TOMBEAU DE LOUIS XII A SAINT-DENIS
Parmi les nombreux tombeaux que renfermait jadis l’église abbatiale de Saint-Denis, cette métropole royale si riche pour l’archéologue, avant les dévastations de tout genre qu’elle a eues à subir, un des plus importants était celui de Louis XII et d’Anne de Bretagne, sa seconde femme. Construit par ordre de Frauçois Ier et sous l’influence des goûts de magnificence de ce roi, il est devenu, par suite de plusieurs circonstances, le monument funéraire le plus célèbre de la France. En effet, œuvre remarquable au triple point de vue de l’histoire, de l’art et de l’archéologie, et d’ailleurs toujours placé dans des conditions favorables pour attirer l’attention (*), ce mausolée, qui constitue une des plus anciennes constructions exécutées dans le style classique, était et devait être, à l’époque où l’architecture et la sculpture du moyen âge étaient l’objet d un mépris général, considéré comme un spécimen précieux de l’art au sortir de sa prétendue barbarie. On daigna donc se demander quel en était l’auteur ; mais les documents ne permettant pas de 1 établir d’une manière péremptoire, chacun résolut la question suivant un système préconçu. Il en résulta trois opinions différentes; on prétendit: l°que le monument était tout entier l’œuvre de Paul Ponce Trebatti, artiste florentin qui a longtemps travaillé en France ; 2° qu’il était dû en totalité à Jean Juste, sculpteur né à Tours et connu par d’autres travaux ; 3° que Jean Juste avait fait l’architecture du tombeau et Paul Ponce toutes les statues ou seulement une partie de ces statues. Examinons ces assertions.
Alors que ce déplorable préjugé, si complètement démenti par les faits, et qui pourtant n’est point encore complètement détruit aujourd’hui ; alors, disons-nou», que le préjugé qui consiste à soutenir que le génie des artistes français ne peut être fécondé que par des influences étrangères, existait dans toute sa force, foulant au pied l’histoire, la raison et la justice, on adopta la première opinion : c’est précisément la plus fausse, celle dont il reste le moins de traces après un examen sérieux. Éméric David, et dans ces derniers temps Dusommerard, Font positivement réduite à néant. Voici leurs arguments :
Le seul document historique où il soit question du nom de Trebatti à propos du tombeau de Louis XII, est un passage de Sauvai, où cet écrivain dit que les sculptures du monument ont été exécutées par Ponce dans le jardin de l’hôtel Saint-Paul, à Paris. Or, le mot sculpture ne peut s’appliquer qu’aux statues, puisque tout est sculpté daus le mausolée : si Sauvai avait voulu parler de la totalité du travail, il est évident qu’il n'eût pas employé la locution dont il s’est servi.
On ne peut douter que le monument ait été exécuté peu de temps après la mort du roi, puisque les dates de 1517 et de 1518 sont gravées sur les pilastres. Or, si on ne connaît point bien les détails biographiques de la vie de Paul Ponce, on sait cependant d’une manière positive qu’il était employé au château des Tuileries vers 1568 ; il est donc infiniment peu probable qu'il ait, pu, cinquante ans auparavant, alors qu’il devait être inconnu et extrêmement jeune, être chargé d’un travail aussi important que le tombeau de Louis XII. D'ailleurs Vasari, dans son ouvrage, dont la première édition date de 1550, ne parle de Trebatti que comme ayant exécuté des sculptures en stuc cà Meudon, avec les autres artistes qui étaient sous la direction du Primatice , lequel ne vint en France qu’en 1531. Il ne mentionne aucun travail antérieur ; ce qu’il n’eût pas manqué de faire si Ponce en eût exécuté de capitaux. Enfin, il est une autorité qui ne laisse pas le moindre doute à ce sujet : c’est le témoignage, cité par Félibien, de Jean Brèche, jurisconsulte né à Tours. Dans un traité sur les Pandectes, imprimé en 1550, il dit positivement, au chapitre de usu et significalione verborum , que le monument en marbre de Louis XII a été exécuté dans la ville de Tours par Jean Juste, sculpteur (**). C’est donc un fait bien acquis à l’histoire. Jean Juste est au moins l’auteur de l’architecture du tombeau, dont on acheva de lui payer le prix à la fin de l’année 1531, ainsique le constate cet extrait des comptes de François Ier : « Monsieur le Légat (Au- « toine Duprat), il est deu à Jehan Juste, mon sculleur ordinaire , porteur de ceste, la somme de 400 escus, res- « tant des 1200 que je lui avoye pardevant ordonnez pour l’amenage et conduite de la ville de Tours, au lieu de « Saint-Denis, en France (par conséquent sans station à 1 hôtel Saint-Paul, fait observer Dusommerard),- de la « sépulture des membres des feuz roy Loys et royne Anne que Dieu absoille, et outre cela lui est mesme deu la « somme de 60 escus qu’il a fournye et advancée de ses deniers pour la cave et voulte qui a été faicte sous la dite
(*) Lors de la violation des sépultures à Saint-Denis, il eut plus à souffrir que les autres des mutilations. Sauvé néanmoins par le zèle d’Alexandre Lenoir et restauré par ses soins , il a figuré au Musée des monuments français ; apres la suppression si regrettable de ce musée, il est retourné à l’abbaye de Saint-Denis, où il se trouve actuellement.
(**) Videas monumentum marmoreum Ludovico XII dicalum, miro et eleganti artificio factum in præclarissima civitate nostra Turonensi, a Joanne Justo , statuario élégant issimo (p. 410).
— STYLE DE LA RENAISSANCE
« sépulture pour raectre les corps des dicts feuz roy et royne, desquels deuz sommes il veult et entends que le « dict Juste soit satisfait comme la raison le veult, et pour cest causes, je vous le envoyé, vous priant, M. le Lé- « gat, adviser à le faire payer promptement, soit des deniers de mon espargne ou parties casuelles, ainsi que « vous adviserez pour le mieulx, et après il en sera expédié acquit, tel qu’il sera nécessaire, priant Dieu, M. le « Légat, qu’il vous aict en sa très-saincte et digne garde. Escript à Marly, le 22e jour de novembre 1531.
« Francoys (*). »
Si les preuves apportées par Éméric et Dusommerard, pour établir queTrebatti n’est pas Fauteur de l’architecture du tombeau, sont aussi péremptoires qu’on peut le désirer, il s’en faut que les arguments que leur patriotisme les fait s’ingénier à trouver pour démontrer que Jean Juste est l’auteur des sculptures, aient la même force. Ces arguments se réduisent à des inductions, à des hypothèses, mais ne reposent sur aucun fait positif. C’est certainement donner une raison peu satisfaisante, que de dire: «De 151 8, dernière date inscrite sur les pilastres, «à 1531, époque de Y amenage du mausolée à Saint-Denis, l’artiste avait eu tout loisir pour en compléter l’en- « semble par l’exécution des ligures accessoires qu’un historien fait venir de Venise, et que d’autres attribuent « à Paul Ponce, mais dont le roi n’aurait pas sans doute confié l'exécution à d’autres qu’à son sculpteur ordi- « naire (**). » Et il est permis de trouver également peu concluante cette supposition d’Éméric David, que la présence d’une statue d’Anne de Bretagne, attribuée à Trebatti, parmi plusieurs autres sculptures du même artiste dont parle Sauvai, comme les ayant vues dans le magasin des marbres du roi Louis XIII, a conduit cet historien à imaginer le fait qu’il cite si positivement^**). Enfin, nous ferons observer que le texte des comptes que nous venons de donner ne laisse pas un moment la possibilité de dire, comme l’a fait M. Léon Vaudoyer (****) : " Qu’y aurait-il de surprenant que Jean Juste n’ait exécuté à Tours que les sculptures des figures, et que les « autres parties, telles que les pilastres, le soubassement, aient été faits à Paris? »
S’il nous est permis de donner notre opinion propre après celle des auteurs distingués que nous venons de nommer, nous dirons qu’il nous semble impossible de rejeter, sans aucune preuve positive, l’assertion de Sauvai, qui, comme Éméric David le reconnaît, a puisé aux meilleures sources, dans les archives de la Cour des Comptes. Nous croirons donc, jusqu’à l’évidence du contraire, qu’il est fort probable que Trebatti est effectivement l’auteur, non pas de toutes les statues, mais au moins des apôtres, et peut-être aussi des vertus théologales, et qu’il les aura exécutées postérieurement à l’achèvement du tombeau et à son transport à Paris. Notre hypothèse, comme on voit, bien loin d’être en contradiction avec les renseignements historiques, s’accorde parfaitement avec ces renseignements; elle s’appuie, de plus, sur un fait dont personne n’a tenu compte : on ne peut nier qu’il existe une différence de style très-prononcée entre les statues couchées et agenouillées du roi et de la reine, et celles des apôtres et des vertus cardinales. On trouve dans les premières un sentiment de vérité, de grandeur et de simplicité, complètement absent chez les autres. Or, il est impossible de douter que celles-là aient fait partie du plan primitif de l’édifice, ce qui tend à établir qu’elles en sont contemporaines et conséquemment qu’elles doivent être attribuées à Jean Juste et à François Gentil, le collaborateur que lui donne Félibien; mais on peut parfaitement admettre que les vertus, et surtout les apôtres, ont été ajoutées après coup. Ce qui nous porte à le croire, c’est qu’ elles brisent d’une manière désagréable les lignes du monument et les alourdissent singulièrement. Les apôtres jurent d’ailleurs par leurs proportions avec les figures principales, et même avec les vertus, près desquelles ils semblent des enfants. Ce qui est bien certain, c’est que le goût si faux, si maniéré, et souvent si laid, de la sculpture italienne du XVIe siècle, y est empreint à ce point, qu’on peut douter qu elles soient l’ouvrage de Jean Juste, alors même qu’on sait que cet artiste fut envoyé en Italie, par le cardinal d’Amboise, pour y étudier les arabesques de Raphaël.
Le tombeau de Louis XII, construit en marbre blanc provenant d’Italie, dit-on, mais de médiocre qualité, forme une sorte d’édicule allongé, abritant un sarcophage sur lequel sont couchées les statues représentant le roi et sa femme à l’état, de cadavres, et soutenant, comme un vaste piédestal, les statues qui les figurent vivants, vêtus avec pompe, et en prière.
Le soubassement, exhaussé sur un socle en marbre noir, à la place duquel se trouvaient jadis deux marches en marbre blanc, se compose d’un dé en marbre blanc à base et à corniche, et présentant, à ses angles, des an-
(*) Archives curieuses de l’hist. de France, t. III, p. 8F
C*) Les arts au moyen âge, t. I, p. 3G9.
(*’*) Art. biographique sur Trebatti, dans la Biographie universelle de Michaud.
(****) Magasin pittoresque, 1812, art. Tombeau de Louis XII.