‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 32 sur 55 · TOMBEAU DU DOGE VANDRAMINI A VENISE · texte numérisé non relu

TOMBEAU DU DOGE VANDRAMINI A VENISE

L’église de Saint-Jean et de Saint-Paul, à Venise , n’est pas seulement la plus vaste que renferme cette ville , elle en est encore une des plus curieuses par le grand nombre de monuments qu’elle contient , et qui en font un véritable musée. Elle fut longue à construire, car, commencée en 1246 , en 1390 elle n’était point encore terminée. On ignore au reste la date de sou achèvement complet, ainsi que le nom de l’architecte qui en a donné le plan. Cicognara a cherché à prouver que cet architecte n’était autre que Nicolas Pisano , qui , dans le XIIIe siècle , a dirigé les travaux de l’église Dei Frari ; mais rien n’est positif à ce sujet.

C’est dans l’église de Saint-Jean et de Saint-Paul que se trouve le tombeau élevé au doge Vandramini. Ce personnage est peu célèbre; son règne fort court n’offre rien de remarquable ; Venise ne lui doit guère que le maintien de la paix à une époque où les conjurations qui bouleversaient les États voisins la rendaient assez difficile à conserver. Monté sur le trône au commencement de l’année 1476 , il mourut le 6 mai 1478. Son mausolée, beaucoup plus fameux que lui-même, est l’ouvrage d’Alexandre Léopardo , architecte et sculpteur qui naquit à Venise vers le milieu du XVe siècle, et y mourut en 1510.

Ce mausolée, appliqué à la muraille , est formé par une arcade élevée sur un soubassement, couronnée par un entablement et flanquée d’ailes, qui contient le sarcophage du doge. L’ensemble présente dans sa largeur trois divisions : une centrale un peu en saillie, et deux latérales de moitié moins larges que la première.

Le soubassement se divise en deux parties : un premier stylobate, peu élevé, à base et à corniche, exhaussé sur un socle qui se profile en marches dans la partie centrale. Le dé de ce premier stylobate est orné d’arabesques et présente six petites antes à rosaces. Le second stylobate, un peu en retrait sur le premier, est beaucoup plus élevé, et constitue le piédestal de l’ordre; il suit le ressaut des colonnes de l’arcade, et est flanqué à chacune de ses extrémités d’un piédestal surmonté d’une statue. Le dé en est couvert de sculptures disposées par panneaux correspondant aux divisions de l’ensemble. Dans le compartiment central, on lit l’inscription suivante , que soutiennent deux figures ailées :

ANDREÆ VANDRAMENO DUCI OPUM SPLENDORE CLARO SED EX MIRA IN PATRIAM PIETATE OPUM USU LONGE CLARISSIMO QUI CROIA TURCARUM OBSIDIONE LIBERATA EVRUNDENIO IRRUPTIONE IN CARNIAM REJECTA FELIX INSIGNI PROLE IMPLETIS OMNIBUS ET FORTUNÆ ET NATURÆ ET VIRTUTIS NUMERIS PRINCIPATUS BREVITATEM SEMPITERNA COELI GLORIA COMPENSAT.

VIXIT ANNOS LXXXV MENSES VIII OBIIT PRIDIE NONAS MAII ANNO MCCCCLXXIIX PRINCIPATUS SUI ANNO SECUNDO.

Les colonnes de l’arcade ont leur fût orné d’une guirlande vers le tiers de leur hauteur , à l’endroit où commence la contracture. Elles ont dix diamètres de hauteur; leur base est attique; ces colonnes supportent u:i entablement complet dont la frise est richement ornée. Les ailes sont seulement garnies de pilastres fort peu saillants , dont le fût est chargé d’arabesques. Des niches y sont pratiquées ; elles contiennent les statues d’Adam et d’Eve (*), et sont surmontées de médaillons.

Le sarcophage est placé entre les deux colonnes et posé sur le soubassement ; le dé eu est divisé par des pilastres entre lesquels se trouvent des niches où sont placées des figurines représentant les sept vertus théologales. Sur le sarcophage est la statue couchée du duc eu habits de cérémonie, et reposant sur un lit près duquel sont des aigles. Trois figures portant des flambeaux semblent veiller sur lui. Dans l’espace compris entre l’arcade et l’entablement sur lequel elle porte, on voit un autre sujet relatif au duc ; c’est sa présentation à la Vierge par un saint, qu’on peut conjecturer être saint Jean, un des patrons de l’église. Dans cette hypothèse, l’autre figure, celle qui est vêtue en empereur romain, serait saint Paul, l’autre patron. Nous n’affirmons rien à cet égard , nous disons seulement ce qui nous parait vraisemblable ; il est difficile de se prononcer sur la signification de sculptures où le caractère religieux est aussi déplorablement travesti.

(*) Au pied de ces statues est le nom du sculpteur Tullio Lombardo , qui les a faites.

— STYLE DE LA RENAISSANCE

Les ailes présentent une sorte d’attique dont la hauteur correspond à celle de l’arcade. Cet attique est flanqué d’antes, et sur ses parties nues sont sculptées en bas-relief, d’un côté, une figure d’ange agenouillée , et de l’autre une femme aussi agenouillée et en prière. Des médaillons entourant des têtes couronnées imitées de l’antique sont placés dans les tympans de l’archivolte. Un second entablement, composé des trois membres de rigueur , couronne l’ensemble du monument ; au-dessus , et disposé en amortissement, est un sujet en ronde bosse dont il serait fort difficile de motiver la présence et de donner une explication plausible; ce sont deux espèces de sirènes ailées et à jambes d’hippocampe , qui tiennent une guirlande surmontée d’un vase d’où sort une flamme ; au centre de cette guirlande est un enfant qui porte une pomme.

On sait que cette transformation des arts , qu'on est convenu d’appeler renaissance , et qui , il faut le dire , fut moins désastreuse en Italie qu’ailleurs , parce qu elle ne fut en réalité qu’un retour vers un art si bien naturalisé qu’il était devenu national, on sait, disons-nous, que la renaissance se manifesta en Italie dès le XIV' siècle, qu’elle est principalement due aux travaux de Brunelleschi, et quelle fut continuée après lui par Alberti et le Bramante, et plus tard par Perressi Viguola et Palladio ; dès la fin du XV' siècle, elle produisit des monuments fort remarquables, qui décelaient de la part des artistes une grande habileté. Ainsi l’on ne peut se refuser à reconnaître que le mausolée du doge Vaudramini est l’œuvre d’un talent véritable ; mais , il faut le dire aussi , en dépit des éloges pompeux qu’on lui a trop prodigués , c’est l’œuvre d’un talent plus faux et plus perverti encore qu’il n’est grand. En effet, le premier mérite d’une composition architecturale , mérite qu elle est forcée d’avoir sous peine d être absurde , c’est d’offrir le caractère qui convient à sa destination ; or le tombeau du doge Vandramini est essentiellement un monument religieux et chrétien ; il devait donc offrir ce double caractère : cependant , quoi de moins religieux, et surtout quoi de moins chrétien que ce tombeau? Sans parler de l’architecture , qui est complètement païenne , et qui l’est avec affectation , est-il possible de ne pas être choqué de cette inconséquence aussi indécente que ridicule , qui consiste à représenter le père et la mère des hommes, l’une sous la forme d’une Vénus lascive entièrement nue, l’autre sous celle d’un Bacchus portant pour tout vêtement une feuille de vigne plus obscène encore que la nudité complète? Est-il possible de voir autre chose qu’un pédantisme bouffon à force d’être prétentieux, dans cette malencontreuse exhibition d’empereurs romains, de centaures, de satyres, de sirènes et autres sujets mythologiques? Qu’on veuille bien rapprocher cette mascarade inconvenante , des chastes et sublimes poèmes de pierre exécutés daus nos cathédrales par ces imagiers modestes , pleins de génie et de sentiment , que les admirateurs quand même de l’art italien traitent stupidement d’ouvriers barbares ; et qu’on nous dise de quel côté est la supériorité intellectuelle.

— BIBLIOGRAPHIE -

1® Cicognara. Storia délia scultura. 2 vol. Venise.

2° Le fabricce più cospicue di Vcnezia, misurate, illustrate ed intagliate dai membri délia veneta reale Accademia di belle arti. Venise, 2 vol. in-fol. , 1820.

3' Michaud. Biographie universelle , art- Leopardo.

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