‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 29 sur 55 · TOMBEAU DES CARDINAUX D’AMBOISE, A ROUEN · texte numérisé non relu

TOMBEAU DES CARDINAUX D’AMBOISE, A ROUEN

Georges d’Amboise, qui fut archevêque de Rouen, cardinal et légat du pape , était fils de Pierre d’Amboise, seigneur de Chaumont et de Meillan, chambellan de Charles YII et de Louis XI, et d’Anne deBueil, fille du grand-maitre des arbalétriers; il naquit au château de Chaumont, en 1460. Des lage de quatorze ans, il obtint, par l’influence de sa puissante et antique famille, detre nommé à l’évêché de Montauban. Placé plus tard sur le siège archiépiscopal de Narbonne , il l’échangea contre celui de Rouen , afin de se rapprocher du duc d’Orléaus , gouverneur général de la Normandie , dont il possédait l’affection. De son côté , il était entièrement dévoué à ce prince , et il partagea sa mauvaise fortune après la bataille de Saint-Aubin : aussi , lorsque , par la mort de Charles VIII , le duc d’Orléans monta sur le trône , il nomma Georges son premier ministre, et ne cessa de lui accorder toute sa confiance. Le vertueux prélat, au reste, s’en montra digne en tout point; car, indépendamment de la grande habileté dont il fit preuve dans la direction des affaires politiques , il parvint encore , par sa bonne administration du trésor de l’État , à diminuer les charges qui pesaient sur le peuple. Il a mérité , a-t-on dit, d’être associé au beau surnom qui honorera éternellement la mémoire de Louis XII.

Aimant vivement les arts ainsi que tous les membres de sa famille , que M. Dusommerard a appelés les Médieis français , Georges d’Amboise, qui jouissait d’une immense fortune , a fait élever un nombre considérable de constructions, dont la plus célèbre est le château de Gaillon , dans lequel il déploya un luxe extraordinaire. Naturellement libéral , il se montra surtout généreux envers la ville de Rouen , qui lui doit , indépendamment de plusieurs fontaines, l’achèvement de la fameuse Tour de Beurre (*) , le portail occidental de la cathédrale , le palais de justice et le bureau des finances, monuments admirables qui , en même temps qu’ils témoignent de la munificence du prélat , montrent aussi qu’il affectionnait particulièrement la grande cité où son nom est resté populaire.

Après une vie bien remplie , laquelle , comme oa sait , appartient à 1 histoire , Georges d’Amboise mourut à Lyon , le 25 mai 1510. Ses obsèques, qui coûtèrent 30,000 livres , furent magnifiques. Les princes du sang y assistaient, ainsique plusieurs ambassadeurs, et un nombre prodigieux de prélats, de prêtres et de gentilshommes. Le corps, transporté à Rouen sur un char funèbre, que ne cessait point d’entourer une troupe de cent porteurs de cierges qui se relayaient, et reçu partout avec les honneurs dus aux rois, y arriva le 29 juin, et, après de nouvelles et somptueuses cérémonies, fut inhumé dans la chapelle de la Vierge de la cathédrale, suivant le désir que le cardinal avait exprimé en ces termes, dans son testament : «S’il plaît à Messieurs du cha- « pitre , ils feront mettre mon corps devant Nostre-Dame , en la grande chapelle , où sont enterrés mes prédé- « cesseurs; et pour faire ma tombe, je oi donne deux mille écus au soleil, et je entends qu’elle soit de marbre. «

C’est à un des archéologues les plus distingués de la Normandie , M. A. Deville , qu’on est redevable du nom, longtemps ignoré , de l’artiste qui a réalisé le vœu de Georges d’Amboise. Nous empruntons les intéressants détails qui vont suivre , à l’ouvrage (**) où cet auteur a consigné l’heureux résultat de ses investigations dans les archives de la cathédrale , genre de recherches qu’on n’imite point assez, et qui, cependant , amèneraient, suivant toutes les probabilités , de nombreuses découvertes sur les constructeurs du moyen âge, et sur la terminologie, si peu connue, qui était en usage alors.

En 1513 , les membres du chapitre se plaignaient qu’on n’eût point encore élevé de monument à leur ancien archevêque. Les trois années suivantes se passèrent cependant avant qu’on en commençât un. Néanmoins, pendant ce temps, le plan du tombeau avait été soumis à l’approbation du chapitre , qui , après plusieurs délibérations, finit par l’adopter. Pour l’exécuter, on pensa d’abord à faire choix d’un certain Pierre Valence , maître maçon de la ville de Tours , dont le talent avait été remarqué lors de la construction du château de Gaillon. En conséquence on envoya à Tours un exprès, «pour avoir son oppinion sur le faict de lad. sépulture , « et pour sçavoir s’il voudroit entreprendre l’ouvrage d'icelle avec ses compagnons. » Il n’accepta point, à ce qu'il parait, car ce fut en définitive l’architecte de la cathédrale qui en fut chargé. Il s’appelait Roullant le Roux , et doit certainement être compté au nombre des plus grands artistes du XVIe siècle. Tl reçut pour ses honoraires, en deux paiements , la somme de quatre-vingts livres.

Dès l’an 1516, on avait commencé à réunir et à préparer dans l’atelier les matériaux nécessaires. Ainsi cette année même on acheta , au prix de 4 livres le pied cube, pour 847 livres 10 sous d’albâtre , à un marchand

(*) Ainsi nommée parce qu’elle fut bâtie principalement au moyen des aumônes données par les fidèles en échange de la permission de faire usage du beurre pendant le carême.

(**) Voyez à la Bibliographie de notre notice.

— STYLE DE LA RENAISSANCE

de Dieppe nommé Duvanrosay. Toutefois ce fut seulement en juin 1520 qu’on posa la première pierre. Au milieu de l’année 1521 , la masse du tombeau était en place, mais ce ne fut que le 3 janvier 1525 que les statuaires y mirent la dernière main.

« De 1520 à 1521 , dit M. Deville, il y eut jusqu’à dix-lmit maçons ou tailleurs de pierre employés. Ce nombre descendit successivement à quatre. Ils étaient payés à raison de cinq sous par jour. Les sculpteurs, autrement dit les y maginiers , dont le nombre varia de huit à deux , recevaient entre six sous et sept sous et demi. Un seul d’entre eux , sans doute comme leur chef , si ce n’est comme le plus habile , avait vingt sous par jour pour lui et un serviteur. Il s’appelait Pierre Desaubeaulx ou Desobeaulx, et était né à Rouen. On nomme après lui Reynaud Thérouyn, Jean Chaillou, André le Flament, Mathieu Laignel, et Jehan de Rouen. Ce dernier n’est cité qu’une seule fois et comme ayant ébauché une statue.

« Pierre Desaubeaulx , Reynaud Thérouyn et André le Flament reparaissent dans tous les comptes jusqu’à la fin du travail. Mathieu Laignel et Jean Chaillou avaient été remerciés antérieurement. Les ouvriers étant tous payés , d’après les registres , à la journée et non à la pièce , on ne trouve malheureusement pas dans les comptes la désignation des morceaux de sculpture sortis de leur ciseau respectif. Cependant, d’après quelques indications et la comparaison que j’ai pu faire avec d’autres sculptures connues, il paraît certain qu’on doit attribuer spécialement à Pierre Desaubeaulx les figures d’apôtres de la partie supérieure, et à Reynaud Thérouyn et André le Flament les jolies figures de la base.

« Deux peintres de Rouen, qui avaient déployé leur talent dans la décoration du château de Gaillon , en 1508 et 1509, Richard Duhay et Léonard Feschal, furent chargés de la peinture du tombeau, moyennant cent quatre-vingts livres tournois. Le 8 juin 1521, ils donnaient quittance finale pour le marché qui avait été passé avec eux. » Le prix total de la dépense fut de 6,952 livres 16 sous et 4 deniers, dépassant ainsi de moitié la somme ordonnée par le cardinal.

Le tombeau, placé entre les deux piliers de la travée qui touche à l’apside de la chapelle de la Vierge, du côté du midi, est adossé à la muraille, et consiste en un riche soubassement en marbre, qui porte les statues des cardinaux. Celles-ci se détachent sur un fond de sculpture en albâtre, recevant la retombée d’une voussure suspendue ; cette voussure soutient un entablement que surmonte une sorte d’attique, terminé par un amortissement composé de petites tourelles et d’arabesques évidées et pyramidant.

Le soubassement, appuyé sur un socle en pierre, est flanqué de deux pilastres se présentant d’angle, et ayant leur fut orné d’arabesques, de même que les sept autres plus petits qui en garnissent le dé. Ces derniers, élevés sur une base en marbre noir d’un profil assez fin , qui leur est commune avec les grands pilastres , ont leurs arabesques toutes différentes et terminées par une petite figure de moine en prières. Sur leurs capricieux chapiteaux portent des consoles chargées de figures fantastiques tenant des cartouches ; ces consoles soutiennent à leur tour une corniche formant le hord de la table en marhre noir, sur laquelle sont posées les statues.

L’inscription suivante est gravée en lettres d’or sur la tranche :

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