ÉGLISE DE SAINT-ZACHAIUE A VENISE
Quelques années avant la fondation du monastère de Saint-Zacharie par les doges Angelo et Giustiniano (809-827) , il avait été élevé, près de ce couvent , une église qui fut aussi dédiée au père du Précurseur, et dont l’évêque Magno passait pour être le fondateur. Voici comment les historiens de Venise rapportent cet événement : Au commencement du IXe siècle, disent-ils, ce saint pasteur, ayant été forcé d’abandonner avec ses ouailles la ville d’Uderzo, qui était alors menacée de destruction par Rothaire, roi des Lombards, vint se retirer dans les Lagunes; et là, après y avoir fondé successivement quatre églises, il eut, ajoutent-ils, une vision dans laquelle saint Jean-Baptiste lui donna l’ordre d’en ériger encore deux nouvelles sur les lieux qu’il lui désignait; l'une devait porter le nom du Précurseur, tandis que l’autre serait dédiée à son père Zacharie. Telle serait eu peu de mots l’origine du monument qui forme ici l’objet de cette notice; car l’historien Corner fait très-bien remarquer qu’on doit ajouter peu de foi à tout ce qui a été dit par certains auteurs, trop crédules, sur la fondation de ce monastère et de cette église, dont ils veulent faire remonter la date au pontificat d’innocent 1er (401-417). Suivant celte opinion, il faudrait admettre que l’érection du monastère et de l’église aurait précédé de beaucoup la construction de l’église dédiée à saint Jacob le Majeur, apôtre, dans le Rialto, église que tous les historiens venètes regardent cependant comme celle qui fut élevée la première en date dans h ville. Selon toute probabilité, l’église consacrée sous le vocable de Saint-Zacharie fut donc élevée vers l’an 817, sous le dogat de Giustiniano Participazio. L’empereur byzantin Léon, dit l’Arménien , qui vivait à cette époque (813-820). contribua, dit-on, par ses libéralités, à l’érection de cet édifice; fait, au reste, dont on aurait acquis la preuve à laide d’un document émané de Giustiniano lui-même, si l’on peut s’en rapporter à celui qui a été recueilli et publié par Sansovino dans le premier livre de son ouvrage sur la ville de Venise. Deux siècles plus tard, en 1 105, cette première église ayant éprouvé les ravages funestes d’un terrible incendie, on dut songer à la reconstruire ; mais, cette fois, l’édifice fut assez heureux pour traverser les âges et subsister, sans nouveaux sinistres, jusqu’au milieu du XVe siècle. Vers cette époque, qui marque ici la dernière phase de l’histoire de cet édifice, gravement endommagé par le temps qui commençait à le faire tomber en ruine, les religieuses prirent la résolution d’élever une nouvelle église, mais en lui donnant des proportions plus considérables, et en y déployant aussi, selon les ressources et les idées d’alors, beaucoup plus de magnificence. Elles donnèrent donc l’ordre de rassembler, à cet effet, des marbres de choix et d’un grand prix, ce qu’on exécuta ; et, dans le courant de l’année 1456, on commença ce dernier monument, fait qui eut lieu sous le dogat de Eoscari. S’il faut en croire les récits laissés par les historiens de cette ville, les fidèles auraient, eux aussi, contribué à l’érection du monument; et ils y auraient été excités par le désir de pouvoir profiter des indulgences qui furent accordées à cette occasion , en 1 456 , par le pape Calixte III, en 1458 par Pie II, et en 1485 par Innocent VIII , indulgences qui remettaient les péchés de tous ceux qui auraient concouru , par une offrande volontaire, à l’exécution ou à l’achèvement des travaux de cette église. Le Sénat lui-même voulut aussi , dans cette circonstance , coopérer à cette œuvre pie et en accélérer la fin. S’étant rappelé le service signalé que lui avaient autrefois rendu les religieuses de ce monastère, en venant de leurs deniers au secours de la République, dans la guerre quelle eut à soutenir contre les Lombards, il donna, à cette intention, une somme de 2,000 ducats. Mais il ne borna point là ses bons offices : il chargea encore ses ambassadeurs près la cour de Rome de solliciter du souverain pontife de nouvelles indulgences en faveur de cette église, où reposaient, alléguait-il, un grand nombre de corps saints, et qui, selon une antique et mémorable coutume, était visitée chaque année par le doge, accompagné du Sénat, dans le jour solennel de Pâques.
Les historiographes de cette ville, dit Corner, diffèrent beaucoup dans leurs opinions sur l’origine et l’institution de cette visite, qui doit se faire chaque année de la manière la plus pompeuse. Quelques-uns la fout remonter à l’époque du doge Giustiniano , fondateur du monastère ; d’autres la font venir du temps de Benoit 111, (855 - 858), qui, rétabli sur le siège de Rome, envoya en don, à l’abbesse Morosini, les reliques sacrées de saint Pancrace et de sainte Sabine ; translation qui aurait engagé à rendre, à cette époque, un décret par lequel le doge serait tenu de visiter annuellement cette église, à l’effet d’y aller faire acte de vénération auprès des monuments qui renfermaient les restes de ces saints. D’autres, enfin, l’attribuent au commencement du règne du doge Sébastien Ziani (1 173) ; et, selon eux, cette visite aurait été décrétée solennellement pour remer*
— STYLE DE LA RENAISSANCE
cier les religieuses de l’abandon qu’elles firent alors d’une partie de leur jardin pour l’agrandissement d’un palais et l’élargissement de la place publique; opinion, du reste, qui se trouve complètement réfutée par les anciens documents qui existent encore. Quoiqu’il en soit des opinions diverses qui viennent d être émises, nous devons, croyons-nous, ajouter encore quelques détails indispensables sur ce sujet. Cette visite avait lieu chaque année le jour de Pâques (plusieurs historiens disent le jour de lafètedu Saint), à l'issue d’un sermon qui était prêché dans l’église de Saint-Marc ; et c'était de là qu’après avoir entendu cette prédication, le doge, accompagné des ambassadeurs des cours étrangères et des sénateurs de la République, allait rendre la visite sus-mentionnée, et complimenter l’abbesse de ce monastère. Ce fut , dit-on , à l’occasion d’une de ces visites , que le doge Pierre Gradenigo (1289) reçut en don de l’abbesse Morosini cette coiffure si richement ornée qui devint dans la suite la couronne des doges , dite aussi Corne ducale. On ajoute que ce même doge, qui, pour avoir voulu ménager tous les partis politiques, les avait fâchés tous , fut massacré à la porte de cette église , lorsqu'il venait d’y assister à la fête annuelle. La catastrophe arrivée au doge amena un nouveau décret, par lequel il fut décidé qu'à l’avenir tous les dignitaires de l’État ne viendraient plus, dans cette circonstance, à l’église du couvent, qu’en barques dorées. Cette coutume, à ce qu’il paraît, se perpétua pendant bien des siècles et durant de longues années ; car, vers le commencement du XVIIIe siècle, on exécuta encore quelques gravures de formats divers, représentant la marche solennelle du cortège dogal, sortant de l’église de Saint-Zacharie pour se rendre au monastère où devait être complimentée l’abbesse.
Toutefois, et pour compléter ce que nous avions à dire des événements principaux qui se rapportent à l’histoire ainsi qu'aux transformations diverses que subit cette église, nous ajouterons que ce monument, à la décoration duquel concourut encore le célèbre évêque de Urescia, Domenico de Dominici, par le don d’une certaine quantité de colonnes de marbre et l’érection d’une chapelle , fut terminé l’année 1515, et consacré solennellement à Dieu par Jean Lucio, évêque de Sebenico, sous le vocable de saint Zacharie, le septième jour de l'année 1543.
Bien des choses, nous le savons, ont encore été écrites sur ce monument, soit par Sansovino ou d’autres auteurs, et particulièrement par le docteur Bozzoni, dans son livre intitulé: Silenzio di San Zacharia Sicodato; mais, comme leurs différentes versions paraissent tout à fait controuvées, le lecteur fera donc bien de rejeter ces récits et de n’y ajouter aucune croyance.
Telle est, en peu de mots , l’histoire des événements divers qui se rattachent aux fondation , érection et achèvement des trois églises qui furent successivement élevées sur ce terrain; cependant, nous regrettons de n’avoir pu recueillir un plus grand nombre de faits concernant la troisième et dernièi'e construction, qui fut probablement la plus importante, celle qui doit nous occuper en ce moment et fournir le sujet d’étude qu’on essayera de traiter dans cette notice.
Ce monument, comme oeuvre de la Renaissance en Italie, et à Venise en particulier, où l’architecture et la sculpture étalent de si belles et si nobles créations, enfantées par les grands artistes des XVe et XVIe siècles, ce monument, disons-nous, est, sans contredit, sous le double rapport de sa construction et de sa décoration, un des plus intéressants de la vieille République, et l’un de ceux qu’on peut, avec quelque raison, considérer comme un des principaux ornements de cette cité célèbre. Son architecture, il est vrai, en est plus singulière que vraiment belle; mais son ensemble et ses détails présentent de si curieuses particularités, quil nous a paru convenable de le faire entrer dans notre collection, et de le classer ici, comme type , parmi les transformations si nombreuses et si variées de l'architecture à travers les siècles.
Le plan de cette église , ainsi qu’on le voit sur notre gravure , est fort simple et tout à fait dans les données ordinaires des monuments religieux de cette époque, c’est-à-dire, composé de deux parties principales, la grande nef avec ses collatéraux , et le chœur ou sanctuaire environné de son pourtour et terminé par les chapelles absidales. Ce plan ne présenterait guère de particularités bien notables, si l’on n’avait à signaler l’absence d’une des chapelles absidales dont on a destiné l’emplacement à servir en même temps, et d’entrée dans l’église et d’accès dans les dépendances. Ainsi donc, sauf cette légère imperfection, qui gâte malheureusement l’ensemble de ce plan, on ne peut que louer l’artiste qui en a su combiner les dispositions.
Des trois nefs qui composent la partie antérieure du monument et qui est spécialement destinée aux fidèles, celle du milieu est dans une proportion double, comme largeur, de celles qui l’accompagnent ; quant à leur longueur, elles présentent les mêmes dimensions. Trois arcades, formant chaque côté de la grande nef et li-