CHATEAU D’AZAY-LE-MDEAU
De toutes les provinces de France, la Touraine est peut-être celle où l’on voit le plus grand nombre de constructions civiles du XVIe siècle, époque où l’architecture, régénérée par son retour aux principes de l’antiquité, produisait des édifices d’une élégance et d’une pureté de style presque inconnues jusqu’alors. Cette abondance d’habitations seigneuriales de la renaissance est facile à comprendre dans un pays si souvent honoré des visites de nos rois, et, par conséquent, de celles des princes, de leurs maîtresses et de leurs courtisans : toute cette partie du bassin de la Loire, qui s’étend d’Orléans à Angers, et où s’élèvent les splendides résidences de Blois, de Chenonceaux et de Chambord, peut donc être mise au nombre de ces terres classiques de la renaissance française, où l’on doit aller en étudier les spécimens les plus beaux et les plus variés.
Située sur l’Indre, à huit kilomètres environ de son embouchure dans la Loire, la petite ville d’Azay-le- Rideau dut avoir autrefois plus d’importance qu aujourd’hui, puisqu'elle fut entourée d’une enceinte fortifiée qui lui permit de soutenir plusieurs sièges pendant les guerres déplorables qui suivirent la bataille de Poitiers. Ce fut en 1520, lors de la pacification complète de la France, que Gilles Berthelot, seigneur d’Azay-le- Ridcau, fit démolir l’ancien château de cette ville, antique manoir, dont, le délabrement autant que les dispositions militaires, devenues inutiles, nécessitaient la reconstruction. Le nouvel édifice, celui qu’on admire aujourd’hui, fut bâti sur les dessins de Semblançay, dans une petite île de la rivière, qui, en cet endroit, se divise en plusieurs bras. Après avoir été, dit-on, habité quelque temps par la célèbre Diane de Poitiers, et avoir traversé les vicissitudes des guerres de religion, ce château est parvenu en la possession du marquis de Biancourt, son propriétaire actuel, dans un état de conservation et de fraîcheur qui cause autant d’étonnement que de plaisir. Nous n’entendons parler ici que de la conservation des façades; car l’intérieur, plusieurs fois modifié pour l’aménager suivant les goûts des divers siècles qu’il a déjà parcourus, a complètement changé de physionomie: c’est à peine si, avec les planchers et les gros murs, il reste quelques vestiges de son ancienne distribution ; seulement on peut encore reconnaitre que cet intérieur était divisé eu grandes salles ou chambres, comme c’était l’usage au XVIe siècle.
Le château d’Azay-le-Rideau se compose d’un corps de bâtiment unique, mais brisé à angle droit, flanqué de tours rondes, et dont les façades sont percées de baies à linteau droit, symétriquement disposées les unes au-dessus des autres, et formant comme autant de motifs séparés; un couronnement en mâchicoulis et en créneaux simulés rappelle, avec les tours et les fossés, les dispositions défensives des anciens manoirs féodaux, demeure de châtelains farouches et belliqueux. Au-dessus de ce couronnement militaire qui règne sur les trois quarts environ du pourtour de l’édifice, s’élèvent d’élégantes lucarnes en pierre, et un grand comble dont les angles sont ornés d’épis en métal richement profilés : il est inutile de dire que les tours ont chacune leur comble à part, de forme conique et également surmonté d’un épi. La décoration architecturale et la sculpture ont été sagement ménagées pour faire mieux ressortir la richesse du motif principal, qui, comme on le comprend, se trouve au-dessus de l’entrée. Cette espèce de frontispice (voy. pl. 3), derrière lequel se trouve un escalier remarquable, se compose de quatre étages de baies cintrées, de colonnes, de pilastres et de niches, et présente, dans sa décoration, quelques particularités dont nous parlerons bientôt. Des salamandres au milieu des flammes, qu’on y voit reproduites en sculpture, font allusion à la devise de François 1"; et cette autre qui s’y trouve inscrite, « Ung seul désir, » est sans doute celle du fondateur, dont les initiales sont sculptées sur le tympan des lucarnes du comble.
Il est vraiment inconcevable qu’aucun dessin sérieux, qu’aucun travail écrit n’ait été publié sur l’édifice remarquable qui nous occupe, comme on l’a fait pour la plupart des autres châteaux de la même époque, avec lesquels il peut cependant marcher de pair sous le rapport du mérite artistique. Construit à la plus belle époque de la renaissance, le château d’Azay-le-Ridcau est une habitation charmante, tant sous le rapport de la situation que sous celui de l’art : contemporain de Chenonceaux et de Chambord, il offre plus encore peut-être que ces célèbres résidences une pureté dans le style, une élégance et un bon goût dans la décoration, qui, joints à une simplicité sans pauvreté, sont les compagnons inséparables d’une architecture parvenue à son apogée. Néanmoins on trouve encore dans la disposition de quelques-uns de ses détails une réminiscence frappante de l’art du moyen âge. Les meneaux qui divisent les croisées, et surtout les niches étagées sur les trumeaux du frontispice, niches qui offrent tant d’analogie avec celles du portail méridional de Saint-Eustache de Paris, sont, avec les tours et les mâchicoulis, la conséquence la plus évidente de cette influence d’un style qui, pour être abandonné, n’en laissait pas moins subsister encore quelques racine vivaces. Cependant il est possible que ces tours, ainsi que les autres dispositions militaires, n’aient été con-
— STYLE DE LA RENAISSANCE
servées que pour donner du mouvement aux façades, ou pour inspirer de la terreur au profit de la vanité de châtelains qui n’avaient plus, comme autrefois, une armée de gens de trait à leur disposition. Quelques analogies avec les châteaux de Gaillon et de Chambord se remarquent aussi dans quelques autres détails : ainsi, malgré l’exécution plus méplate de la sculpture, malgré la forme moins aiguë et moins déchirée des feuilles, la composition générale des chapiteaux , la disposition des sujets, et jusqu’au choix des ornements , semblent inspirés sur le premier de ces édifices ; au second paraissent empruntés les couronnements des lucarnes.
Le besoin qu’on éprouve en France d’une architecture nationale en rapport avec nos goûts et nos mœurs, qui ne soit ni celle de l’antiquité ni celle du moyen âge , problème important dont se sont déjà occupés beaucoup d’architectes de mérite, n’a pas encore été résolu d’une manière bien satisfaisante. Quel autre style que celui de cette belle époque de la renaissance conviendrait mieux, selon nous, pour nos constructions actuelles, surtout si l’on sait y modifier habilement certains détails peut-être trop originaux, et trop en rapport avec les goûts du XVIe siècle?
— BIBLIOGRAPHIE
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