers le commencement du XVIIIe siècle, Stanislas, roi de Pologne, y fit un assez long séjour, après lequel elle fut abandonnée pendant l’espace de treize années. Mais, Louis XV, voulant récompenser d’une manière toute royale le vainqueur de Fontenoy, en fit don à l’illustre maréchal de Saxe, qui l’habita jusqu’à sa mort, en 1779. Le neveu du maréchal l’occupa ensuite ; puis, le château rentra dans le domaine de la couronne ; et, à dater de ce moment, commencèrent pour lui la solitude et l’oubli jusqu’à la révolution. A cette époque, l’existence de Chambord, comme celle de tout ce qui avait tenu, de loin ou de près , à la royauté, fut sur le point d’être sérieusement compromise; et, sans l’énergie de plusieurs dignes et honorables hommes de la localité, la France honnête et artistique pleurerait aujourd’hui ce remarquable château, comme elle pleure et regrette cette innombrable quantité de monuments et d’œuvres d’art en tous genres dont l’aveugle réaction révolutionnaire, la grossière ignorance et la stupide barbarie d’êtres voués au mépris des siècles nous ont à tout jamais privés. Mais, grâce à Dieu, l’édifice a vu ses plus mauvais jours. Ce château est maintenant la propriété de M. le duc de Bordeaux; et cette possession nous rassure sur son avenir. En prince intelligent et éclairé, le descendant de François Ier ne laissera point péricliter l’œuvre favorite de son aïeul; et Chambord, cette perle des châteaux français au XVIe siècle, ce monument unique au monde, recevra, sans nul doute, un jour, une restauration qui lui rendra sa splendeur première, car son possesseur sait très-bien la place immense qu’occupe cette construction dans l’histoire de l’art.

Maintenant, abordons sa description. — Les passions révolutionnaires et brutales, qui ont ravagé l’intérieur de l’édifice, en mutilant un grand nombre des insignes de la royauté, n’ont heureusement point attenté à 1 édifice lui-même; aussi, les parties qui sont incomplètes ne doivent-elles point être attribuées à des excès politiques, mais bien à une suspension de travaux et à un inachèvement, ce qu’indique d’ailleurs notre plan à l’aide de teintes différentes, dont la plus colorée comprend les constructions primitives. Dans son état actuel, ce monument, ainsi que beaucoup d’autres, est donc une œuvre inachevée, mais à laquelle manque particulièrement toute la portion méridionale.

L’aspect du château de Chambord , lorsqu’on le considère à une certaine distance , présente à l’observateur un effet étonnant et qui tient, par sa composition et sou ensemble, comme du fantastique. Cet immense développement de façade, cette multitude de parties supérieures qui s’élèvent en pyramides, ces llèches , ces tourelles, ces souches de cheminées qui couronnent l’édifice, tout cela produit sur l’esprit du visiteur certains sentiments de surprise qu’on ne peut rendre avec des phrases.

(*) On ne saurait donner assez d’eloges aux princes qui, mus par le sentiment des grandes choses, font ériger, pendant leur règne , de ces édifices dont l’exécution présente ix la fois ce triple avantage : de créer des travaux pour l’ouvrier, de répandre des sommes considérables, et surtout de produire des œuvres d’art. Ce serait, peut-être, ici le lieu de traiter assez sévèrement ces défenseurs officieux de l’argent des contribuables, qui croient toujours devoir crier à la prodigalité, parce que ce ne sont pas eux qui la commettent, prodigalités qui , en fin de compte, ne sont point des pertes , puisqu’elles constituent des œuvres d’art, nourrissent les vrais travailleurs, et font circuler dans le commerce des sommes qui l’enrichissent.

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