TOMBEAU DES CARDINAUX D’AMBOISE , A ROUEN
qui est l’image de Georges 1er, existait dans l’origine ; elle était placée au centre du monument, et accompagnée de deux anges pleurant. Mais, dans la suite, Georges II, qui a fait élever le mausolée , voulut aussi qu’il lui servît de sépulture ; il fit alors placer d’avance sa statue à côté de celle de son oncle, en déplaçant celle-ci. Cette seconde statue ne nous est point parvenue, parce que, représentant celui qui l’avait fait faire, en simple costume d’archevêque, elle fut remplacée, suivant le désir qu’il en manifesta dans son testament, par une autre portant les insignes de cardinal, dignité à laquelle il avait été promu en 1555. Cette circonstance nous a valu la perie d’une œuvre de Jean Goujon, car c’est ce célèbre sculpteur qui avait été chargé de la première statue de Georges II : le compte de 1541-1542, qui l’atteste , s’exprime ainsi : « A Jean Goujon , tailleur de pierre et » masson, pour faire la teste du prians et sépulture de monseigr. et pour parfaire et asseoir icelle en sa place » ou elle doibt demeurer par le marché du VIe april et par ses quittances XXX Ls. «
La partie du tombeau qui se trouve derrière les statues est entièrement sculptée ; elle présente à sa partie inférieure un petit stylobate garni de pilastres cannelés et très-courts, entre lesquels sont des panneaux qui, avant la révolution, portaient les armoiries des d’Amboise. Au-dessus se trouve un médaillon carré sculpté en bas-relief, représentant saint Georges, le patron des deux archevêques, qui terrasse le clragon (F. pl. 1 , fig. 2). On remarque dans le lointain une femme qui semble prier, et un berger assez peu attentif à ce qui se passe. De chaque côté du médaillon sont des niches séparées entre elles par d’autres petits pilastres ; elles contiennent les statuettes: 1° d’un évêque ou archevêque; 2° de la sainte Vierge tenant entre ses bras l’enfant Jésus; les cheveux de la Vierge sont dorés, suivant une coutume commune au moyen âge ; 3° de saint Jean-Baptiste portant l’agneau ( F. la figure déjà citée ); 4° de saint Romain, conduisant en laisse le dragon de la légende; 5° d’un saint personnage vêtu d’un cilice; 6° d’un autre archevêque donnant la bénédiction. Enfin, à la même hauteur, et près des piliers des angles , se voient deux figures d’archevêques abritées sous des dais fort délicatement découpés. Au-dessous de ces mêmes figures, et tronquées par la tablette de marbre noir, étaient celles de l’Espérance et de la Virginité. Il n’y a que cette dernière qui subsiste encore (Voy. pl. Il, fig. 1).
La voussure est divisée en caissons; de son bord extérieur pendent trois culs-de-lampe à jour; elle est ornée de dorures qui se détachent sur un fond primitivement bleu, mais devenu verdâtre par l’effet du temps. Une frise, dans laquelle courent des arabesques , règne au-dessus.
L’attique offre six grandes niches à deux figures, et sept autres plus petites à une seule. Dans les premières sont des figures d’apôtres reconnaissables à leurs attributs^). L’amortissement decette partie du tombeau consiste en petites tourelles contenant diverses figurines, et en pyramides formées par des arabesques ( Voy . pl. 2, fig. 2).
Le monument a environ six mètres de largeur sur huit de hauteur.il n’était point destiné à contenir le corps des deux cardinaux, qui furent inhumés dans un petit caveau creusé au pied du soubassement, et dont la place était indiquée par une grande dalle en marbre noir incrustée de marbre blanc.
Le mausolée des cardinaux d’Ambroise est, sans contredit, une des œuvres de sculpture architecturale les plus remarquables qu’ait produites la Renaissance; c’en est même probablement la plus brillante : aussi avons • nous considéré comme un devoir de la reproduire. La richesse des matériaux de ce tombeau, le fini et la délicatesse de ses ornements , leur élégance et leur multiplicité , enfin cette foule de figures qui en animent l’ensemble, contribuent à produire une sorte de surprise, d’éblouissement, qui n’est certainement pas sans charmes. Sans doute un goût sévère peut demander compte de cette foule d’ornements entassés les uns sur les autres, et au choix desquels n’ont pas toujours présidé des idées d’unité et d’à-propos; néanmoins l’impression agréable que causent cette exubérance de riches détails et le génie d'invention qu elle accuse , est constante, on ne peut la nier, et il faut la subir- Nous la constaterons donc, mais non sans rappeler que , quoi qu’il en soit, l’architecture de la Renaissance n est qu’une sorte de dévergondage artistique, souvent séduisant, mais toujours frivole et irrationnel , qui ne peut constituer un art complet, systématique, réel; que, par conséquent, si on veut l’imiter, il faut au moins que ce soit avec circonspection, dans des édifices peu importants, et où des écarts d’imagination se font aisément accepter.
Le tombeau que nous venons de décrire n’est pas seulement remarquable par le luxe et par l’habileté avec lesquels il a été exécuté, il l’est encore comme type caractéristique du premier style de la Renaissance, dont le trait saillant est une fusion vraiment singulière de deux éléments complètement opposés, l’architecture antique
(*) Les deux que nous donnons sont celles de saint Jacques-le-Mineur et de saint Philippe: le premier, qui fut tué d’un coup de massue par un foulonnier, à Jérusalem, porte à cause de cela une sorte de bâton; le second tient une croix qui rappelle l’instrument de son supplice.
— STYLE DE LA RENAISSANCE
et l’architecture à ogives. Dans ce style , en effet, et on peut le remarquer sur nos planches, si les détails sont dans le goût antique, les dispositions se rattachent au système ogival. Ainsi, dans le monument dont nous nous occupons, les pilastres placés d’angle, les dés, les culs-de-lampe en pendentif, la disposition pyramidale de l’amortissement, et l’agencement des niches et des pilastres , tout cela est emprunté aux constructions gothiques. Or, l’unité, cette condition première de tout art, manquant totalement dans le style de la Renaissance, il présente , par suite de la nécessité où il est d’adapter certains détails à des dispositions pour lesquelles ils n’ont point été conçus, il présente, disons-nous, des difficultés dont la solution convenable est impossible, et devant lesquelles les architectes du XVIe siècle, malgré la fécondité d’imagination qu’on ne peut leur dénier, ont dû échouer comme ils l’ont fait. Pour n’en citer qu’un cas, nous rappellerons que les fûts de l’architecture antique ne pouvant être allongés indéfiniment, lorsque, dans de vastes vaisseaux, il a fallu atteindre des hauteurs considérables, on n’a pu y arriver qu’en entassant les ordres les uns sur les autres de la manière la plus choquante, ainsi qu’on peut s’en convaincre en visitant Saint-Eustache de Paris. C’est pour la même raison que la disposition des clochers a toujours été un embarras terrible pour les architectes classiques, de leur propre aveu (*) ; quelquefois même l’obstacle leur a paru tellement formidable qu’ils n’ont pas essayé de le franchir : ils ont tout simplement renoncé à faire des clochers, procédé qui ne nous semble que médiocrement ingénieux.
Au XIP siècle, lorsqu’à l’art roman succéda l’art ogival, dans les contrées où naquit ce dernier, la transition s’opéra chronologiquement par des nuances tellement bien fondues qu’on ne peut préciser exactement où finit l’un et où commence l’autre. 11 n'en a point été de même au XVP siècle 5 si, en effet , plaçant les monuments de cette époque par ordre chronologique , on les compare les uns aux autres, on voit que tel qui est antérieur à l’autre est cependant d’un style plus avancé; il y eut même un moment où le style ogival, le style antique, et celui qui résulte du mélange des deux, ont été en présence, tous parfaitement caractérisés. Ce fait n’a rien que de très-naturel, puisque le style classique n’a point été le produit d’une conception née sur le sol de la France, mais bien le résultat d’uue importation; il sert seulement à prouver que c’est uniquement dans les contrées où il est possible de suivre l’art ogival depuis ses premières traces jusqu’à sa maturité qu’il est permis d’en chercher l’origine, opinion d’ailleurs en tout point conforme à la raison.
(*) Quatremère de Quincv, Dictionnaire d’ Architecture, au mot Clocher, tome I, pag. 397.
— BIBLIOGRAPHIE
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