‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 28 sur 55 · FOUT I)E SAINT-ANDRÉ, A VENISE · texte numérisé non relu

FOUT I)E SAINT-ANDRÉ, A VENISE

Les progrès que fit, au XVIe siècle, la science delà guerre en général, par suite de la découverte de la poudre à canon et de l’emploi des armes à feu, amenèrent bientôt tout un nouveau système dans la construction et la disposition des monuments militaires, érigés pour la défense des villes. Or, parmi les architectes italiens qui s’occupèrent plus particulièrement alors de cette catégorie d’édifices, celui qui comprit le mieux les besoins de son époque et qui se distingua surtout par les œuvres les plus remarquables, est certainement le célèbre Yéronais San-Micheli. Cet artiste, qu’une intelligence toute particulière avait porté vers ce genre de travaux, eut, à ce qu'il parait, durant cette époque, de nombreuses occasions de manifester son talent dans un assez grand nombre d’œuvres, qui se recommandent presque toutes par des qualités qui dénotent ses grandes connaissances en la matière, telles que la disposition des bastions par rapport à l’établissement des feux destinés à protéger et à défendre les places en cas d’attaque , le système particulier des distributions intérieures, etc., toutes améliorations nouvelles dont les portes de Vérone, le fort du Lido, etc., peuvent donner une idée ; et ces dispositions, comme on le pense bien, firent une révolution complète dans l’art des constructions militaires.

On comprend, par ce que nous venons de dire, que le talent de cet architecte, ainsi que sa spécialité, le firent souvent rechercher par les princes et par les monarques les plus illustres de son siècle ; et l’on cite , entre autres, François Ier et Charles-Quint, qui tentèrent auprès de lui des démarches infructueuses afin d’obtenir le concours de son art et de ses lumières pour l’exécution des travaux de fortification dont ils voulaient entourer quelques-unes des villes de leurs royaumes. Mais San-Micheli quitta peu le sol italique; et même, le plus grand nombre de ses conceptions en ce genre se trouve à peu près réuni sur un espace assez restreint. L’histoire et la critique signalent particulièrement, comme l’une de ses œuvres les plus importantes, le fort de Saint- André, du Lido, à Venise (*).

L’érection de ce monument tient, suivant le rapport des historiens , à cette pensée qu’eut alors le conseil de la république de faire ériger, à l’entrée du port du Lido, une construction de défense qui protégeât cette ville contre toute tentative du dehors. Le sénat ne se dissimulait point, à cause du choix du terrain et de sa constitution , toutes les difficultés que présentait une telle entreprise ; mais , convaincu que la science et le talent de San-Micheli sauraient les vaincre, il n’hésita point à le charger d’en étudier tous les moyens d'exécution. En effet, ces obstacles, loin de l’effrayer, ne lurent, au contraire , qu’un stimulant pour cet artiste. Il se mit donc avec ardeur à l’œuvre ; et, après bien des études , des recherches et des veilles , mais dans un laps de temps assez court, il conçut un projet ou un modèle si satisfaisant , qu’il reçut aussitôt l’ordre de l’exécuter.

Voici comment il procéda : on avait regardé jusque-là comme une chose impossible qu’il parvînt à établir d’une manière solide et durable, surtout sur un sol marécageux et battu continuellement par les vagues de la mer, un monument d’une grande importance. Il prit donc, et avant tout, les mesures nécessaires pour affermir son terrain et lui donner une constitution solide et capable de supporter une masse énorme. Circonscrivant alors l’espace que devait occuper le fort, avec une double rangée de pilotis remplis de terre, il fit creuser le sol; mais, dans ce travail, il eut souvent à lutter contre l’envahissement des eaux, qui s’infiltraient de tous côtés. Néanmoins , San-Micheli , grâce à son talent et à son expérience, surmonta bientôt cet incessant obstacle ; et, après avoir établi ses fondations à l’aide de couches ou d’assises superposées de gros blocs en pierre, il parvint à élever la base de sa citadelle au-dessus du niveau des eaux : cette première opération terminée, opération qui, par sa nature, présentait de grandes et nombreuses difficultés, cet architecte s’occupa de la construction supérieure du monument militaire proprement dit.

Mais, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres analogues, l’envie et la jalousie cherchèrent à se faire jour et à répandre sur cette œuvre mille bruits plus ou moins calomnieux; on alléguait particulièrement que la grosse artillerie , dont cette forteresse devait être pourvue , en causerait infailliblement la ruine, si l’on venait à s’en servir. Convaincu de la solidité de sa construction, San-Micheli pria le sénat de réduire à néant de telles calomnies; et il obtint, comme preuve de justification, qu’on transporterait immédiatement dans ce fort les plus grosses pièces de l’arsenal; qu’on les disposerait partout où l’on en pourrait placer, et , qu’après y avoir introduit une charge extraordinaire, on mettrait le feu à toutes dans un seul et même instant. A un jour dit, l’expérience en fut faite; et, malgré l’action que dut nécessairement avoir un tel ébranlement sur

(*) Cette dénomination lui vient, dit-on, de la proximité où il se trouve d’une église consacrée à ce saint, et qui est située dans l’ île voisine.

— STYLE DE LA RENAISSANCE

un édifice nouvellement bâti, la construction n’offrit aucune lézarde et resta dans une intégrité complète. L’envie seule fut alors obligée de se taire, et le mérite de l’architecte en sortit triomphant.

Les recherches scientifiques de Temanza et de Sel va , qui ont fait, de cet artiste et de ce monument , une étude approfondie, vont maintenant nous servir de guide dans la description rapide de la partie supérieure que nous allons entreprendre. — Ce fort ou cette espèce de citadelle est , disent-ils , une défense si bien adaptée aux dispositions de la mer et des canaux qui l’entourent que, si on avait à l’établir aujourd’hui, on ne pourrait faire autrement. On doit encore ajouter que la beauté de l’ouvrage répond, de tout point, à la solidité de sa force. Il est construit par assises horizontales de gros blocs en pierre d’Istrie, taillés en bossages, genre d’appareil qu’employa presque toujours San-Micheli pour les parois ou parements extérieurs de ses constructions militaires.

La partie antérieure présente six faces ou fronts, disposés sur des plans divers, mais dont quatre affectent des lignes droites et deux des figures légèrement courbes, au centre desquelles s’élève une espèce de façade. Sur ces six fronts, sont ouvertes, à fleur d’eau et de distance en distance, une quarantaine d'embrasures, destinées au jeu des pièces de canon. L’artillerie, placée à la droite du fort, enfile le canal intérieur, et celle de gauche défend l’entrée du côté de la mer ; de manière que si une flotte ennemie tentait de pénétrer dans le port, ses vaisseaux seraient tous atteints sans qu’un seul coup fut perdu. Chacune des embrasures est ornée, à sa clef d’arcade, d’une tète ou mascaron, sculptée par un habile artiste. Ces ornements, remarque avec raison Selva, sembleraient peut-être d’un luxe inutile dans une forteresse exposée à recevoir le feu de l'ennemi; mais San-Micheli, continue-t-il, pouvait raisonnablement se les permettre, dans un ouvrage érigé plutôt pour la magnificence que pour l’absolue nécessité de la défense. Une corniche, d’un profil remarquable, couronne chaque face, dont la partie supérieure est occupée par un talus en terre. Le centre delà construction, avons-nous dit, présente une espèce de corps en saillie, qui sert de porte d’entrée. C’est là que fut plus particulièrement réservé tout le luxe de la décoration. Trois arcades, portées par un soubassement et décorées de colonnes doriques à bossage, soutiennent un riche entablement où l’on a représenté les emblèmes de la république de Saint-Marc. Aux angles de la partie supérieure sont deux écbanguettes destinées aux soldats de la garde du fort. La tour rectangulaire qu’on voit en élévation derrière cet ensemble, s’élève sur un plan un peu plus éloigné. Son érection a pour but de dominer et de découvrir au loin, afin de pouvoir signaler l’approche de l’ennemi, en cas d’attaque. A l’intérieur de cette construction centrale et avancée, San-Micheli disposa un corps de garde qui communique, par des portes latérales, aux galeries continues ou casemates, dans lesquelles s’ouvrent les embrasures dont nous avons parlé. Ces embrasures correspondent, sur la partie postérieure des galeries, à des espèces de niches assignées aux artilleurs pour la confection des choses nécessaires au service de la défense. Les glacis, les terre-pleins, les places et les quartiers sont d’une telle largeur, qu’on ne peut guère trouver une citadelle dont les dispositions soient, en même temps, et plus commodes et plus formidables que celle-ci. On devait même y construire une très-belle place, qui n’a point été exécutée.

Nous devons ajouter, en finissant, que maintenant ce fort ne serait plus propre, de nos jours, à l’usage pour lequel il avait été érigé naguère.

Telle est, en peu de mots, cette construction, bâtie au XVIe siècle, pour protéger l’entrée du port dite du Lido, monument dont les longs murs rougeâtres, que couvre une assez abondante végétation, présentent à la fois et un aspect imposant et un effet des plus pittoresques.

— bibliographie;. —

1° Vasai i (Giorg.) , Le vite de piu cccellenti pittori, scultori ed architetti ; Firenze, 156S, 3 vol. in-4°.

2° Temanza (Tom.), Le vite de' piu celebri architetti e scultori venez/ uni che fiorirono net secolo XVI; Venezia, 1778 , 2 vol. in-4°.

3“ Selva, Elogio di Michel Sammicheli, architetlo civile e militare;

Roma, nella stamperia de Romanis; 1814, in-8°.

4° Diedo (Anton.), Fabbricche piu cospicue délia citta de Venezia. Quatremère de Quincy, Dictionnaire d'architecture. — Hist. de la vie des principaux architectes.

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