CHATEAU DE CHAMBORD
La composition du plan rappelle les données principales de quelques châteaux du moyen âge, c’est-à-dire, une enceinte munie de tours, et au centre de laquelle s’en élevait une autre plus importante qu’on nommait le Donjon (*). A Chambord, c’est aussi une vaste construction, fortifiée, aux quatre angles, de grosses tours circulaires. Une seconde construction, moins étendue, mais de forme carrée et garnie également, à ses angles, de tours plus petites que les précédentes, se trouve engagée dans la face septentrionale et renfermée dans l’enceinte ; elle forme la partie la plus importante de ce monument.
Considérée à l’extérieur, la disposition architectonique de cet édifice se compose de plusieurs parties superposées, comprenant un rez-de-chaussée et deux étages, au-dessus desquels s’élève la toiture. Quant au système particulier de décoration, il consiste en une ordonnance générale de pilastres que surmonte une corniche d’une forme assez remarquable. La partie supérieure du donjon est, ainsi que nous l’avons dit, une des choses les plus caractéristiques du château. Là, se développent, parmi les toitures coniques des quatre tours angulaires et de la cage de l’escalier central, une multitude de tourelles, de lucarnes, de cheminées, etc., aux formes les plus variées et les plus élégamment décorées, qui font, de cette portion de l’édifice, un morceau d’architecture sans pareil au monde , mais dont l’ensemble rappelle, par ses dispositions, l’aspect qu’offrait, aux XIVe et XVe siècles, la sommité de certains monuments.
Après avoir examiné rapidement l’extérieur, pénétrons à l’intérieur du château ; sa distribution particulière n’est pas moins intéressante à connaître. Dès l’abord , et lorsqu’on jette les yeux sur le plan, on y remarque un grand parti pris. Un escalier central conduit à tous les étages du donjon, qui sont coupés par d’immenses salles, sur les parois desquelles s’ouvrent des issues donnant accès aux appartements ainsi qu’aux tours angulaires ; de longues galeries, s’étendant à droite et à gauche de la façade septentrionale, relient les ailes au corps principal de l’édifice. Ceci posé, et pour abréger ici une description que nous trouverons un jour l’occasion de donner un peu moins incomplète , nous renvoyons, pour la connaissance ou la destination des parties principales , aux lettres que nous avons fait graver sur notre plan (**). — A représente le donjon, flanqué de ses quatre tours, B ; il est, comme nous l’avons dit, engagé sur l’un des côtés de l’enceinte, C, que fortifient de grosses tours, D. La porte d’entrée, E, introduit dans la cour d’honneur, F; une autre porte, G, donnait, primitivement, accès dans les fossés. I est la place de l’escalier central, et H indique autant de salles des gardes, existant aux divers étages. Mais en K se trouvaient, plus spécialement, les appartements du fondateur du château, et L était sa chambre à coucher. Des galeries, M, offrant des communications sur tous les points, conduisent à la chapelle, N, ou à l’oratoire, O. A l’angle nord-est de la cour d'honneur, se trouve un escalier, P, desservant toute la partie de l’édifice occupée par François Ier ; un autre escalier, Q, situé à l’angle nord-ouest, fut construit sous le règne d’Henri II. Nous avons, par la lettre R, montré la place d’un pont, construit à une époque postérieure, mais qui n’existe plus aujourd’hui; il s’étendait au-dessus du fossé, S.
Pour le moment, le lecteur voudra bien se contenter de ces indications sommaires qui font néanmoins connaître la distribution générale, ainsi que la destination particulière de chacune des principales pièces de ce château. Toutefois, il est, au nombre des différentes parties de l’édifice, une construction qui, à elle seule, constitue un véritable monument à part et sur lequel nous devons appeler plus particulièrement son attention , soit à cause de l’importance de sa composition, soit par l’art avec lequel il fut exécuté, soit enfin par le mérite de sa décoration. Il s’agit ici de l’escalier érigé au centre du donjon. Sa disposition ingénieuse est encore aujourd’hui , je crois, une des choses les plus curieuses en ce genre et une des œuvres les plus importantes parmi celles de la science du constructeur ; aussi, comme le remarque fort bien Blondel, on ne peut trop admirer la légèreté de son ordonnance, la hardiesse de son exécution, et la délicatesse de ses ornements.
Nous voudrions ajouter maintenant quelques mots sur la distribution de toutes les autres parties secondaires, et entrer dans quelques développements sur ces escaliers et ces issues , plus ou moins secrètes , qui eurent, dans les annales de Chambord, une intention particulière ; mais il nous faut abréger ; c'est pourquoi nous ne parlerons point des parties exécutées pendant le règne de Louis XIV.
Passant donc au jugement qu’on peut porter de ce château, et sous le rapport des dispositions quant au
(*) Il est à regretter que ce château ait perdu, lors du séjour de Stanislas, l’un de ses traits caractéristiques , qui , au point de vue des rapprochements, pouvait encore offrir quelque analogie avec les vieilles demeures féodales. Nous voulons parler de la suppression de ces larges fos5és, dont les eaux du Cosson baignaient, à l’origine, les parties inférieures de son enceinte.
(**) Ce plan est pris sur toutes les constructions du premier étage.
— STYLE DE LA RENAISSANCE
siècle où il fut érigé, et sous celui de la construction comme art de bâtir, nous dirons qu’à Chambord l’idée du moyen âge continue et persiste, malgré les innovations de la Renaissance; car, on y voit encore un donjon central, avec enceinte garnie de tours placées aux angles, et l’on y remarque aussi que, quoique l’art se soit modifié, une partie des artistes reste encore dans certaines données et sous l’influence de certaines habitudes dont ils ne peuvent se débarrasser. Or, le château, envisagé à ce point de vue d’étude, présente incontestablement un grand intérêt à l’archéologue. En effet, à part l’innovation italienne, qui domine seulement dans les détails, la conception et l’ensemble tiennent encore aux idées antérieures ; et si les éléments dénotent tout un air d’habitation privée, le plan et les formes principales offrent, au contraire, un certain aspect militaire. C’est donc une espèce de combinaison où l’on retrouve des traces évidentes de la vie rude et guerrière de la féodalité, mariées au luxe, à la sensualité et à la vie de plaisirs de la Renaissance. — En ce qui touche la seconde question, celle de la construction proprement dite, on doit reconnaître, avec l’un de nos plus éminents architectes, M. Léon Yaudoyer, que le caractère de cet immense édifice consiste dans une ordonnance d’architecture assez fine et délicate, appliquée sur des masses lourdes et presque barbares.
Mais, ce qui, après la partie architectonique, mérite incontestablement d’être signalé à Chambord, ce sont les travaux de sculpture, auxquels ont concouru, peut-être, plusieurs artistes célèbres du XVIe siècle. Toutes ces œuvres renferment une multitude d’ornements aussi délicats que variés, et d’une exécution fort remarquable. Il nous semble impossible d’entrer ici dans le détail et la description de tous ces chapiteaux , de ces niches , de ces caissons, etc., etc. , qui accusent une richesse d’imagination dont on ne peut se faire une idée qu’en présence des objets eux-mêmes.
Là se bornent, de nos jours, les seules magnificences de Chambord; car, la tourmente révolutionnaire, en s’appesantissant sur cette résidence, lui a fait de mauvais jours ; aussi est-ce à cette époque néfaste qu’il faut reporter la date de sa dévastation complète. Tout ce qui avait alors une valeur vénale fut pris et dilapidé. Le mobilier, qui était d’une richesse toute royale, a été vendu aux fripiers de Blois, d’Amboiseet d’Orléans ; les splendides chambranles des cheminées ont été brutalement arrachés ; les riches et brillantes tapisseries d’Arras furent brûlées pour en retirer les parcelles d’or et d’argent que renfermait leur tissu ; enfin, les meubles précieux qui garnissaient les divers appartements , éprouvèrent le même sort ; et ainsi furent anéanties , pour quelques écus et pour la plus grande satisfaction de quelques misérables, de magnifiques oeuvres d’art que nous regretterons à jamais !
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